‹ EnseignementChapitre 121 sur 158 · LA RENAISSANCE ITALIENNE DE PÉTR ARQUE A LÉON X · texte numérisé non relu

LA RENAISSANCE ITALIENNE DE PÉTR ARQUE A LÉON X

Leçon d’ouverture et programme du cours de 1883 K

Messieurs,

Nous avons fait ensemble un long voyage ; — il embrassait deux siècles et il a duré trois ans — et un voyage difficile — à travers des noms et des œuvres peu connus en France. Mais il me semble que nous n’avons pas tout à fait manqué notre but, qui était, vous le savez, de dégager le vrai caractère de la Renaissance. Nous avons constamment suivi le grand courant de la Renaissance italienne, romane, européenne, chrétienne, sans la confondre avec les négations et les révoltes qui viennent parfois la détourner ou la compliquer. Nous l’avons contamment distinguée du paganisme toujours vivant, toujours guerroyant, toujours prêt à usurper le terrain des lettres et de l’art, comme l’empire des âmes et la direction des mœurs publiques, souvent, hélas ! y réussissant à quelque égard, parfois même avec un succès qui semble une victoire définitive ; toujours refoulé pourtant, toujours comprimé par les éléments chrétiens de la civilisation moderne.

Nous avons fait ensemble ce long et difficile voyage, Messieurs, et nous touchons à ce lumineux sommet de la poésie et de l’art italiens qui se nomme le siècle, ou plus exactement, le demi-siècle de Léon X. Mais après une pareille course, il est naturel de se reposer, de se recueillir un instant et de jeter un regard en arrière, comme ce passager dont parle Dante, qui,

l Extr. du Bulletin de l’Inst. 1883.

L I TTÉR AT U R E ÉT R ANGÈRE

Pantelant, hors d’haleine, échappe au gouffre amer :

Sitôt qu’il a touché la rive qui le garde,

Vers le flot périlleux il se tourne et regarde.

(Tr. de Mongis).

Corne quei che con lena affannata

Uscito fuor del pelago alla riva,

Si volge ail’ acqua perigliosa, e guata.

Jetons donc un coup d’œil rapide sur le mouvement de la Renaissance italienne depuis Pétrarque jusqu’à Léon X. S’il me reste un peu de temps, je tâcherai d’embrasser ensuite, aujourd’hui même, dans une esquisse encore plus sommaire, le demi-siècle dont j’ai à vous entretenir cette année.

Dans une synthèse si brève, je ne veux rien dissimuler de mes visées ; d’ailleurs, à cette heure, mon dessein étant plus qu’à demi rempli bien ou mal, vous en avez saisi par vous-mêmes, Messieurs, le principe directeur et l’idée dominante. Oui, j’ai voulu faire pour la Renaissance un travail à la fois historique et apologétique, pareil à celui qui avait été réalisé déjà pour les temps barbares. J’ai voulu tenter pour cette brillante aurore du monde moderne, — abstraction faite de la différence des sujets et de la différence encore plus grande de l’érudition et du talent, — quelque chose de comparable aux études d’Ozanam sur les origines du moyen âge. Avant ce professeur éminent et toujours regretté, on avait souvent dit, on répétait un peu partout, que lorsque l’Eglise prit la conduite des peuples, après la chute de l’empire romain, elle étouffa soigneusement, ou du moins laissa périr toute étude sérieuse, toute pensée indépendante, tout art, toute poésie, toute civilisation. Ozanam a définitivement réfuté ce préjugé déplorable, en refaisant de toutes pièces, en reconstituant avec l’érudition la plus étendue et la plus solide, avec l’éloquence la plus vive et la plus sympathique, l’histoire de la civilisation dans les temps barbares, du progrès dans les siècles de décadence. Catholique militant, mais en même temps historien fidèle et sûr, il a montré l’Eglise gardienne vigilante, constante inspiratrice de la science, de la philosohpie, de la poésie et des arts, dans ces âges obscurs et orageux mais féconds, où une critique haineuse et bornée n’avait su voir que la nuit et l’immobilité de la tombe.

