PÉTRARQUE ET L'AVERROÏSME
Messieurs,
Je vous ai présenté la dernière fois un aperçu rapide, mais, je crois, fidèle et suffisant de ce que j’ai nommé la philosophie pratique, la philosophie de la vie, de Pétrarque, la seule qui puisse d’ailleurs être mise sous son nom. Et je ne crois pas qu’on lui ait attribué davantage : ni Brucker, ni l’auteur du De Petrarca philo sopho, ni Maggiolo ( Essai sur la philosophie morale de Pétrarque') ne lui ont attribué un système de philosophie théorique, de métaphysique, ni même une compétence bien sûre en matière de métaphysique. Tout au plus, pour le ranger dans une école, pour le faire entrer dans un des compartiments de ces classifications qui sont la trame des histoires de la philosophie, tel ou tel critique l’a nommé mystique. Et cette qualification est juste en quelque manière. Je vous ai dit comment la philosophie morale de Pétrarque est toute en ces deux points : apprendre à bien gouverner les joies et les douleurs d’ici-bas, ne se laisser ni enfler par les premières, ni abattre par celles-ci, voilà le centre de sa philosophie, la part la plus explicite, la plus humaine de sa morale, celle qu’il élabore en détail dans les 200 dialogues de son livre De Remediis utriusque fortunæ . Mais quant au couronnement de sa philosophie, quant à la philosophie sublime, divine, éternelle, de sa très haute destinée, il aime beaucoup mieux l’appuyer sur la foi que sur la raison, il ne la demande plus à Sénèque, mais à saint Bernard et à saint Augustin, ces maîtres de la doctrine chrétienne et de la vie spirituelle. C’est ce que vous avez au moins entrevu dans l’esquisse rapide du petit traité De vera sapientia par lequel je terminai 2.
1 Leçon inédite ; la 5e du cours de 1882.
2 Cette esquisse n’a pas été encore retrouvée.
LÉONCE COUTURE
Ce traité, en effet (quoique la forme, d’ailleurs assez défectueuse, appartienne tout entière à Pétrarque, quoique les pensées représentent admirablement l’état de ses croyances et de son amour, à la fin de sa longue et orageuse carrière), ce traité est surtout un reflet de la doctrine des saints docteurs que je viens de nommer. Sans doute la sagesse humaine avait dit avant eux des choses sublimes sur cette beauté idéale, vivante, éternelle, sur cette beauté sans tache et sans jalousie, qui se livre à tous ses admirateurs, qui ne
repousse personne ; mais l’essentiel du traité de Pétrarque n’est
pas là, il est dans le fondement pratique de cette magnifique philosophie. Platon avait deviné quelque chose du terme final de notre destinée : le discours de Diotime, dans le Banquet, est peut-être le rayon le plus lumineux que l’Eternelle beauté, perdue par l’humanité déchue, ait laissé pénétrer dans l’ombre du travail philosophique de l’antiquité. Mais c’est le cas de dire avec saint Augustin : « Il a entrevu le terme, il n’a pas connu le chemin qui y conduit. » h' idiot du dialogue de Pétrarque trace ce chemin avec une précision incomparable. Pourquoi ? Parce qu’il est allé à l’école de l’Evangile, à l’école du Dieu qui résiste aux superbes et donne sa lumière et sa grâce aux humbles. La sagesse consiste à se connaître : le premier fruit de la connaissance est de se mépriser. Voilà l’essentiel de la doctrine supérieure de Pétrarque, doctrine mystique, si l’on veut, je veux dire appuyée sur la foi chrétienne, mais doctrine éminemment raisonnable, seule doctrine complète et sûre en ce qui regarde la fin réelle de l’homme. Qu’on la compare au mysticisme, j’y consens, mais à ce mysticisme qui ne viole, ne méconnaît, ne conteste, ne met en doute aucune des prérogatives, aucun des droits de la pensée humaine et de la recherche scientifique, mais qui en dépasse la portée, au moins dans une autre lumière, la lumière de la foi, qui éclaire des horizons inconnus à la seule raison et qui, bien loin de la contredire, l’augmente et l’élève.
