LA VOLONTÉ
Jeunes Elèves,
C’est la loi de l’usage et de la tradition : quand tous les cours sont finis, quand vous avez bouclé votre sac de voyage, que le repos vous attend, que la famille vous réclame, qu’elle est là et que vos coeurs vont à elle de tout leur élan, vous devez subir une dernière leçon, et non pas la moins grave de toutes. Car j’essaierais en vain de vous entretenir de choses légères, d’effleurer devant vous quelque aimable sujet de littérature ou d’histoire, je ne le pourrais pas : je croirais manquer à un devoir, et ma parole me semblerait jurer avec le sens profond de cette fête.
Belle et joyeuse fête, sans doute, mais sérieuse avant tout, puisqu’il s’agit de régler vos comptes à la fin d’un long exercice. Une année, une année tout entière de votre jeunesse, s’accomplit et se résume aujourd’hui ; et vous avez sous les yeux les récompenses promises à vos efforts et le brillant concours réuni pour applaudir à vos victoires. Eh bien ! mes amis, si les sages de l’antiquité conseillaient à leurs disciples de repasser leur journée avant le repos du soir, si la vraie religion a fait de cet examen une pratique commune et régulière, permettez-moi de placer, moi aussi, entre les travaux de l’année et le loisir des vacances, cette parole sérieuse : Examinez votre conscience.
Je veux du reste simplifier le plus possible cette tâche un peu compliquée. Ne parlons ni de votre esprit et de ses succès dans les sciences et dans les lettres, ni de votre cœur et de son progrès dans les saintes affections qui sont le charme et l’honneur de la vie. Ne nous occupons que de votre volonté. Il est vrai que la volonté, c’est
1 Discours prononcé par L. Couture, professeur de Philosophie, à la Distribution des prix du Petit-Séminaire d’Auch, le 4 août 1874.
LÉONCE COUTURE
tout l’homme, puisqu’à elle appartiennent la responsabilité et le mérite, puisqu’elle est la condition de tout succès, puisqu’à ses triomphes est réservée, sans parler des récompenses de Dieu, la meilleure part de l’estime et de l’admiration des hommes. S’il me fallait en montrer, dès l’abord, un exemple frappant et actuel, je n’aurais qu’à vous rappeler cet homme éminent qui nous exprimait, il y a deux jours à peine, son vif regret de ne pouvoir présider cette fête, dans une maison qui lui rappelle (je cite ses termes) quelquesuns des plus chers souvenirs de son enfance. Je n’aurais qu’à nommer M. Batbie, pour vous faire comprendre qu’aux plus riches dons de l’esprit il faut joindre l’énergie et la persévérance dans l’inflexible voie de l’honneur et du travail, pour arriver, — je ne dis pas à être quelque chose, ce qui pourtant ne gâte rien, — mais, ce qui est infiniment plus enviable, à être quelqu’un.
Avant toutes choses, je dois vous dire un peu comment se fait l’éducation de la volonté. Ne craignez rien, ce sera court, excessivement court ; s’il vous faut un effort d’attention pour me suivre pendant les premières minutes, ne me le refusez pas, il en vaut la peine : c’est de la philosophie.
La première qualité d’une volonté bien faite, c’est la conformité à la loi morale. Il vous est arrivé peut-être quelquefois de vous écrier : « Je suis libre », pour manquer à votre devoir. Eh bien ! vous avez commis alors une erreur monstrueuse ; à peu près comme si vous aviez affirmé que le beau est laid, ou que le cercle est carré. L’obéissance à l’ordre es.t la loi intime, essentielle, absolue de la liberté ; car la liberté n’est que la plus haute des forces créées pour maintenir le monde dans l’ordre et l’harmonie. La force de l’attraction suffit pour régler la marche des astres dans l’espace ; il ne faut que les lois fatales de la vie pour gouverner le développement de la plante et de l’animal à la surface de notre globe. Mais c’est là seulement l’ordre matériel. Pour créer l’ordre moral, pour faire éclore et mûrir au sommet de la création les fruits exquis du mérite et de la vertu, sans lesquels l’univers ne serait pas digne de lui, il a fallu que Dieu plaçât ici-bas un être doué de raison et de volonté et lui dît : « Fais de l’ordre sur la terre, mais fais-le librement. » Cet être privilégié, ce roi du monde, ce dieu créé, c’est vous, c’est toi, pauvre petit enfant, qui sais déjà dire : « Un devoir m’est imposé, et j’ai un corps et une âme pour le faire, et rien que pour cela. » La
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
volonté qui se tourne contre le devoir, comme tout être qui agit contre sa loi, tend donc à se détruire. Dès lors, ses efforts sont perdus, ses succès illusoires, ses triomphes insensés. Elle croit s’affirmer, s’exalter, s’agrandir ; elle se nie, elle se ravale, elle se tue.