Eh bien ! je me suis porté, moi chétif, sur un autre point du domaine historique : à cette époque où le moyen âge finit et une civilisation nouvelle, ou plutôt renouvelée, rajeunie, s’affirme, se développe, s’étend peu à peu de l’Italie à toute l’Europe ; à cette période qui commence avant le quinzième siècle pour finir avec le

LÉONCE COUTURE

seizième, qu'on appelle la Renaissance, et où tous, amis et ennemis, sont d’accord pour voir les origines et le point de départ de ce que le monde moderne admire, étudie, imite constamment dans l’art, dans la science, dans la poésie. Or, j’entendais dire de bien des côtés, et vous l’avez entendu dire aussi bien que moi : « Cette Renaissance, d'où sont nées la civilisation et la culture modernes, c’est avant tout une révolution radicale, qui arracha la pensée, l’imagination et le cœur de l’Europe à l’Eglise qui les avait jusqu’alors écrasés sous le poids de son autorité absolue. C’est un mouvement en sens inverse de celui que l’Europe latine suivait depuis les temps barbares. C’est une émancipation universelle ; une révolte de la libre pensée contre la foi, de l’art contre la tradition hiératique, des sens contre l’ascétisme, de la liberté contre l’autorité. L’Eglise avait fait le moyen âge, grandiose peut-être, mais froid, austère, souffrant, sans joie, sans expansion et sans libre poésie. L’Italie, l’Europe, secouant le joug ecclésiastique, ont fait la Renaissance naturaliste, chercheuse, aventureuse, pleine d’aspirations ardentes, de vie, de fécondité, d’avenir. »

Messieurs, j’ai vu cette théorie, affligeante pour la foi, mais heureusement tout à fait fausse pour l’histoire, je l’ai vue et entendue soutenir par la foule des ennemis du christianisme, et, chose plus déplorable encore peut-être ! par un bon nombre de catholiques de ce temps, qui n’en changent que les termes, s’appliquant à exalter le moyen âge en ravalant la civilisation moderne. Vous le savez aussi bien que moi, ces orthodoxes à outrance, ces avocats excessifs, ces apologistes de parti pris, s’épuisent, depuis une quarantaine d’années surtout, à dire et à écrire d’abord ceci, — qui est vrai, quoique gâté souvent par des exagérations de tout ordre — : Le moyen âge croyant, soumis au sceptre de la royauté chrétienne et à l’autorité du Saint-Siège, fut une période de noble civilisation et de grande activité intellectuelle. Mais à cette appréciation vraie voici ce qu’ils ajoutent : Depuis la fin du moyen âge, c’est l’hérésie, c’est le naturalisme et le paganisme qui ont pris le gouvernail de la civilisation, qui ont inspiré tout ou à peu près tout ce que les peuples modernes ont la faiblesse d’admirer et d’imiter encore. La civilisation moderne depuis le quatorzième siècle, c’est l’antichristianisme. La philosophie moderne, la poésie et l’art modernes, ce sont les œuvres de Satan. Il faut, sous peine de perdition temporelle et éternelle, brûler ce que nous avons adoré comme les chefs-d’œuvre de la pensée et du sentiment modernes, depuis les sonnets de Pétrarque jusqu’aux tragédies de Racine, depuis Descartes jusqu’à Gerdil, depuis Allegri jusqu’à Beethoven, depuis

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

Vinci jusqu’à Ingres. Que sais-je ? Il faut revenir à la foi d’abord, puis à la science, à l’inspiration et aux formes du moyen âge.

Pourtant, il répugne à notre raison de renier tout ce que les derniers siècles ont produit de vraiment beau, de vraiment grand, de classique en un mot. Il ne répugne guère moins à notre foi de croire que Dieu a cessé de gouverner le monde moral, soit depuis 1789, soit depuis 1453, ou à telle autre date de l’histoire. Mais, par bonheur, l’étude attentive que nous avons faite ensemble des faits, des noms, des œuvres caractéristiques de la première Renaissance, nous a révélé avec une clarté parfaite et une absolue certitude les deux points suivants, entièrement opposés aux théories que je viens de citer.

D’abord, c’est le christianisme, c’est l’Eglise qui a inspiré, sinon produit directement, tous les grands mouvements de la civilisation, tous les progrès successifs que nous révèle l’histoire, depuis la formation des nouveaux Etats européens jusqu’à l’âge moderne. L’Eglise n’a pas fait tout par elle-même, mais le génie des peuples chrétiens, qui est le génie moderne, n’a rien réalisé en dehors de ses nobles aspirations et sans ce surcroît de force et de lumière qui lui venaient de sa foi. Et tel est le principe de ces diverses Renaissances trop peu étudiées : celle du septième siècle, par les monastères ; celle du neuvième, par les écoles et les institutions de Charlemagne ; celle du onzième, par les croisades, les communes, les papes réformateurs ; celle du treizième, par les ordres mendiants, les Universités et les confréries ouvrières. Après toutes ces Renaissances, celle du quinzième siècle n’a pas obéi à un autre esprit, quoiqu’elle ait eu ses facteurs propres : le plein épanouissement des nationalités modernes, la connaissance plus sérieuse et le sentiment plus vif de l’art et de la poésie antiques, la propagation du bien-être et des loisirs studieux dans la classe moyenne.

