‹ Enseignement et religionChapitre 6 sur 45 · I . La religion et la métaphysique · texte numérisé non relu

I . La religion et la métaphysique

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dante; jamais les pouvoirs ecclésiastiques ne se montrèrent plus inquisitoriaux, plus jaloux, plus accueillants à la délation, sitôt qu'apparaissait, dans tel ou tel coin des établissements d'IClat, un symptôme de libre pensée. Toute cette histoire a été faite et il serait superflu d'y revenir, sinon pour rappeler avec quelle exactitude le mot fameux de Louis Veuillot a résumé l'intention secrète des détenteurs de la puissance ecclésiastique'.

Aujourd'hui, en apparence, les choses ont bien changé et c'est sans nulles réserves que le principe de liberté est réclamé par les avocats de l'enseignement confessionnel. Ils demandent la liberté totale indistinctement pour tous les cultes, pour toutes les opinions, même pour les déistes, même pour les libres penseurs". Cette altitude de l'Église Romaine nous paraît absolument nouvelle. 11 est vrai que ce sont surtout — pour ne pas dire exclusivement — des laïques qui l'ont adoptée et il y aurait lieu de se demander dans quelle mesure on les peut tenir pour les interprètes autorisés de cette même Eglise, Nous avouons n'être pas, à cet égard, très fixés. Ce n'en est pas moins là un fait d'importance et qui atteste quel chemin les esprits ont parcouru. On se l'expliquera si l'on considère l'évolution considérable qui, depuis un quart de siècle, s'est opérée dans notre pays. Les

1. « Nous réclamons de vous la liberté, au nom de vos principes ; nous TOUS la refusons, en vertu des nôtres. «

2. Ces déclarations ont été solennellement faites par quelques-uns des chefs de la Ligue d'enseignement libre, en particulier dans la séance générale du i~ novembre 1902.

quelques traits suivants permettront de la mesurer : défiance toujours croissante de l'Etat républicain à l'égard des autorités ecclésiastiques qui, en dépit des instructions pontificales *, se sont opiniâtrées à favoriser les desseins de ses ennemis jurés ; laïcisation légale de l'enseignement primaire ; reprises successives de nombreuses clauses de la loi de i85o ; enfin, imminente abrogation de la totalité de cette loi.

Dans ces conditions, on sera peut-être tenté de croire que le bonheur — le malheur des temps, diront nos adversaires, — a amené les choses à ce point de rendre désormais oiseuse la question même que nous nous proposions d'agiter. Puisque le système de la neutralité religieuse a prévalu et dans l'esprit et dans la lettre de nos institutions, le plus simple n'est-il pas de s'y tenir ? Et le maître s'y tiendra, en se dérobant devant tout ce qui, de près ou de loin, intéresse la croyance religieuse. S'il est malaisé de parler juste, il est toujours facile de se taire et, en se taisant sur tout ce qui n'est pas d'or-

I. Il s'agit Ici des instructions émanées du feu pape Léon XIII. Seraient-elles aussi formelles, sous le pontificat actuel ? Personne ne l'oserait admettre. Depuis que ces pages ont été écrites, la politique du Saint- Siège s'est, à l'égard de nos Institutions, singulièrement modifiée. En vain le Saint-Siège s'en est-il défendu. Une publication retentissante a fourni surabondamment la preuve de cette variation. Et il ne semble pas que de cette attitude nouvelle l'Eglise romaine ait précisément eu à se féliciter.

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dre maiiifestenuMil séciilici', il se coiiforiuci'a tout ensemble aux dictées do la prudence cl aux iiihiitions de la loi. Indemne de tout reproche, il aura respecté les consciences sans avoir forfait à ses devoirs envers l'Etat.

Ce serait là une grande, une déplorable illusion. Mais, pour mettre notre pensée dans tout son jour, nous compléterons la division de tout à l'heure par une seconde distinction, également empruntée a jSI. ^^'illianl James. On peut, lorsque Ton traite de la Religion, émettre « des jugements existentiels » (nous préférerions dire : des jufjcments de relatioii) ou « des propositions de valeur » (nous préférerions dire : des juyementa de transcendance'^^. 11 suffit, pour qu'il y ait lieu aux premiers, que le concept soit posé,