Tel est le rôle de Pétrarque dans la philosophie moderne. Pourquoi cette philosophie n’a-t-elle pas été plus fidèle à cet exemple de foi éclairée, mais soumise, profonde, absolue, que lui avait donné le premier homme moderne ? Sans doute parce que l’orgueil est l’inévitable tentation et l’écueil trop ordinaire de la libre recherche; et de l’orgueil à la révolte il n’y a que la main. Mais aussi, je dois bien le dire, Pétrarque n’a pas eu, en philosophie, cette science profonde, cette pénétration métaphysique, cette compétence qui s’impose même aux adversaires. La philosophie sceptique, révoltée, existait déjà de son temps ; elle était même fort active, appuyée puissamment. Il l’a combattue ; mais il l’a combattue en chrétien,
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
en honnête homme, en homme de bon sens, en poète éclairé ; il aurait fallu pour l’abattre, ou du moins pour lui porter des coups un peu décisifs, la combattre en métaphysicien. Que voulez-vous ?
Non omnia Pétrarque n’a pu faire ce que nous aurions voulu
qu’il fit, ce qu’il aurait même voulu faire. Mais ce qu’il a fait est déjà bien glorieux pour sa mémoire. Ce qu’il a fait est d’ailleurs solide et louable en soi, indépendamment de l’intention. 11 a combattu l’erreur philosophique par ses conséquences immorales. Il lui a dit : Tu ne peux être la vérité ; car tu es la vanité, l’orgueil, l’immoralité, l’imposture et il l’a prouvé. Voici comment.
Vers 1367, Pétrarque était alors à Venise, fréquentant les savants de cette grande ville et les recevant lui-même dans sa maison. Mais ces savants lui déplaisaient fort, les opinions qui régnaient chez la plupart de ces hommes, leur goût exclusif poulies recherches scientifiques païennes, leurs perpétuels discours sur Aritote et sur Averroès, lui paraissaient inutiles pour la conduite de la vie et funestes pour la foi chrétienne, et vous verrez qu’il n’avait pas tort. C’est même ce dégoût pour les opinions et les habitudes des averroïstes qui lui inspira peu à peu une vraie horreur pour les Arabes et les Aristotéliciens, d’abord, (il a contre eux de vraies diatribes), et puis pour Venise, la belle Venise, où il avait pourtant une maison si agréable et des amis si dévoués ; c’est ce qui le fit partir pour Padoue et pour sa retraite d’Arquà, où il devait mourir en 1374. Mais en 1367, il habitait encore Venise, et parmi ceux qui fréquentaient sa maison se trouvaient quatre jeunes gens voués à Aristote et à Averroès, mais d’ailleurs très peu lettrés, mauvais hôtes, vrais barbares. Ils discutaient devant lui sur de menus sujets empruntés à Y Histoire des animaux, en y joignant toutes les curieuses fables que Plutarque et le moyen âge y avaient ajoutées
Ces jeunes gens ne se permirent probablement pas d’attaquer devant Pétrarque l’immortalité de l’âme, la divinité du Christianisme ; mais ils se donnaient pour averroïstes, et le poète savait bien que c’était là le symbole philosophique de l’athéisme vénitien : il en avait eu, nous le verrons tout à l’heure, plus d’une preuve. Mais enfin Pétrarque ne se gêna pas pour leur déclarer que les discours auxquels ils perdaient leur temps ne valaient pas l’attention d’un homme sérieux, que d’ailleurs leurs oracles, Aristote et surtout Averroès, n’étaient rien à ses yeux quand ils contredisaient les principes de la foi. Les quatre jeunes gens cessèrent de fréquenter la maison du poète. Et pour se venger de son mépris, ils s’avisèrent d’un singulier expédient. C’est Pétrarque lui-même qui nous
LÉONCE COUTURE