C’est par la constante soumission au devoir que la volonté acquiert son second attribut, le plus admiré de tous : la fermeté. A cette condition, tout ce que l’on a dit de plus beau, de plus magnifique sur l’indépendance personnelle est bien dit et reste même au-dessous du vrai. En effet, une volonté rivée à l’honneur et à la justice ne connaît ni abaissements intéressés, ni lâches complaisances. Un empereur romain défendait à un sénateur digne de sa charge (il s’en trouva un de cette espèce) de se rendre au sénat. « Seigneur, vous pouvez m’en exclure ; mais, si j’en suis, il faut que j’y aille. — Eh bien ! vas-y, mais garde le silence. — Si je ne suis pas interrogé, je me tairai. — Mais il faut que je t’interroge. — Si vous m’interrogez, il faut que je réponde selon le droit et la vérité. — Si tu le fais, je te ferai mourir. — Vous ai-je dit que je fusse immortel ? » Voilà l’énergie de la volonté, qui fait la dignité du caractère et de la vie. On nous accuse souvent, nous prédicateursnés de la soumission et de l’obéissance, de ne pouvoir former des caractères. Dieu me garde de toute vanterie ! Je ne sais vraiment au juste ce que nous pouvons faire en ce genre, dans ce temps de civilisation amollissante et d’universel affaissement. Mais je sais bien que la prétendue indépendance, qui place la loi de l’homme dans l’homme lui-même, est le vrai principe du servilisme et de l’aplatissement. Je sais et j’affirme que la soumission absolue au devoir et à Dieu est la sauvegarde de la dignité humaine contre les séductions du plaisir, de l’or et du pouvoir !
Ces volontés inflexibles dans la vertu, ne vous y trompez pas, sont merveilleusement douces. On se fait une étrange illusion en opposant la douceur à la force ; ces deux attributs ne sont pas opposés du tout, j’aimerais mieux dire qu’ils sont identiques. La douceur est la plénitude de la force. La violence seule est contraire à la douceur ; mais toute violence a pour principe une faiblesse. Celui qui s’irrite et qui s’emporte est dans son tort ou il s’y met. Celui qui se révolte est vaincu. L’homme qui se contient, qui cède toujours à la vérité, mais qui ne cède jamais qu’à elle, celui-là est souverainement doux, parce qu’il est fort ; et il est souverainement fort, parce qu’il est doux. A lui les vraies victoires et les conquêtes assurées. Vous connaissez l’infaillible oracle : Bienheureux les doux, ils posséderont la terre !
Soumission au devoir, fermeté, douceur, est-ce tout ? Non, je
LÉONCE COUTURE
n’ai pas atteint le sommet de la volonté humaine développée dans la mesure que Dieu lui a faite en la créant à son image. Cette cime ardue et lumineuse, c’est l’oubli de soi, c’est le dévouement, c’est le sacrifice. Mystérieuse et pourtant évidente loi de notre liberté ! L’homme se sent libre en se sentant obligé ; il affirme sa liberté en obéissant ; il l’affermit et la perfectionne en réprimant ses tendances égoïstes, pour se soumettre à l’ordre universel ; il la glorifie enfin et la consacre, en s’immolant tout entier sur l’autel du devoir. Maîtriser ses passions, oublier ses intérêts, c’est peu ; dévouer à ses frères sa volonté même et toutes les énergies de son âme, quelquefois ce n’est pas encore assez. Quoi donc ? verser son sang, donner sa vie ? Sans doute ! Et croyez-vous qu’il n’y ait rien au delà ? Sacrifier jusqu’à sa réputation et son honneur (je parle de celui qui est distinct de la vertu), négliger, fouler aux pieds, pour un intérêt supérieur, les plus chers intérêts de ceux que nous aimons plus que nous-mêmes : qu’en pensez-vous ? Eh bien ! gloire à Dieu ! il y a des heures où la volonté de l’homme peut et doit aller jusque-là !