Par là, cette Renaissance fut plus laïque que la précédente, qui elle-même l’était beaucoup plus que l’avant-dernière ; mais on ne peut en conclure qu’elle ne fut pas chrétienne. Ce serait donner dans un déplorable paradoxe, pareil à celui vers lequel inclina Viollet-le-Duc (qui finit par y tomber à plein), savoir que la Renaissance catholique par excellence, celle du treizième siècle, illuminée par le génie de saint Thomas et par l’éclat de nos cathédrales gothiques, fut au fond une émancipation du joug sacerdotal une révolte contre l’Eglise. Et savez-vous pourquoi ? Parce que les constructeurs d’édifices chrétiens, les logeurs du bon Dieu de cette grande époque furent généralement des laïques, tandis que les architectes du onzième siècle, les créateurs des églises romanes

LÉONCE COUTURE

semblent avoir été presque tous des moines. Singulière façon de juger ! Il est clair, au contraire, que plus la civilisation chrétienne et l’activité du génie religieux descendent dans les couches inférieures de la société, plus l’influence de l’Eglise doit être reconnue et bénie, plus ses droits sont assurés à la reconnaissance éternelle des hommes. Plus aussi, je le reconnais, elle est exposée à l’ingratitude des enfants qu’elle a élevés, des ouvriers qu’elle a formés, des intelligences qu’elle a fécondées. Il y eut dès l’aurore de la Renaissance, il y avait eu déjà au moyen âge, il y aura toujours de ces esprits, tantôt aveugles, tantôt légers, tantôt absolument ingrats, qui se servent, contre l’Evangile et contre l’Eglise, de cette éducation intellectuelle et morale, de cette vigueur de pensée, de cette chaleur d’âme, qu’ils doivent précisément aux leçons de l’Eglise et de l’Evangile. Il y aura toujours de ces égarés, que la Bruyère comparaît si bien à des « enfants drus et forts d’un bon lait qui battent leur nourrice. »

Non seulement le mouvement qui a produit la Renaissance du quinzième siècle comme les précédentes était d’origine chrétienne, mais encore le caractère intime de cette Renaissance est resté chrétien, quoi qu’en disent bien des critiques, amis ou ennemis. C’est le second fait que je crois avoir lentement, mais sûrement mis en lumière. Souvenez-vous-en, Messieurs : pour bien saisir le caractère authentique, la marque d’origine de cette Renaissance du quinzième siècle si conrtoversée, je suis remonté jusqu’à son précurseur, jusqu’à Pétrarque, jusqu’à celui que M. Renan appelle, non sans motif, «le premier homme moderne ». J’ai accepté et justifié pour mon humble part cette dénomination. Et puis j’ai cherché en toute conscience, dans une patiente étude, dans une longue analyse de Pétrarque, les éléments de l’homme moderne. Aije besoin de vous rappeler ce que j’ai trouvé ? Il y a dans Pétrarque l’homme d’abord, puis le philosophe et le poète. — L’homme est faible, ondoyant et divers ; mais par-dessus toutes ses faiblesses et toutes ses variations, un principe domine toujours, quoique longtemps contrarié, et finit par régler la vie et consacrer la mort : c’est la foi chrétienne, éclairée certes, mais pourtant humble et soumise et ardente ! — Le philosophe, disciple de saint Augustin, beaucoup plus que de Cicéron et de Sénèque, aboutit toujours aux lumières supérieures de la religion. S’il est l’adversaire de la scolastique, c’est surtout de cette scolastique verbeuse, éristique et sceptique de son temps, déjà si oublieuse de ses belles traditions ; mais il est bien plus encore l’adversaire, l’ennemi acharné de l’averroïsme qui représentait alors l’athéisme et la libre pensée. — Le poète, enfin,

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

c’est le lyrique, l’élégiaque des temps nouveaux. Il chante l’amour, cet éternel sujet des chants de la lyre ; mais c’est un amour inconnu à Sapho comme à Catulle et à Properce, un amour respectueux et pur que le christianisme seul a fait éclore, qui triomphe surtout dans le dévouement, dans le sacrifice, dans la mort et dans ces visions d’immortalité et de céleste lumière que la foi du chrétien évoque de l’autre côté de la tombe. Voilà « le premier homme moderne ! » Voilà le premier type de l’érudition, de la pensée et de la poésie modernes ! Voilà la première incarnation du génie de la Renaissance !