raconte tout cela dans le travail dont je vous dirai tout à l’heure le titre et l’objet ; il ne les nomme pas du reste ; mais on a trouvé leurs noms dans une note autographe de Pétrarque : l’un d’eux était François Dandolo ; un autre, le plus instruit, était un médecin de quelque renom. De leur propre autorité ils s’érigèrent en tribunal : ils mirent en cause le mérite de Pétrarque comme lettré savant. L’un d’eux plaida pour le prévenu : il fit valoir la faveur du peuple, des rois, des princes ; on lui répondit que rien n’est plus sujet à l’égarement que la faveur soit des grands soit du peuple. L’avocat insista sur l’éloquence de Pétrarque, sa bonne latinité, ses études sur l’histoire, les prosateurs et les poètes antiques. On lui accorda tout cela, mais sous le bénéfice du proverbe populaire : loquentiæ satis, sapientiæ parum. Enfin le jugement fut rendu en ces termes : Pétrarque est un excellent homme sans vraie littérature 1. Ce jugement faux ne nuisit qu’aux quatre jeunes étourdis. Néanmoins, la plupart des amis de Pétrarque lui dirent qu’il devait venger son honneur, et dès lors il promit de faire un livre : De sui ipsius et multorum ignorantia. Ce titre, à la fois modéré et ironique, lui plaisait, mais la discussion contre des adversaires si méprisables répugnait à son caractère. L’ouvrage n’alla pas vite. Pourtant, trois ou quatre ans après, Pétrarque le reprit dans sa solitude d’ Arqua, le mena à bonne fin et le publia non sans succès. C’est certainement le plus estimable de ses travaux de polémique et, malgré une érudition un peu indiscrète, l’œuvre qu’on peut louer encore le plus franchement. On y voit bien ce qu’était l’averroïsme des Italiens : tantôt l’arme offensive, tantôt le bouclier, le masque de l’incrédulité, de la philosophie révoltée, railleuse, moqueuse, qui n’a jamais manqué nulle part, mais qui avait au treizième et au quatorzième siècles plus de partisans qu’on ne croit, même et surtout en Italie.
Ce qu’on n’y voit pas bien, c’est le fond dogmatique, c’est la trame, la déduction, la suite de cette métaphysique singulière qui a joué un si grand rôle au moyen âge et dans les temps modernes, dans l’histoire de la pensée, de l’enseignement et de l’Eglise. Je voudrais vous le dire sans dépasser ni le temps qui m’est accordé, ni la convenance d’un auditoire peu familiarisé peut-être avec la métaphysique d’Aristote. Essayons. Il s’agit, non d’être complet, mais de marquer les deux ou trois points essentiels avec exactitude et avec clarté.
L’averroïsme, système aristotélicien, est une façon de com-
1 Brevem dififinitivam hanc tulere sententiam, scilicct me sine litteris virum bonum.
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
prendre Aristote. Impossible de comprendre Averroès, si l’on ne connaît Aristote. Or la métaphysique d’Aristote est, j’ose le dire, très peu connue aujourd’hui, même de beaucoup de ceux qui reçoivent certain résidu de cette doctrine. L’enseignement philosophique de ces derniers temps nous a placés hors du point de vue aristotélicien, et, même quand nous lisons Aristote, nous ne savons pas toujours nous y placer. La philosophie moderne nous présente, pour point de départ, notre moi, pris comme unité substantielle, autonome, une personne, et elle oppose ce moi objet, d’une part, à ce monde qu’elle étudie peu, très peu (ce n’est pas son affaire), d’autre part à un Dieu, lui-même personnel, en même temps qu’éternel et parfait. Voilà le point de vue de la philosophie moderne. Je ne le condamne pas : il a l’avantage de concentrer l’attention sur ce qui importe le plus, l’âme et Dieu. Noverim me , noverim te. Mais comme il est loin de remplir le vœu de la philosophie qui est l’explication universelle, et comme ce rôle est mieux compris par Aristote ! Avec lui, la connaissance réfléchie part du même point que la connaissance instinctive, naturelle, le monde extérieur, pour s’élever à l’Etre suprême, mais par degrés intermédiaires. Au plus bas des degrés de l’existence, il y a déjà un mystère que les Ioniens, les