Direz-vous que je viens de chanter l’hymne de la volonté, de célébrer un idéal cher aux philosophes et aux poètes, mais que l’humaine faiblesse ne réalise pas ? Non, vous n’avez oublié à ce point ni les grands hommes de l’antiquité ni surtout les héros de l’Evangile. Au reste, laissez là, j’y consens, tous les souvenirs de l’histoire ; je puis vous offrir dans un type vivant, connu, aimé de vous tous, le triomphe de la volonté droite, ferme, douce et dévouée jusqu’à la mort. Partez sur les ailes de votre jeune imagination, franchissez les Alpes, gagnez la ville éternelle, prosternez-vous au seuil du Vatican ! Le voyez-vous, ce père de vos âmes, que le mal n’a pu vaincre et que la mort n’ose toucher ? Ce faible vieillard a foulé aux pieds tous les calculs de la prudence humaine pour affirmer à la face du monde le droit éternel, la justice immuable, la vérité absolue. La violence et la ruse l’ont enveloppé, serré, bloqué de toutes parts, sans obtenir de lui une concession, une défaillance, un compromis. Le flot révolutionnaire a balayé ses défenseurs, englouti ses trésors, emporté ses palais, inondé ses provinces, sans troubler un instant la sérénité de son regard, la fermeté de sa parole, l’énergie de son âme ! J’en conviens : nul ne sait comment Dieu résoudra le problème soulevé par la situation
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
actuelle de la Papauté ; mais, quoi qu’il arrive, il restera éternellement vrai que, pendant un tiers de siècle, une volonté humaine a pu tenir en échec l’opinion publique, les gouvernements et la révolution, et que Pie IX, qu’on accusait de tout perdre, a vraiment tout sauvé. J’appelle tout, le droit et le devoir. Voilà, mes amis, voilà la volonté ! ou plutôt, — je puis bien appliquer cette parole au Vicaire du Christ, à l’heure où il porte lui aussi la couronne d’épines, — voilà l’homme !
Est-il besoin d’un contraste ? Faut-il, pour montrer où mènent l’affaiblisement et la perversion de la volonté, opposer à l’homme qui se tient debout tout un peuple qui succombe ? Vous avez vu, chers enfants, cette année terrible, souillée par le double outrage de l’invasion étrangère et de l’ennemi intérieur, cette longue et lugubre année dont le souvenir pèse plus qu’un désastre, pèse comme un remords sur le cœur de la patrie mutilée ?... N’irritons point par d’inutiles paroles des plaies encore saignantes. Mais, jeunes amis, soldats de l’avenir, n’oubliez jamais nos malheurs et leurs causes. Sur plusieurs de ces causes on a disputé beaucoup ; il y en a une qui renferme et qui explique toutes les autres, et qui malheureusement est au-dessus de la discussion : c’est l’affaissement général des caractères et des courages, c’est l’absence du dévouement et de l’esprit de sacrifice. Nous n’avions plus d’hommes !... je veux dire que nous en avions trop peu ! Dieu me garde de vous oublier, vaillants défenseurs de la France envahie, vous surtout, nobles victimes, qui dormez votre dernier sommeil loin du foyer de vos pères, dans une terre qui n’est même plus à nous, sous le drapeau de l’étranger ! Du moins, sur vos tombes lointaines battent des cœurs toujours français ; et ici même, notre ambition la plus chère, notre souci le plus constant est de tremper ces jeunes âmes dans la discipline, l’énergie et le dévouement pour l’heure solennelle de la réparation et du rachat !