Mais ce n’était là que l’aurore de cette brillante époque. Pendant deux années entières, j’ai étudié avec vous la crise même de la Renaissance dans l’Italie artistique, philosophique et littéraire du quinzième siècle, et surtout de la seconde moitié de ce siècle, depuis la prise de Constantinople jusqu’à la mort de Savonarole (1453- 1498). Et dans cette période trop peu connue, j’ai montré, sans rien cacher des révoltes, des ingratitudes, des sensualités et des impiétés, qui abondent, hélas ! j’ai montré, dis-je, d’abord, les grandes influences d’alors, dans ces Mécènes aussi dévoués à la religion qu’aux lettres et aux arts : papes comme Nicolas V, rois comme Alphonse de Naples, riches bourgeois comme Cosme de Médicis. Ensuite et surtout je me suis attaché à suivre le grand courant de l’art, de la philosophie, de l’érudition, de l’éloquence et de la poésie, avec des hommes et des œuvres qui renouvellent tout sans rien détruire, qui font le progrès en continuant la tradition, bien loin de la nier, de la calomnier, de la maudire.

Rappelez-vous l’inspiration des peintres, depuis Masaccio jusqu’à Fra Bartolomeo, héritiers, sinon de la dévotion ardente, au moins de la foi sincère des trécentistes, traitant avec amour les mêmes sujets sacrés, en ajoutant chaque jour quelque chose à la pureté de la ligne et à la magie de la couleur, que le moyen âge avait poursuivies sans les atteindre.

Rappelez-vous le travail des érudits, retrouvant et reconstituant à la fois les œuvres des Pères de l’Eglise et celles des auteurs profanes de la Grèce et de Rome, avec les bénédictions, les encouragements et les deniers des Nicolas V, des Pie II et de presque tous les autres Papes du quinzième siècle ; continuant ainsi sur un plus vaste plan et bientôt avec les ressources d’un art nouveau, que les Papes ont glorifié en termes magnifiques, l’œuvre plus héroïque, plus obscure et non moins salutaire des moines copistes du moyen âge.

Rappelez-vous encore le travail des philosophes de la première

LÉONCE COUTURE

Renaissance : trop peu respectueux de la scolastique, parce qu’ils n’en connaissaient guère que la vieillesse dégénérée ; trop constamment courbés, les uns devant Aristote, les autres devant le divin Platon, parce qu’ils n’avaient pas encore la force de marcher par eux-mêmes ; mais tous pleins d’ardentes et généreuses aspirations vers le vrai et le beau ; tous aussi, au moins ceux qui comptent, ceux qui attirent et captivent les jeunes esprits de leur temps, Bessarion, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, chrétiens soumis, malgré les rêves parfois dangereux de leur inexpérience.

Rappelez-vous enfin et surtout les poètes italiens de cette époque décisive, au moins ces deux poètes qui dominent tous les autres, et dont les œuvres résument toutes les inspirations et tous les genres de l’art poétique d’alors : Laurent de Médicis et Ange Politien. Ce ne sont pas deux saints à canoniser, je le sais bien, je l’ai dit assez, je l’ai trop prouvé. Ils n’offrent pas non plus le type complet, la perfection de la poésie moderne, soit quant aux sujets, soit quant à la beauté du langage et du rythme. Mais ils pressentent, ils essaient, ils inaugurent tous les genres sans exception. Il nous donnent donc la note exacte de l’esprit de la Renaissance à son heure décisive. Eh bien ! quel est cet esprit ? Est-ce l’émancipation violente, la revendication des droits de la chair, comme l’entend Michelet ? Non certes ! ils sont toujours traditionnels autant que novateurs : ils continuent en renouvelant. Ils sont, dans le bien et dans le mal, hélas ! les héritiers de la poésie du moyen âge, quoiqu’ils l’embellissent, à l’exemple des artistes leurs contemporains, en y ajoutant la pureté classique et la vive couleur, par la double imitation, intelligente et originale, de l’antiquité et de la nature.