I. La différence est loin cl'i'tre purement verbale entre les formules que nous proposons et celles qu'a employées M. James. Le mot existence est équivoque. Dans la pensée d'un métapliysicien, ce terme désignera éminemment la réalité nouménale dont cet auteur prétend faire abstraction. Et le mot valeur est vague, sujet aux confusions. Exclure les propositions de valeur semblerait interdire des jugements comparatifs portant sur le caractère social ou simplement moral des notions religieuses mises en contraste et quel philosophe, digne de ce nom, se prêterait à une exclusion de ce genre? — L'opposition que nous instituons entre les deux notions de relatif et de transcendant échappe à toute objection semblable. Le nouniène, supposé réel, par cela seul qu'il se projette dans le devenir phénoménal, y devient un légitime objet de notre science du relatif et cette science peut, sans entreprendre de dépasser cette sphère de relativité, en décrire, en comparer, en expliquer les manifestations. Que si l'on nie toute hyperexistence, toute réalité nouménale, la difficulté se trouve encore plus simplement tranchée. Mais nous verrons plus bas que sur cette hyperexistence l'éducateur public n'a pas, selon nous, à se prononcer, d'autant qu'à cet égard il ne pourrait qu'afïirmer ou nier, tout moyen de preuve lui étant, par hypothèse, refusé.

comme ayant ses caractères, rentr.aht dans notre expérience, comportant la description, l'analyse, l'explication génétique. Les difficultés, que soulèvent les existences empiriques qui lui correspondent, sont de l'ordre naturel, historique et critique. Quant à la seconde classe de jugements, elle porte sur des points, d'ordre supra-phénoménal, c'est-à-dire, dans l'espèce, sur la vérité dernière des dogmes, le bien-fondé intrinsèque de tel ou tel système de révélation. De telles propositions engagent la valeur absolue ; ce sont les seules qui usurpent sur le credo individuel.

Que les propositions de ce second genre soient déplacées sur les lèvres d'un maître de l'enseignement secondaire public, alors qu'il exerce sa fonction, ce nous semble une vérité de bon sens. Outre qu'il n'a pas qualité pour engager et trancher des débats qui n'iraient à rien moins qu'à métamorphoser sa classe en une miniature de concile ; outre qu'il indisposerait à bon droit des familles qui lui ont confié leurs enfants pour les éclairer sur tout autre chose que le surnaturel et son mystère, il irait certainement à rencontre des volontés de l'État qui lui a réservé, dans son immense étendue, la région rationnelle de l'enseignement, mais a excepté le domaine confessionnel, précisément pour que nulle conscience, religieuse ou irréligieuse, ne fût offensée par sa parole. C'est l'équité elle-même qui formule cette sage prohibition. En vain nous alléguerait-on que les propositions de valeur ou de vérité transcendante relè-

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vent, au même titre que toute autre, de la iliscussiuii rationnelle. Une telle objection reposerait sur une pétition (le principe flagrante. En ellet, la presque unanimité des théologiens chrétiens regardent la foi comme le fruit d'une collaboration entre la grûce, ou action divine surnaturelle d'une pari et, de Tautrc, notre volonté. De quel droit, par conséquent, assignerions-nous à comparaître devant la raison, pour en apprécier la valeur transcendante, une conviction qui, par hypothèse, serait, dans une large mesure, d'essence extra-rationnelle'? VA ainsi, à supposer

I. L'argument auquel nous prètous à dessein une forme théologique peut être prt-senté sous des aspects tout différents. Les uns invoqueront une intuition spéciale du divin, soustraite h l'investigation critique. Les autres, et à leur tête M. William James, feront provenir la certitude religieuse du fonds inaccessible de notre vie inconsciente et une telle certitude, quand elle émerge, pour ainsi dire, h la surface du moi conscient, se trouverait, suivant eux, trop tardivement soumise à l'examen de la pensée discursive pour en subir utilement et même légitimement la critique : cette pensée en ignorera ;i jamais l'essence originelle et la nature première. Quelle que soit l'alternative -adoptée par le fidéiste, nous avons assurément le droit d'accepter ou de repousser son principe ; mais nous ne pouvons le réfuter rationnellement, puisque le point en litige est précisément celui de savoir si quelque certitude ne saurait subsister lii même où la raison n'atteint pas. Ce dont le rationaliste se prévaudra justement devant le fidéiste c'est que sa conception des choses est plus cohérente ; mais le fidéiste répondra que la sienne est plus complète ou même la seule complète. C'est donc une libre affirmation de l'esprit qui décidera en dernier ressort. Une telle affirmation ne saurait être imposée à d'autres, que ce soit des hommes faits ou des enfants, que par un abus d'autorité.