Mais, pour que cette heure sonne, il faut que la génération nouvelle prenne un autre pli que celle que nous avons vue fléchir. Il faut qu’elle renie tout à fait cet esprit révolutionnaire, qui est notre mauvais génie et que nous devons tous connaître, puisque, même en l’abhorrant, nous sommes forcés de le respirer. Au reste, en voici, je crois, le programme fidèle : « La volonté de l’individu ne relève que d’elle-même ; toute autorité, comme telle, est mauvaise et haïssable, et la plus haute de toutes est le mal par excellence. » Telle est la théorie ; et la pratique est aussi claire et encore plus connue. En bas, l’enfant se forme à la révolte au plus tard sur les bancs de l’école ; il grandit en apprenant à maudire
LÉONCE COUTURE
successivement l’instituteur, le prêtre, le patron, le soldat, le magistrat, le gouvernement, quel qu’il puisse être, et l’odieux capital ; après quoi il ne respectera plus rien, excepté le chiffon imprimé qui lui fournit chaque jour sa provision de négations insolentes, grâce à de prétendus écrivains à qui la haine tient lieu de principes, de logique et d’orthographe. Voilà l’esprit révolutionnaire en bas. Mais si nous élevons nos regards ! N’y a-t-il pas eu, dans les hautes régions de la société, de prétendues éducations d’où le sentiment du respect et la loi de la discipline étaient bannis ? des instructions vantées qui aboutissaient à renier toute croyance religieuse et à rejeter tout frein moral ? des carrières enviées qu’inaugurait un discours de ce genre : « Mon fils, vous êtes riche, ces chevaux sont à vous, votre tailleur est un homme de génie, tous les chemins vous sont ouverts. Allez ! amusez-vous ! Veillez seulement à rester riche. L’argent est tout. » Voilà l’esprit révolutionnaire en haut.
Et tel était, — sauf des exceptions considérables, que je suis loin de contester, — mais enfin tel était en somme le bilan d’une société si fière de ses progrès. Ah ! Messieurs, quand on y a réfléchi un instant, on doit certes déplorer nos malheurs, mais on n’est plus tenté de s’en étonner. Redisons-le donc avec d’autant plus d’énergie : il faut que la génération nouvelle fasse l’éducation de sa volonté dans l’ordre, dans la fermeté, dans le dévouement.
C’est ici même que vous devez y travailler, jeunes gens : tout vous y invite et tout vous y aide.
Et d’abord ce séjour lui-même. Dès son entrée dans cette enceinte, l’enfant traverse une grave crise morale. Il a quitté la discipline paternelle au moment où, parmi les travaux et les embarras de la vie, elle ne pouvait suffire à le garder. Il s’est dérobé à la tendresse de sa mère à l’heure où elle risquait d’être trop douce et trop faible pour modérer les premiers bouillonnements du jeune âge. Le voilà dans un monde nouveau; plus d’intimes épanchements, plus de tendres caresses, plus de libres ébats, plus de courses échevelées à travers la campagne ! Entouré de visages inconnus, gêné par une étroite discipline, glacé par une surveillance de tous les instants, il a pour horizon de grandes et sombres murailles, qui pèsent sur son âme comme la pierre d’un tombeau. Tous ses instincts sont froissés ; mais, dominant les cris douloureux de son
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
cœur, la voix de la raison prononce : « Il le faut, c’est pour le mieux ; c’est l’ordre, c’est le devoir. » Et cette jeune volonté se plie et se moule à la discipline par un effort généreux qui n’enlève rien, je l’atteste, à la sérénité du visage, à la tendresse du cœur, à la joyeuse activité de la vie extérieure.
Mais il ne suffît pas d’une victoire pour établir la volonté dans l’ordre ; il faut surtout un combat cent fois renouvelé pour lui donner cette trempe vigoureuse que réclameront bientôt les luttes de la vie. Ne craignez rien, le champ de bataille est tout prêt. Il est là, derrière moi, dans ces salles d’étude où la cloche vous appelle quatre ou cinq fois par jour. C’est dans ce triste et silencieux réduit, à l’heure même où, par la fenêtre entr’ouverte, les brises embaumées lui portent des rêves et des souvenirs, quand le printemps lui sourit et l’appelle avec toutes les séductions de son soleil, de ses fleurs et de ses oiseaux ; c’est là que le jeune enfant, tout débordant d’ardeur et de sève, se cloue à son banc, se courbe sur son livre, s’enfonce et se plonge à corps perdu dans les steppes arides du rudiment ou des mathématiques. Ah ! chers petits, qui savez déjà vous vaincre et préférer le devoir au plaisir, on aime à dire que vous êtes de bons et sages écoliers ; pour moi, vous êtes des hommes ! On vous appelle des modèles de tenue et d’application, je suis tenté de vous appeler des héros !