C’est même leur caractère propre, qui manquera trop souvent aux poètes plus modernes, de puiser largement aux sources traditionnelles, aux sources populaires. Voyez leurs œuvres lyriques. Quelquefois ils se contentent de corriger, d’orner discrètement, d’endimancher, sans leur enlever leurs grâces villageoises, ces couplets naïfs par lesquels les paysans de la Toscane aiment à célébrer leurs joies ou à soulager leurs peines : douce et facile poésie, que notre siècle aime à retrouver et à rendre au jour, après un trop long oubli. D’autres fois, ils mettent en sonnets et en odes savantes les luttes, les joies et les douleurs de l’amour : disciples de Pétrarque, moins profonds, moins subtils, mais spiritualistes, idéalistes comme lui, quoiqu’ils abondent davantage en gracieuses images naturelles.

Dans la poésie narrative et descritpive sérieuse, ils continuent la poésie chevaleresque du moyen âge ; mais, par le malheur des

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

temps, ils ne peuvent plus dire de la chevalerie que ses costumes, ses jeux et ses fêtes. L’héroïsme est mort, ils chantent la giostra, le carrousel de Julien de Médicis : véritables jeux funèbres de la grande épopée des temps chrétiens, mais où la poésie antique retrouvée, la muse d’Homère et la muse de Virgile, viennent mettre comme un reflet d’élégance, de richesse, d’éclatante couleur et de savante harmonie inconnues au moyen âge. L’héroïsme chevaleresque n’était plus qu’un souvenir, mais un souvenir immortel. Quand les poètes de la cour de Laurent le Magnifique s’en firent les échos, ils ne purent redire les vieux paladins et leurs grands coups d’épée qu’avec un sourire aux lèvres, parce que ces merveilles ne rencontraient plus que l’incrédulité dans une civilisation plus éclairée sans doute, mais aussi moins guerrière et moins forte. Et pourtant, les joyeux épiques du quinzième siècle, précurseurs de l’Arioste, Boiardo, Pulci lui-même, sont bien les continuateurs de la grande poésie héroïque du moyen âge ; et quand ils rencontrent, après mille folies, mille inventions bizarres et quelquefois impures, une scène consacrée par l’admiration et la foi des aïeux, par exemple la mort de Roland à Roncevaux, ces rieurs fantasques deviennent graves, et leurs stances, toujours faciles et abondantes, mais soudain émues, semblent respirer à la fois la grandeur de l’épopée antique et l’onction pénétrante de la légende chrétienne.

Dans le genre dramatique, il m’a été encore plus facile de constater la continuité de la tradition. Le Martyre de saint Jean et de saint Paul, de Laurent de Médicis, n’est qu’une de ces représentations sacrées, comme on disait en Italie, un de ces mystères, comme on disait en France, qui constituent encore toute la dramatique sérieuse du quinzième siècle et d’une partie du seizième ; YOrphée de Politien n’est lui-même qu’un mystère, avec des personnages mythologiques. Or vous savez que ces mystères, issus du drame liturgique, rattachent avec une parfaite certitude à l’Eglise, au sanctuaire, aux cérémonies sacrées, les origines du théâtre moderne. Et bien loin que Laurent de Médicis, malgré ce qu’il y eut de trop profane dans sa politique, dans sa vie et dans beaucoup de ses œuvres, reniât cette origine, bien loin qu’il voulut briser les liens qui attachaient encore l’art de son temps à l’Eglise, nous l’avons vu écrire pour les confréries et les fêtes votives de ses compatriotes des cantiques pieux, par où il continuait, non sans inspiration, la tradition des Laudes spirituelles de saint François d’Assise, le père et le héros de la vie et de la poésie ascétiques du moyen âge.

Eh bien, Messieurs, que devient, en face de ces inductions

absolument certaines, cette théorie, si populaire de nos jours, que la Renaissance a brisé la chaîne traditionnelle, qu’elle a rompu violemment avec le moyen âge et qu’elle est la revendication définitive de la liberté de penser et de jouir contre l’autorité de l’Eglise et l’ascétisme des âges chrétiens ? Il n’en reste rien, ou il en reste peu de chose. Il y a pourtant de cette erreur si commune une explication que je vous dois, parce qu’elle achèvera de fixer la vraie notion de la Renaissance dans son rapport avec le moyen âge, tout en éclairant particulièrement cette période si brillante et si compromise que nous allons étudier maintenant ensemble. Il ne me reste que quelques minutes ; je vais réduire mon explication à quelques mots.