Pythagoriciens, Anaxagore, avaient résolu, chacun à sa façon, toujours exclusive, incohérente, fausse. Aristote y porte la lumière par sa théorie de la matière et de la forme, théorie inattaquable dans son idée générale (je ne dis pas dans tous ses détails). Voyez : une motte de terre, c’est déjà une substance, composée d’une quantité matérielle et de propriétés essentielles qui la déterminent spécifiquement. Or, quelque temps après, cette matière, identique quant à son être passif, n’est plus la même substance : elle a été accaparée, transubstanciée par la tige de blé, qui vient de naître et qui s’accroît à chaque instant ; mais si cette tige de blé est broutée par un animal, il y a un troisième passage de la même matière à une nouvelle forme substantielle, spécifique. De sorte que la matière, considérée en elle-même, n’est pas substance, mais possibilité de toute substance corporelle : il faut qu’elle soit unie à un principe spécifique qui lui donne son être substantiel et qui aura nom forme et dans les vivants âme. Il y a une hiérarchie des êtres, depuis la matière sans forme, qui n’existe pas en acte, jusqu’à la forme sans matière, l’acte pur, qui existe. Car il n’y a pas de progrès à l’infini dans le mouvement, et par conséquent il faut bien que la forme qui meut tous les êtres inférieurs soit elle-même immobile, c’est-à-dire n’ait rien en puissance. Donc la forme est de plus en plus élevée, c’est-à-dire de plus en plus dégagée de la passi-
vité, depuis le grain de poussière jusqu’à la plante, depuis la plante jusqu’à l’animal, depuis l’animal jusqu’à l’homme, de l’homme aux intelligences supérieures, et de celles-ci à Dieu. Je supprime ce qui
regarde les substances célestes L’âme, forme du corps, ayant la
même vertu que les formes inférieures (accroissement, nutrition, locomotion, connaissance sensible), mais ayant de plus la connaissance de l’universel, naît essentiellement immortelle ; par l’intellect, l’âme, quoique forme d’un corps mortel, n’est pas mortelle ; elle constitue le passage entre les formes inséparables matérielles et les intelligences séparées, Dieu lui-même.
Que dire de cette philosophie ? Messieurs, qu’elle est vraie et
grande, mais en ajoutant qu’elle renferme de profondes lacunes
des problèmes non résolus.
Cette âme humaine, si voisine de la matière (forme du corps), si élevée au-dessus de la matière, quelle est sa destinée ? Aristote semble la dire mortelle, d’une part, immortelle, de l’autre. D’où partage entre les commentateurs.
Et ce Dieu, qui est l’explication universelle, est-il créateur ? Non, il ne connaît pas même le monde. Il agit sur lui comme le désirable agit sur le désir, comme le bien sur la volonté. Dès lors ne serat-il pas convenable de le dire principe immanent au monde luimême, force des forces, âme des formes ? Messieurs, Aristote ne le croit pas. Il distingue profondément Dieu du monde ; il le fait nécessaire, parfait, pensant, se pensant lui-même ; mais son erreur sur les rapports de Dieu avec le monde devait malheureusement amener des esprits à une sorte de panthéisme, qui tend à déclarer que le 12e livre de la Métaphysique et d’autres parties sont apocryphes ou représentent dans la philosophie d’Aristote un accident qu’il faut savoir éliminer pour saisir toute l’harmonie et toute la grandeur de son explication universelle.
Moins d’un siècle après Averroès, saint Thomas avait admirablement comblé les lacunes et corrigé les erreurs d’Aristote. En suppléant l’idée de création et de providence, en appuyant sur l’unité de l’âme humaine, et sur sa nature déterminée par sa fonction la plus haute, les erreurs et les dangers de l’aristotélisme étaient écartés définitivement et la philosophie chrétienne, disons mieux, la philosophie totale avait son développement essentiel.