Il est clair que nous sommes ici parvenus au point culminant de notre doctrine pédagogique en matière de neutralité. On nous contestera noire critère; et cependant, comme il est le plus loyal, il se pourrait bien aussi qu'il demeurât, tout compte fait, le plus efficace. Il ne demande nul abandon à la dignité du rationaliste et ne rendra pas intenable parmi nous la position d'un esprit attaché aux points fondamentaux de sa croyance.

qu'il put, sans manquer à Fesprit de nos lois, émettre un verdict de transcendance, le professeur d'État se rendrait coupable envers la logique, puisque sa conclusion, inévitablement circulaire, se trouverait, in limine, entachée de paralogisme.

Viennent ensuite les jugements « existentiels », disons plutôt : de relation. Ceux-ci porteront sur la Religion comme fait social et comme donnée psychologique. Ils viserontpar conséquent la Religion à ses deux points de vue, « institutionnel et personnel ». C'est-à-dire que, d'une part, ils concerneront les organisations sacerdotales, leurs interférences avec la vie civile et l'histoire politique, la fondation et la succession des dogmatiques, etc. ; d'autre part, la disposition fîdéiste, état d'âme spécial el complexe, dont la nature, l'origine, le progrès, le déclin, les variétés d'aspect, les anomalies pathologiques sollicitent à bon droit l'attention de l'observateur et toute la pénétration de la pensée critique. Dans l'un et l'autre cas, il va sans dire que l'appréciation « de valeur », disons : de vérité transcendante, n'a pas à être émise. D'ailleurs nous reconnaissons qu'il y aura des questions frontières où la séparation des deux ordres relation et transcendance , ne sera point tout aisée. Il y faudra de la finesse, mais surtout du bon vouloir et de la loyauté. Notre critère, en effet, n'a rien de mathématique. Dans l'immense majorité des cas, nous ne

Les faciles objections d'où l'on prétendrait conclure que tout jugement de relation implique un jugement de transcendance ne résistent pas (nous )e montrerons dans une étude ultérieure) à une discussion approfondie.

L ENSIÎICNEMENT o'ktAT F. f I. \ l'INSIi: lll l.ir.IEl SE f^)

douions |);is (|iril ri<' soit siiMis;iiii iiirnt nd. Mais, dniis les occ-asions menu- s où il ii(> |)ciiiirilia pas un disccinement immédiat, il indi(|ii('ra du inoins mir limilc idéale qu'il suffira de ne jamais (|uillri' du K^aid pour être sur de ne jamais se méprendra giavenu;nl. Vouloir l'observer, cela môme est déjà l'observer.

Ce monde des jugements de relation dovra-l-il être exclu de l'enseignement secondaire d'Etat? — Comment le prétendre ? Comment soutenir que les futurs maîtres de cet enseignement n'ont qu'à s'en abstenir, seul moyen de se murer dans la neutralité la plus littérale ? Mais ce serait le plus souvent demander l'impossible. De tels jugements, un exposé d'histoire, un développement littéraire, le commentaire d'une page classique, une leçon de morale les fera surgir. Comment se dérober, alors que ce sont les questions elles-mêmes qui, si nous les évitons, nous prendront parle collet? Il faudrait, pour cela, en venir à vider de tout contenu des chapitres entiers, des livres entiers, de nos chefs-d'œuvre traditionnels. Toute la littérature du xvii" siècle devra être dénoncée et sans doute aussi sa contre-partie, celle du xviii*. Dans l'enseignement de l'histoire, ce seront des pans énormes qu'il faudra abattre. Il ne sera parlé ni du Kulturkampf, ni de la chute du pouvoir temporel, ni de la proclamation de l'infaillibilité Pontificale, ni du Concordat, ni de la Constitution civile du clergé, ni de l'Édit de Nantes, ni des guerres de Religion, ni de la Réforme, ni de l'Inquisition, ni des Conciles, etc. Nous pourrions remonter plus

Lyon. — Enseignement et n^ligion. 4

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haut encore, à travers tout le moyen âge, les exemples foisonneraient. Il n'est même pas très sûr que l'antiquité échappât à cette mesure d'exclusion. Il y a peu de mois, on nous donnait la preuve que l'exposition de r « Histoire Sainte » faite devant de très jeunes auditoires pouvait se ressentir des querelles de la politique. On nous citait tel manuel estampillé, que nous ne voulons pas désigner davantage, où bouillonnait toute l'ardeur batailleuse d'un pamphlet, en sorte que, sur ce terrain archaïque, les partis qui nous déchirent trouvaient encore le moyen de s'insultera