Trois éléments principaux avaient fourni, pendant le moyen âge, à la poésie et aux arts leurs sujets et leur inspiration : la religion, la chevalerie et l’esprit national. De ces trois éléments, celui qui avait le plus perdu en Italie, au commencement des temps modernes, c’était peut-être le dernier. Et vous savez pourquoi, Messieurs. Les mœurs avaient baissé en même temps que s’élevait le niveau général de la richesse et du bien-être ; et, les vieilles républiques municipales s’étant effondrées, le despotisme, par une loi naturelle, avait poussé partout. L’esprit des communes ita liennes, formé jadis sous la bénédiction d’Alexandre III, animait encore, au début du quatorzième siècle, le génie de Dante. Il inspire, tout à la fin de la première Renaissance, la politique et l’éloquence du grand dominicain Jérôme Savonarole, mais il ne survit pas à son martyre. Quant à l’esprit chevaleresque, je le disais tout à l’heure, il n’était plus, à l’aurore des temps modernes, qu’un brillant et cher souvenir, qui, pourtant, échauffait quelquefois la verve des poètes et défrayait encore leurs chants.

L’esprit religieux avait survécu à l’esprit national, heureusement pour l’avenir de la civilisation et de la culture européennes. Mais je n’ai pas dissimulé qu’il avait souffert des mêmes causes. Le christianisme est soumis à une lutte incessante, parce qu’il rencontre toujours devanj lui un paganisme impérissable, celui qui se cache dans les replis de l’esprit et du cœur humains. Mais il peut trouver un danger de plus dans tout progrès intellectuel, même inspiré par lui, parce que la recherche scientifique exalte l’orgueil ; dans tout progrès matériel, parce que le bien-être avive la sensualité ; dans tout progrès de la poésie et de l’art, parce que les séductions de la forme se mettent souvent au service des passions. Vous savez combien toutes ces causes réunies activèrent, au temps de la Renaissance, l’éternelle lutte entre l’esprit chrétien et l’esprit natu-

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

raliste. Ce dernier trouva surtout un aliment redoutable dans les œuvres de l’antiquité, reparaissant de toutes parts à la lumière et entourées trop souvent d’une admiration excessive et funeste, d’une véritable idolâtrie. Nous avons suivi ensemble les phases de ce combat pendant deux siècles de la littérature italienne, et, tout en constatant la persistance décisive du principe chrétien, nous avons vu le principe opposé gagner des forces chaque jour, jusqu’à la mort de Savonarole, qui fut son plus grand triomphe. A partir de ce moment, jusqu’à la réaction salutaire marquée surtout par le Concile de Trente, pendant près d’un demi-siècle, je suis le premier à reconnaître que le paganisme, sans devenir le maître, se fît plus ou moins accepter un peu partout.

De fait, voyez les grands hommes de l’Italie d’alors. Machiavel n’est-il pas un politique païen ? Guichardin, un historien païen ? Les lettrés, même prêtres et cardinaux, ne se font-ils point païens, au moins dans leur langage ? L’Arioste, le poète le plus génial de l’Italie, n’est pas un païen, sans doute ; mais qui oserait l’appeler un grand poète chrétien ? Enfin, les protecteurs les plus élevés de la Renaissance, les papes eux-mêmes, font assez de concessions à ce demi-paganisme, de plus en plus dominant, pour que des historiens graves nous les représentent comme des princes qui n’étaient presque plus chrétiens.

Calomnie, Messieurs ! je m’empresse de le dire, et j’aurais pius d’une occasion de le prouver. Mais, enfin, l’impartiale histoire doit bien garder quelque chose de ce jugement excessif. Oui, la période qui s’étend de la mort de Savonarole à l’ouverture du Concile de Trente est une période d’affaiblissement religieux ; et la plus grande preuve de cet affaiblissement, c’est que les papes de cette époque sont presque tous plus princes que pasteurs, presque tous plus hommes, au sens abaissé du mot, qu’il ne convient à des vicaires de Jésus-Christ.