Mais saint Thomas avait devant lui ce même Averroès, c’est-àdire la philosophie de l’averroïsme, à écraser. Il le combattit toute sa vie, avec ce succès que proclament les nombreuses peintures du moyen âge et une surtout qui représente* Averroès abattu sous les pieds du docteur angélique. Dans l’église de saint Catherine, à Pise,
LITTÉRATURE ÉTRANGÈRE
se trouve ce tableau qui a dû être exécuté vers 1340 : au centre, saint Thomas ; au-dessus, Dieu et les saints ; à ses côtés, Platon tenant le limée et Aristote tenant Y Ethique ; de chacun de ces livres, un filet d’or remonte vers la face de saint Thomas et s’y confond avec les Ilots de lumière divine qui viennent d’en haut. Des rayons partent des écrits du docteur rangés sur ses genoux et vont éclairer, dans le bas, les Docteurs de l’Eglise ; mais un de ces rayons, comme un coup de foudre, a renversé un personnage et le frappe dans le dos. Le nom du personnage est écrit à côté de lui : Averrois.
Comment l’averroïsme, né à l’école de cet Ibn-Rosch (1058-1126), porté un peu plus tard en Europe avec le grand Commentaire traT vestissant Aristote, avait eu des disciples, un de vos professeurs vous l’a dit. Le mal qu’il faisait à Venise, Pétrarque nous le dira tout à l’heure. Comment l’a-t-il combattu ? Je l’ai déjà dit : par son côté immoral, impip.
Eh bien, ce monstre était un admirateur ’ d’Aristote, mais qui l’avait interprété dans le sens à la fois matérialiste et panthéiste. L’âme humaine pour lui est une forme émergée de la matière comme toutes les autres, quoique la plus parfaite. Elle n’a que les facultés sensibles qui caractérisent l’âme animale. Quant à l’intelligence par laquelle nous sommes savants, c’est une force du dehors qui vient nous appeler, nous aider, mais qui n’est pas personnelle (ni immatérielle). Il y a un intellect actif, oui ! mais il n’y en a qu’un, le même pour tous les hommes. Par conséquent l’âme humaine, personnelle, meurt avec l’organe dont elle est la vie, L’intellect agent subsiste éternellement dans l’immensité de l’intelligence supérieure du moteur universel. Ici le panthéisme vient se superposer au matérialisme, mais d’une manière moins nette,
moins précise [C’était, vous l’entendez bien, le grand symbole, la
vraie superstition, le secret maçonnique, l’Averroïsme ]
Toutefois, c’est bien dans cette diatribe un peu désordonnée, un peu verbeuse qu’on peut voir la position prise par Pétrarque en face de l’enseignement de son temps. Il reproche aux Averroïstes d’abord leurs discours puérils sur des points qui ne font rien au
bonheur de la vie Il leur reproche leur adoration pour Aristote.
Messieurs, notez-le bien, il estime lui-même Aristote et profondément. Il déclare qu’il l’a lu, qu’il croit l’avoir compris. Il trouve qu’il a su beaucoup, quoiqu’il ait ignoré davantage ; il estime surtout sa morale et en parle avec des élans très sympathiques et très judicieux. Mais il ajoute qu’il est plus propre à faire des rhéteurs que des hommes vertueux, et qu’une pauvre vieille femme chré-
LÉONCE COUTURE
tienne en sait plus qu’ Aristote sur la vie Il avoue de plus qu’il
préfère Platon à Aristote, comme plus conforme à la religion chrétienne.
