LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE
de 1868 à 1888
Je reproduis en brochure un rapport que j’eus l’honneur de présenter au second Congrès décennal de la Société bibliographique tenu à Paris au commencement d’avril 1888, et qui fut inséré l’année suivante dans le recueil des travaux de cette assemblée h
Cette reproduction est motivée par d’autres causes que l’amour aveugle trop ordinaire aux auteurs pour leurs ouvrages.
Dans le cadre étroit qui lui était imposé, mon Mémoire renferme une quantité considérable de renseignements utiles à toutes les personnes qui s’occupent, plus ou moins directement, de la philosophie contemporaine. Aussi le volume qui le renferme et qui est peu répandu, m’a-t-il été souvent emprunté par des prêtres studieux, qui m’ont assuré avoir tiré quelque profit de mon opuscule. Il est même arrivé que le livre ne m’étant pas revenu après plusieurs mois d’absence, je l’ai cru perdu ; là-dessus, pour ne pas être privé moi-même de mon modeste travail, j’en ai fait prendre une copie, sur laquelle a été imprimée la présente reproduction, qui pourra plus aisément arriver à un plus grand nombre de lecteurs.
Je n’y ai fait que très peu de corrections, toutes de forme ou de simple détail, exigées par le respect du public. On m’a bien dit que je devrais le compléter, le continuer jusqu’au moment présent, ou comme on dit, le mettre à jour. Je reconnais les avantages qu’il y aurait à prendre ce parti ; mais, par malheur, ce ne serait possible que moyennant une entière refonte, pour laquelle le loisir me manque absolument. La littérature philosophique de ces quatre ou cinq dernières années a été très productive en France et un grand nombre d’ouvrages ont assez renouvelé la matière pour mériter des développements et des
i Congrès bibliographique international tenu à Paris du 3 au 7 avril 1888. Compte rendu des travaux. Paris, 1889. Grand in-8° de 887 pages (V. pp. 98-136). — Mon rapport y porte ce titre : La Philosophie en France depuis vingt ans ; et, en note, cette addition essentielle : Moins la scolastique, objet d’un rapport de M. Domet de Vorges.
LÉONCE COUTURE
observations étendus. De plus, la mort d’écrivains renommés (Taine, Denan, etc.) eût réclamé çà et là un complément dans l’appréciation doctrinale. J’aime mieux qu’on voie mon rapport tel que je l’ai lu au Congrès de 1888, quitte à saisir plus facilement ce qui lui manque, dans l'information et dans la critique, sur les œuvres et sur les doctrines.
Je me fais un devoir d’avouer que, même en le rapportant à sa vraie date, il offre des lacunes et des imperfections notables. Je tiens surtout à déclarer qu’il abonde peut-être trop en jugements, et que ces jugements sont moins fondés sur une discussion philosophique précise que sur le parti pris d’un chrétien voué au spiritualisme traditionnel. Mais je tiens ce parti pris pour légitime, et ce n’est pas sur ce point que je trouverai de l’opposition chez les lecteurs catholiques. D’ailleurs, je me proposais, en même temps que ce travail, d’en rédiger un autre qui l’aurait un peu complété de ce côté : un rapport sur les progrès réels accomplis en France durant cette période dans la psychologie expérimentale d’abord, puis dans la métaphysique et la morale générale. Mais ce rapport, que je devais présenter, presque à la même date, au Congrès international des savants catholiques, je n’eus pas le temps de le rédiger, et il n’y a pas lieu de le regretter beaucoup : le temps était sans doute la moindre des choses qui me manquaient pour m’en bien acquitter.
Institut catholique de Toulouse, 20 octobre 1894.