Le seizième siècle s’ouvre avant la fin du règne d’Alexandre VI. Je ne veux pas revenir sur ce pontife trop fameux, que j’ai dû juger l’année dernière en vous racontant la vie et la mort de Savonarole. En repoussant, d’une part, les calomnies qui ne lui ont pas manqué, et, d’autre part, les inventions déplorables de certains apologistes de parti pris, follement décidés à obscurcir et à nier les faits les plus authentiques, il reste acquis à l’histoire qu’Alexandre fut quelquefois un souverain éclairé, un justicier utile, mais toujours un homme taré et un pape — en dehors de son magistère doctrinal, contre lequel il n’y a rien à dire — un pape déplorable. Un religieux français, notre contemporain, biographe de Savonarole, a cru que si

LÉONCE COUTURE

Alexandre VI avait pris le parti de ce grand réformateur, au lieu de le persécuter, l’esprit religieux aurait pu se renouveler avec la politique italienne et la civilisation chrétienne elle-même, et qu’alors le seizième siècle aurait pu voir naître une magnifique réforme catholique, au lieu des schismes de Luther et de Calvin. J’avoue que je n’oserais aller si loin. D’abord, de telles conjectures sont toujours bien hardies ; l’esprit humain ne peut guère réunir des éléments sérieux pour la construction de l’histoire hypothétique. Dans le cas de Savonarole en particulier, il est permis, tout en se rangeant du côté de ce grand moine, de reconnaître ses torts réels envers le Pape, et, par conséquent, d’atténuer la responsabilité de ce dernier et surtout de lui attribuer une portée bien moindre. Il paraît impossible, en effet, que Savonarole, même avec l’appui de Rome, eût ressuscité le vieil esprit républicain de Florence, le vieil esprit national de l’Italie, les vieilles mœurs chrétiennes de l’Europe méridionale ; qu’il eût conjuré des dangers qui résultaient du progrès même de la civilisation et du bien-être, et des vices permanents de l’esprit et du cœur humains, autant que des fautes accumulées des hommes et en particulier des ecclésiastiques.

Jules II, qui succéda presque immédiatement à Alexandre VI, n’a guère laissé dans l’histoire de l’Italie et de l’Eglise que le souvenir d’un homme de guerre. C’est, en partie, la faute des circonstances, je le sais bien, et les Italiens surtout devraient garder une éternelle reconnaissance au rude défenseur de leur indépendance, qui poussa si souvent le cri : Fuori i barbari ! Nous-mêmes nous ne lui marchanderons pas l’admiration lorsque, dans l’histoire de l’art au début du seizième siècle, nous verrons en face l’un de l’autre ces deux hommes si bien faits pour s’entendre, ces deux caractères d’une trempe antique : Jules II et Michel-Ange. Mais enfin, la religion ne gagna pas beaucoup à l’allure et au tempérament tout militaires de ce rude pontife, et la sévère histoire a le droit de se demander si sa politique fut toujours désintéressée.

Enfin, Léon X donne son nom à son siècle. Il mérita cet honneur, parce qu’il fut, de son temps, le patron le plus généreux et le plus illustre de l’érudition, de la poésie et de l’art. Il établit d’ailleurs, à la cour pontificale, cette tradition de magnificence que ses successeurs du seizième siècle, excepté l’austère Adrien VI, se firent un devoir de continuer. Je voudrais bien consacrer à Léon X au moins une leçon entière, et ce serait encore peu ; mais le temps me manque, et je ne puis que vous renvoyer aux historiens de ce grand homme, catholiques ou protestants : catholiques comme Audin, que nous avons tant lu il y a une trentaine d’années et qui, malgré

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

ses graves défauts littéraires, mérite encore d’être consulté comme un peintre éclairé et enthousiaste de la Renaissance ; protestants comme W. Roscoe, en qui les préjugés religieux sont presque entièrement dominés par le bon sens et la sympathie. Ce que je redouterais pour vous, pour les plus jeunes d’entre vous surtout, Messieurs, dans cette étude solitaire, ce serait une impression trop favorable à Léon X. Ne vous y trompez pas : il fut moins un grand pape qu’un grand prince, moins un grand prince qu’un grand Mécène ; à ce dernier titre s’attache, en somme, presque toute la gloire de son nom.