Averroès « canem ilium rabiosum », il l’accuse d’avoir mal interprété les écrits d’Aristote. Mais il ne le démontre pas, il n’expose même pas la psychologie d’Averroès. Son grand argument contre les averroïstes, c’est sa consience chrétienne. Il faut entendre ce cri avec l’énergie qui eut son etfet parmi ses contemporains. Il dénonce l’averroïsme exécrable ennemi de Jésus-Christ et de sa doctrine. Ecoutez ce passage surtout :
« S’ils ne craignaient les supplices des hommes bien plus que ceux de Dieu, ils oseraient, dit-il, attaquer non seulement la création du monde selon le Timée, mais la Genèse de Moïse, la foi catholique et le dogme sacré du Christ. Quand cette appréhension ne les retient plus, et qu’ils peuvent parler sans contrainte, ils combattent directement la vérité ; dans leurs conciliabules ils se rient du Christ et adorent Aristote, qu’ils n’entendent pas. Quand ils disputent en public, ils protestent qu’ils parlent, abstraction faite de la foi, c’est-à-dire qu’ils cherchent la vérité en rejetant la vérité, et la lumière en tournant le dos au soleil. Mais en secret il n’est blasphème, sophisme, plaisanterie, sarcasme qu’ils ne débitent, aux grands applaudissements de leurs auditeurs. Et comment ne nous traiteraient-ils pas de gens illettrés, quand ils appellent idiot le Christ notre Maître ? Pour eux, ils sont gonflés de leurs sophismes, satisfaits d’eux-mêmes, et se faisant forts de disputer sur toute chose sans avoir rien appris. »
Et plus bas, revenant sur le titre d’illettré qui lui avait été décerné par les jeunes gens :
« Dieux immortels ! s’écrie-t-il, on ne mérite le titre d’homme lettré aux yeux de ces gens, si l’on n’est hérétique, frondeur, insensé, et si l’on ne va par les rues et les places publiques disputant sur les animaux, et se montrant bête soi-même. Plus on attaque la religion chrétienne avec fureur, plus on est à leurs yeux ingénieux et docte. Se permet-on de la défendre, on n’est plus qu’un esprit faible et un sot qui couvre son ignorance du voile de la foi. Pour moi, ajoute Pétrarque, plus j’entends décrier la foi du Christ, plus j’aime le Christ, plus je me raffermis dans sa doctrine. Il m’arrive comme à un fils dont la tendresse filiale se serait refroidie, et qui, entendant attaquer l’honneur de son père, sent se rallumer dans son cœur l’amour qui paraissait éteint. J’en atteste le Christ, souvent les blasphèmes des hérétiques de chrétien m’ont fait très chrétien. »
Il déclare qu’il avait songé à compléter sa défense de la sagesse chiétienne contre Averroès, il avait déjà rassemblé pour cela des textes ; mais l’œuvre lui parut trop longue pour son âge fort avancé, peut-être trop rude pour son esprit plus habitué aux délicatesses de l’éloquence poétique qu’aux épines de l’argumenta-
tion philosophique ; mais il fit promettre à un de ses meilleurs amis, un religieux augustin 1 très versé dans les arts et dans les lettres, de réfuter complètement Averroès et de dédier cet ouvrage à lui, Pétrarque, vivant ou mort. Ce projet n’a pas été réalisé. Mais tout ce que j’ai dit suffit pour montrer ce que fut Pétrarque, adversaire de l’averroïme : c’est l’esprit sage, libéral, de la renaissance contre le révolté, contre le plus mauvais personnage du moyen âge et de la période des scolastiques. C’est surtout l’esprit chrétien.
Le chrétien fervent ne parle qu’avec horreur de ces prétendus savants qui se moquent de sa foi : « Ils pensent n’avoir rien fait, s’ils n’aboient contre le Christ et sa doctrine surnaturelle. »
C’est M. Renan qui traduit ainsi les termes de Pétrarque luimême. Et savez-vous ce qu’il en conclut ? Que Pétrarque était orthodoxe ? Pas du tout. Pétrarque en voulait aux averroïstes parce qu’ils manquaient d’éloquence et de finesse. « Ce toscan, dit-il, plein de tact et de finesse, ne pouvait souffrir le ton dur et pédantesque du matérialisme vénitien. Beaucoup d’esprits délicats aiment mieux être croyants qu’incrédules de mauvais goût. » ( Sic /). Je respecte trop, non pas M. Renan, mais mon auditoire pour réfuter cette billevesée. La foi vive, profonde, de Pétrarque vient de ressortir des faits et des textes cités par M. Renan. Mais cet écrivain, fort instruit et souvent exquis dans le dessin et le coloris de ses tableaux, manque absolument de cette qualité, la logique ; il se contredit du recto au verso, de la phrase incidente à la phrase principale ; et ici il n’affirme l’erreur qu’après avoir montré la vérité à quiconque n’est pas atteint de la même infirmité logique. Au reste le caractère religieux, esthétique, catholique et mystique de la philosophie de Pétrarque ressortira de plus en plus de la leçon suivante qui doit être consacrée, vous le savez, à Pétrarque, auteur mystique.
3 Luigi M^rsigli.