Au Congrès bibliographique de 1878, le professeur éminent qui vous présenta un court rapport sur la philosophie et la morale se contenta d’esquisser le portrait des trois écoles qui se disputent à notre époque la direction de la pensée réfléchie : l’école irréligieuse, l’école spiritualiste indépendante et la philosophie chrétienne 1. C’était assez sans doute pour faire ressortir la vraie situation et le devoir des chrétiens sur le terrain de la philosophie ; mais il était bien regrettable que le savant rapporteur n’eût pas voulu, comme nous l’espérions tous, entrer dans le détail des œuvres publiées dans les dix années précédentes. Pour ma part, je dois d’autant plus déplorer cette abstention, qu’elle m’oblige à comprendre, dans le très rapide et très modeste aperçu que j’ai Thonneur de soumettre au Congrès bibliographique de 1888, les deux dernières périodes décennales.
A élargir ainsi mon cadre, je cours bien des dangers. Je risque d’être par trop incomplet ; je m’expose à mal saisir des œuvres et des tendances quelquefois presque oubliées ; je me condamne à une
i Philosophie et morale, par M. Antonin Rondelet, pp. 70-76 du Congrès bibliographique international de 1878. Paris, 1879. Gr. in-8° de 575 pages.
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
concision voisine de la sécheresse ; que sais-je encore ? Mais j’y trouve aussi, me semble-t-il, quelques avantages.
D’abord, je prends un point de départ qui n’a rien d’indifférent ou de fortuit. Je pars, ou à peu près, de cette rude année 1870, qui a marqué un changement profond, non seulement dans la politique et dans l’histoire, mais dans les idées et dans l’enseignement. Au lieu donc de saisir le mouvement philosophique à un point quelconque, plus ou moins éloigné d’une première impulsion bien marquée, je rattache les oeuvres et les écoles à leur origine et à leurs causes prochaines ; par là même je puis être beaucoup plus clair, tout en étant beaucoup plus bref.
De plus, je raccorde mes notes plus que modestes à un livre magistral, qui est aujourd’hui entre les mains de tous ceux qui s’occupent de philosophie, le Rapport sur la philosophie en France au dix-neuvième siècle , publié par M. Félix Ravaisson à l’occasion de l’Exposition universelle de 1867. C’est d’autant plus heureux, que ce beau travail n’est pas seulement un résumé très étudié et très compétent d’une période longue et brillante de la philosophie française, c’est encore une date dans l’histoire de cette philosophie. Tout ce qui a paru depuis ce livre, ou peu s’en faut, s’il n’en relève pas directement, en tient au moins quelque chose. On a pu juger très diversement, soit la partie critique, soit la partie doctrinale du travail de M. Ravaisson, mais il a fallu presque toujours compter avec l’une et avec l’autre, sous peine de n’être pas compté soi-même. Je pars donc de ce livre qui fait date ; mais je réserve la plus grande place aux œuvres de ces dernières années, d’autant qu’immédiatement après le rapport de M. Ravaisson, et un peu peut-être à cause de lui, il y a eu chez la plupart des philosophes, et surtout chez les jeunes, une période d’hésitation et d’abstention après laquelle la littérature philosophique, comme pour rattraper le temps perdu, semble avoir redoublé de fécondité.
En présence de cette production très riche et très variée, en face surtout de ce phénomène trop réel que l’on s’accorde à nommer l’anarchie intellectuelle de notre temps, il est bien difficile, pour ne pas dire impossible, de classer les œuvres et les hommes. C’est pourtant ce que j’essaye dans ces notes rapides et, qui pis est, hâtives et de premier jet, qui n’ont d’autre visée que d’appeler l’attention sur les principaux courants de la philosophie actuelle et de marquer la situation, les intérêts, les sujets de crainte et d’espérance de la philosophie chrétienne en face des écoles hostiles ou indifférentes.
Je ne prétends pas citer toutes les œuvres remarquables, je ne
LÉONCE COUTURE
me ilatte même pas de distinguer toujours dans la foule et de mettre en relief le bon et le fort, de préférence au médiocre et au faible. La forme et l’intention spéciale de cette communication, nécessairement sommaire et concise, m’obligent à ne chercher l’exactitude et le complet que pour les masses, je veux dire les écoles et les systèmes dominants, non pour le détail des tendances et des travaux exclusivement personnels.