Nous pourrions poursuivre. 11 apparaîtrait qu'à mesure surtout que les classes deviennent plus élevées, qu'elles réunissent par conséquent des élèves plus âgés et développent des programmes plus fournis, le parti pris radical de ne hasarder, en matière religieuse, aucun jugement même de relation, ne serait rien moins que puéril. Que sera-ce donc, si nous en venons enfin à cette dernière classe, la philosophie, qui, dans le plan d'études du 3i mai 1902, forme avec les mathématiques, selon l'expression de M. Liard, le double confluent « où se rapprochent et se fondent les quatre types du second cycle » ?Là

I. V. L'Univers israélile : L'Histoire ancienne au Lycée (n° du 3i octobre 1902).

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il n'est pour ainsi dire plus de s»"clion de Tenseigncmentoù ne se trouve engagée la Religion tanl sous sa forme instiiulioiiiielle que sous sa forme personnelle. L'étude généticjuc du scnlinu-nl icligieux, favorisée par la publication de documents historiques et ethnographiques de jour en jour plus abondants, est en voie de constituer l'un des plus importants chapitres de hi psychologie comparée. La critique des phénomcnes intellectuels de la foi (^t de la ci-ovaiu-e est une partie non négligeable de la logique. Autour de l'idée du divin pivote la métaphysique. La prérogative de Dieu comme législateur de l'Ethique et garant de la sanction morale continue d'être l'un des sujets les plus controversés de la morale théorique. Quant à la morale applifjuée, à la sociologie et à la politique, en tous ces domaines, le fait religieux se dressera, au moment le plus inattendu, avec toutes ses conséquences. Comment serait-il acceptable qu'au professeur de philosophie toute cette magnifique région fût une province fermée?

Mais, à supposer que cette abstention rigoureuse, absolue, fût possible, on ne saurait troj) déplorer qu'elle se produisît et l'on en va comprendre la raison. L'éducation modèle serait, de l'aveu unanime des esprits sages, celle qui ne se bornerait pas à verser des connaissances dans les mémoires, mais qui créerait ou cultiverait dans les sensibilités et les vouloirs des tendances susceptibles d'imprimer une direction morale à la vie entière. Et il faut bien en convenir, c'est ici peut-être le plus grave desidf-

ralum que l'on ait sans mensonge dénoncé dans les errements universitaires. Actuellement les efforts se multiplient pour que ce reproche ne soit plus justifié. Or, voici, au premier chef, une occasion de faire en sorte que Tesprit laïque, en ce qu'il a de plus sain, de plus droit, de plus pur, pénètre les jeunes âmes et leur insinue le préservatif qui leur vaudra Fimmunité contre la pire folie qui désole le monde,^ contre le fanatisme, sous quelque forme d'ailleurs, religieuse ou antireligieuse, que ce fléau se déchaîne . Mais supposez que l'élève, par suite d'un étroit mot d'ordre, aveuglément imposé et aveuglément obéi dans les divers établissements d'instruction qu'il aura traversés, ait été tenu toujours à l'écart des grands problèmes qu'évoque devant la pensée séculière le fait même de la Religion ; supposez qu'on ait évité de lui en prononcer seulement le nom, comme en ces pensionnats de jeunes filles où l'on taisait jusqu'au mot d'Amour, qu'arrivera-t-il ? Au sortir du collège, une fois devenu homme, il se laissera docilement embrigader par les premiers factieux dont il entendra l'appel. Toutes les entreprises de haine et de colère exerceront sur lui, sans qu'il leur sache résister, leurs funestes prestiges. Il sera une proie toute livrée aux charlatans et aux sophiste s et notre pays comptera un sectaire de plus.

Et pourtant si jamais occasion fut belle pour la pensée universitaire, pénétrée comme elle est de sincérité, d'équité, de modération, d'étendre très loin son influence pacificatrice, c'est assurément quand

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s'esL levée devant elle Titlée religieuse. Les disciplines variées auxquelles elle préside concourent si harnioiiieusenienl à inspirer la déférence envers toutes les convictions nobles et profondes sur tout ce qui touche au divin, en même temps que l'aversion pour tous les despotismes enclins à exercer, «n ce domaine réservé, leur pression physique ou spirituelle! Les multiples enseignements peuvent si efficacement collaborer à éteindre le plus redoutable des brandons agités par la fureur civile ! Et cette possibilité, que disons-nous ? cette certitude d'une action modératrice, nous la négligerions ! C'est cependant le cas ou jamais d'appliquer l'idée qui a été le principe de toute notre étude. Si l'éducation n'est pas un vain mot, cette œuvre exige que certaines réflexions directrices circulent sans arrêt à travers l'enseignement du maître, de manière qu'à la longue elles passent et se fixent dans la mentalité de l'élève. Parmi ces réflexions il n'en est pas de plus salutaire que celle qui prédisposera les âmes à la vertu de tolérance.

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