Ainsi les modestes exercices de la vie scolaire plient la volonté à l’ordre et lui assurent à la longue sa force et son ressort. Des moyens non moins sûrs sont préparés pour lui donner souplesse et douceur. C’est en grande partie l’affaire du condisciple. Observateur curieux, parfois peut-être indiscret, j’avoue que j’aime à étudier de loin, dans vos cours tumultueuses, ces groupes où une discussion soudaine vient animer et surexciter les esprits, les voix et les visages. Dans ces échauffourées, où d’abord, j’en conviens, la logique ne brille guère que par son absence, il y a pourtant une loi de sagesse qui se dégage et s’impose peu à peu. Ce n’est pas le batailleur le plus vif qui remporte ou du moins qui garde l’avantage. Non, c’est celui qui est ferme sans violence, qui, toujours prêt à se rendre à la vérité, ne cède jamais au nombre ou au tapage, qui vous contredit sans vous blesser, qui vous appuie sans vous flatter, qui sait soutenir son avis sans colère, être vaincu sans dépit et vainqueur sans orgueil. Ainsi, dans les jeux de l’écolier, l’homme se prépare. Ainsi les volontés s’assouplissent sans s’aplatir, et les caractères perdent leurs aspérités sans s’ajuster au moule uniforme des complaisances serviles et du formalisme mondain.
Et puis, au-dessus du condisciple, il y a, pour l’éducation de la
LÉONCE COUTURE
volonté, un agent dont je n’ai pas le droit de nier les côtés fâcheux, mais dont l’utilité n’est pas sérieusement contestable. Je parle du maître, avec le mandat de surveillance et de répression qui lui est confié. C’est surtout dans ses rapports avec le commandement que le caractère se forme et se trempe. Epreuve délicate, mais décisive ! Dans cette lutte entre la loi et la passion, si la raison est obéie, le respect s’établit dans l’âme, et la soumission de l’enfant est la meilleure garantie de la dignité de l’homme. Mais si l’égoïsme domine, si la crainte étouffe l’amour et la spontanéité, on a des machines ou des esclaves d’abord, et puis, par un retour étrange et pourtant naturel, des incompris, des mécontents, des révoltés.
Je suis heureux de le dire, jeunes élèves, tout ici vous éloigne de cet écueil. Malgré la légèreté de votre âge, vous ne tardez pas à comprendre que l’autorité qui vous gouverne est aussi douce que ferme, qu’elle est très forte parce qu’elle est très raisonnable. Et malheur à nous, vos amis et vos guides, si dans cette tâche difficile de manier et de former des volontés libres, nous oublions la leçon de Dieu lui-même, dont il est écrit qu’il dispose de nous, lui, le maître suprême, avec un souverain respect : Clan magna reverentia disponit nos ! Malheur à nous si l’âme de notre direction n’était pas l’esprit de dévouement et de sacrifice ! Au reste, nous n’y avons pas tant de mérite qu’on pourrait le croire, je vous dois cet aveu vers le terme d’un discours où vous pourriez m’accuser d’avoir vanté l’énergie volontaire, dirai-je comme un aveugle parle des couleurs ? non, mais comme un malade fait l’éloge de la santé. Dieu a voulu que le contact de l’enfance suffît pour inspirer une affection active et désintéressée. De là tant de jeunesses sacerdotales vouées tout entières, sans regret, sans hésitation, sans relâche, à l’œuvre pénible et absorbante de l’éducation. De là aussi, pour tel homme qui a atteint et dépassé le milieu de la vie, cet attrait profond qui lui fait abandonner pour s’attacher à vous d’autres travaux et d’autres espérances. A cet âge, trop souvent, — vous le saurez peut-être un jour, mes chers amis, — les âmes ébranlées, usées par les luttes, les déceptions et les deuils de la vie, s’ouvrent malgré elles à la défiance, au doute, au découragement ; hôtes sinistres, pareils à ces oiseaux de nuit qui aiment à s’établir dans les vieux édifices battus en brèche par le marteau du temps et le souffle des orages. Mais que des cris d’enfants viennent à retentir dans leurs sombres profondeurs, on verra bientôt s’envoler l’orfraie et le hibou. Ainsi le seul aspect de vos travaux et de vos jeux fait fuir d’une âme fatiguée l’ennui
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
morose avec ses lâches tentations d’égoïsme et de repos, et l’ardeur contagieuse de votre jeunesse ravive et entretient chaque jour dans le cœur du maître la flamme sacrée du dévouement !