Aussi ne faut-il pas s’étonner que les historiens à la fois les plus chrétiens et les plus patriotes de l’Italie contemporaine aient été amenés, par une étude plus attentive, par une intelligence plus nette des destinées de leur pays, à une appréciation sévère du caractère et du rôle de ce pape trop vanté. « En toute chose, dit le marquis G. Capponi, Léon X aimait la magnificence et la joie ; les fêtes succédaient aux fêtes, ennoblies par la beauté des arts. Le siècle aimait ces réjouissances, indice de nonchaloir, avant coureur constant des malheurs publics, qu’elles préparent par la mollesse et le désœuvrement des âmes déjà gâtées et abaissées. Léon X participait lui-même à ces goûts frivoles, non qu’il fût incapable de prévoir les malheurs prochains ou même de les prévenir par de sages projets et des manœuvres habiles ; mais les longues méditations l’ennuyaient, et il n’aimait pas à s’inquiéter de l’avenir. Quand on commença de lui parler des prédications et des écrits d’un certain Luther, qui agitaient déjà toute l’Allemagne, il lui sembla qu’il ne valait pas la peine d’y faire attention. Dans le plaisir qu’il prenait aux œuvres des lettrés et des artistes, outre l’excès de ses dépenses d’argent et de temps, il ne se soucia pas toujours assez des devoirs que lui imposait la dignité de son caractère ; il faisait représenter devant lui, au Vatican, la Calandre de Bibbiena, une comédie qu’on n’oserait aujourd’hui mettre sur la scène... Sa fibre molle et maladive était peut-être sa meilleure excuse dans cette recherche de distractions trop souvent indignes de lui. Sa figure, peinte par Raphaël, et regardée aussi attentivement que possible, ne fait penser qu’à l’art admirable du grand artiste. » Tout cela est trop exclusif sans doute, ne faisant pas assez la part de l’initiative éclairée, de la foi sincère, de la piété même du pontife ; mais tout cela est vrai pourtant, et ces traits achèvent de justifier, par le caractère même de ses patrons les plus éminents et les plus actifs, le caractère que j’attribue à la Renaissance dans ce demi-siècle qui sépare la mort de Savonarole de

LÉONCE COUTURE

l’ouverture du Concile de Trente : progrès alarmant, demi-victoire, au moins dans la forme de l’art, dans le langage et dans les habitudes de la vie, du naturalisme et du paganisme, opposés au vrai sens et au principe vital de la civilisation moderne et de la Renaissance elle-même.

Vous comprenez maintenant, Messieurs, comment a pu s’établir dans d’excellents esprits cette erreur si commune qui confond la Renaissance avec les erreurs qui l’ont troublée dans son cours. On n’a pris qu’un moment, le plus brillant du reste, de cette longue période : un demi-siècle sur deux ou trois siècles. De plus, on a moins tenu compte de l’esprit général que des accidents ; on a moins regardé au sens et à l’inspiration intime des œuvres qu’à leur forme extérieure. Je tâcherai d’éviter ces méprises trop ordinaires ; et, par une étude attentive et impartiale de ce demi-siècle si éclatant mais si compromis, qui va de la mort de Savonarole au Concile de Trente, j’espère mettre en relief, non seulement les progrès du naturalisme, qui rendirent nécessaire la réaction catholique dont le tableau est réservé à l’année prochaine, mais encore le principe essentiel des grandes œuvres d’alors, qui resta, malgré tout, le même : toujours le principe chrétien. Oui, quel que soit l’abaissement des croyances et des sentiments chrétiens, dans ce moment critique de la Renaissance italienne, je n’aurai pas de peine à maintenir ma thèse sur le sens vrai de ce mouvement merveilleux ; car tout ce qui sera vraiment grand et beau, vraiment original et vivant, même dans des œuvres justement suspectes, rentrera sans effort dans la tradition dont nous suivons le cours depuis tantôt quatre ans ; et tout ce qui s’écartera de cette inspiration traditionnelle, qui est l’esprit même de la civilisation moderne, marquera une déviation vers le mauvais goût, vers la décadence de la pensée et de l’art, vers le faux et le néant.

Ce n’est là qu’un programme, Messieurs, facile à tracer, malaisé à remplir, surtout dans le très petit nombre de séances qui m’est accordé pour parcourir ces diverses manifestations de la Renaissance italienne au temps de Léon X : érudition, beaux-arts, études morales, histoire et poésie. Je ne puis vous promettre, dans cette étude difficile, que beaucoup de bonne volonté et de travail, avec une sincérité absolue. Mais c’est assez peut-être, moyennant l’appui de votre sympathie indulgente qui ne m’a jamais fait défaut, pour espérer que mes efforts ne seront pas perdus.

LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE

Titres des Leçons de Février-Mars 1883

I. Résumé du Cours de Pétrarque à Léon X et programme du Cours depuis la mort de Savonarole jusqu’au Concile de Trente.

Page 1