Je n’ose pas dire qu’à notre tour nous vous enseignons le détachement et le sacrifice. Ces saintes choses ne s’enseignent guère. La théorie en est belle, mais l’esprit la saisit, l’admire et l’accepte souvent sans l’imposer à la volonté. Ici, tout gît dans l’acte libre, dans l’effort personnel, dans la lutte qui se livre au sein de la conscience, à des profondeurs où l’œil de Dieu pénètre seul. Et pourtant, sans ces victoires invisibles, il n’y a rien de gagné. Oui vraiment, mes amis, pour devenir des hommes, il faut que vous ayez appris à vous combattre, à vous vaincre, à vous sacrifier. Il faut que votre cœur ait saigné souvent, sous vos propres coups. Il faut que vous ayez dompté, par une lutte ardente et douloureuse, par une guerre à feu et à sang, les instincts désordonnés de votre nature, et qu’au prix d’une volonté persévérante vous soyez vraiment maîtres chez vous. Pour vous aider dans ces épreuves, l’homme n’est rien ; il y faut Dieu ! Mais quoi ! Dieu n’est-il pas l’agent par excellence de votre éducation morale ? J’en atteste votre esprit de foi, les pieuses traditions de cette maison, les joies mystérieuses de la prière, et ces fêtes chrétiennes qui consacrent ici toutes les périodes de l’année, et surtout la plus belle et la plus émouvante de toutes les fêtes. « Je déclare, dit Chateaubriand, « que ce jour-là (il parle de sa première communion), j’ai été « sacré honnête homme. » Et chacun de nous n’attache-t-il pas le même sens à cette initiation sublime qui s’accomplit au printemps de la vie et de l’année, dans les splendeurs et les harmonies de la terre en fleurs, de l’Eglise en prières, de la famille en fête ; quand la volonté humaine se fonde et s’établit dans la justice et dans l’honneur, en un contrat public et solennel, scellé par le baiser de Dieu !
Eh bien ! chers élèves, avec ces secours puissants, avez-vous travaillé cette année, tous les jours de cette année, à former, à discipliner, à affermir votre volonté ? Vraiment, s’il me fallait répondre pour vous, en mon nom, au nom de mes collègues, au nom de notre vénéré Supérieur, je ne saurais que vous féliciter chaudement tous, depuis vous, charmants petits neuvièmes, jusqu’à vous, mes graves philosophes ; je ne saurais que rendre hommage à votre bon esprit, à vos habitudes de forte discipline, de travail sérieux, de soumission simple et cordiale. Mais je vous invite à descendre au fond de vos âmes pour reconnaître par vous-mêmes toutes vos défaillances. Ne vous pardonnez rien,
LÉONCE COUTURE
croyez-moi, et aujourd’hui même, et demain, et tous les jours de ces vacances, appliquez-vous à couvrir votre arriéré. Plus de concessions à l’esprit d’égoïsme, de paresse, de lâcheté, de murmure et d’opposition, à l’esprit révolutionnaire en un mot, mais des efforts persévérants pour faire de votre volonté un instrument souple et fort, au service de la raison et de la justice. Que vos pères et vos mères bien-aimés, dont je suis sûr d’exprimer ici le vœu le plus ardent, puissent nous attester au retour que vous vous êtes montrés chez vous fils soumis sans humeur et sans caprices, jeunes gens sérieux, sans mollesse et sans prétentions, surtout chrétiens à ciel ouvert, sans peur et sans reproche. Et nous poursuivrons avec confiance la tâche commencée, et, Dieu aidant, nous ferons de vous... quoi donc ? des bacheliers ? Sans doute ! mais surtout quelque chose de mieux, des hommes î