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VII. Valeur poétique de ce poème ; son influence

Quelle qu’eût été la part de responsabilité de beaucoup d’hommes d’Eglise, et même de quelques papes, dans les progrès du paganisme littéraire politique et moral qui signalèrent la période précédente, l’Eglise catholique n’avait rien perdu de sa puissante et salutaire fécondité. Elle le prouva bien avant la fin de la génération qui avait vu la cour de Léon X. On a dit souvent que la papauté, en face des périls que lui fit courir la parole enflammée de Luther et de Calvin, ne sut pas trouver, même dans l’imminence du danger, l’énergie et la clairvoyance qui pouvaient préparer son salut ; que

1 Extr. du Bull, de l’Inst. 1884. — Ce résumé est de Léonce Couture.

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les ordres religieux d’alors furent, les uns d’impuissantes copies des créations du moyen âge, les autres une tentative insensée du fanatisme contre les progrès de la pensée et de la civilisation. Ces calomnies devraient avoir disparu de l’histoire. On peut les repousser avec le seul secours des historiens protestants, par exemple avec les belles recherches sur les papes du seizième et du dixseptième siècle, du plus grand des historiens allemands de notre temps, Léopold Ranke. Voici quelques traits qui suffisent à marquer le caractère général de ce mouvement religieux de la seconde moitié du seizième siècle, qu’on a bien nommé la réforme catholique.

C’est sous Léon X lui-même et dès les premiers temps du protestantisme que ce mouvement se prononça au centre de l’Italie, tout près de la cour pontificale. Quelques hommes du plus grand mérite, désolés de voir les mœurs se perdre et la foi baisser chaque jour dans les âmes, se réunissent dans l’église de Saint-Silvestre, in Transtevere, là même où l’on disait que saint Pierre avait groupé les premiers fidèles de Rome. Ils sont cinquante ou soixante laïques ou ecclésiastiques, mais ils valent plusieurs armées. Parmi eux on distingue Sadolet, le plus sympathique des lettrés de la Renaissance italienne, qui doit devenir évêque de Carpentras ; Giberti, qui gouvernera et réformera l’Eglise de Vérone ; Gaétan de Thienne, qui fondera les Théatins et sera canonisé ; Carafïa, qui sera pape ; surtout Gaspar Contareno, dont on disait qu’il n’ignorait « rien de ce que l’homme peut trouver par son travail, et rien de ce que la grâce de Dieu a révélé à l’homme. » Le pieux cénacle fut dispersé par le siège de Rome; mais il se reconstitua dans la patrie de Contareno, à Venise, où il s’adjoignit de nouveaux membres, par exemple l’illustre Reginald Pôle, qui avait fui l’Angleterre pour échapper aux persécutions de son parent Henri VIII. Ces hommes avaient pour but de ranimer le sentiment religieux affaibli, d’une part, par la sensualité et les recherches du luxe, de l’autre par l’ignorance et la superstition. De là leur austérité, tempérée cependant par la culture littéraire la plus exquise ; de là leur attachement à la question religieuse par excellence, celle du rapport de l’homme à Dieu, de la chute et de la réparation, du péché et de la grâce. Ils se posaient ainsi résolument sur le même terrain que les schismatiques réformateurs de France et d’Allemagne ; ils se rapprochèrent même quelquefois de leurs erreurs par certaines formules, au moins suspectes, sur la justification par la foi. Mais comme leur âme était restée profondément catholique, ils rejetèrent sans hésiter leurs vues défectueuses quand les

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décisions doctrinales du Concile de Trente eurent fixé le vrai langage de la foi.

Le professeur a dû insister sur ce groupe de renaissants catholiques, d’autant mieux qu’il y trouvait un argument de plus pour sa thèse sur l’harmonie foncière entre la vraie Renaissance et le catholicisme. Mais il n’a pas contesté la nécessité, pour ces réformateurs orthodoxes, de demander au Saint-Siège la sanction de leur œuvre. Y avait-il dans le pape d’alors, dans Paul III, l’étoffe d’un réformateur ? On ne l’aurait pas cru, à ne s’en rapporter qu’à ses antécédents et à son caractère. Cependant, c’était l’heure du réveil du Christ pour la réforme de l’Eglise, et malgré ses faiblesses, son vicaire y travailla glorieusement. A ses débuts, il crée des cardinaux vraiment dignes de la pourpre, presque tous membres de la pieuse Association dont il a été parlé tout à l’heure. C’était déjà beaucoup, et on vit là presque une révolution. Mais pour consommer la réforme catholique, il fallait plus, et le pape fît plus : il convoqua le Concile de Trente, et, malgré mille difficultés, il approuva la Compagnie de Jésus.

Le professeur n’a pu insister sur l’œuvre immortelle du grand Concile qui marqua le point d’arrêt de l’hérésie trop longtemps envahissante, et qui commença la réforme de la discipline et des mœurs ecclésiastiques. Il a tâché du moins de bien fixer l’importance, en histoire littéraire, de cette assemblée et de ses décisions à l’encontre de ce naturalisme sensuel et païen, trop ménagé pendant plus d’un demi-siècle, et qui menaçait, avec la foi et les mœurs des peuples catholiques, l’essence même et les hautes destinées de la civilisation, de la culture intellectuelle et de l’art.

Il s’est arrêté un peu plus, malgré le cadre étroit d’une leçon d’ouverture, sur les Jésuites, ces vrais et authentiques représentants de la réforme catholique, c’est-à-dire de la Renaissance réglée et disciplinée, surtout dans l’œuvre si essentielle de l’éducation et de l’instruction de la jeunesse. Après avoir esquissé l’héroïque figure de son fondateur, Ignace de Loyola ; après avoir montré dans les Exercices spirituels le code religieux et à la fois presque militaire de l’Ordre nouveau, il a repoussé les principales difficultés qu’on s’obstine à y opposer : il lui a suffi pour cela de montrer la vraie portée de ces méditations et de ces pratiques que l’étourderie rationaliste trouve puériles, et le vrai sens de cette obéissance aveugle, qui réserve toujours, beaucoup mieux que certains systèmes de morale civique, le droit supérieur de la loi éternelle, et qui affermit, bien loin de les nier et de les éteindre, la conscience et la liberté, en ne les soumettant qu’à la loi nécessaire du devoir,

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c’est-à-dire à Dieu seul. Quant aux Jésuites, considérés comme instituteurs de la jeunesse, ils ont obtenu, dès le début, un succès qui démontre la parfaite adaptation de leurs méthodes aux besoins de l’Europe catholique. Et, de fait, l’histoire de chacune de nos villes fait voir que les instituteurs qui les précédèrent avaient encouru, malgré leurs mérites réels d’organisation et de science, de graves reproches ; ils s’étaient montrés les uns trop païens d’esprit et de conduite, les autres justement suspects de tendances hérétiques, presque tous impuissants à maintenir, dans ce temps de désordre et de bouillonnement universels, la discipline scolaire et la calme régularité de l’enseignement. En prenant leur place, les Jésuites enseignèrent à très peu près les mêmes doctrines littéraires et philosophiques, en ajoutant l’arôme de la foi et de la piété aux explications des vieux textes consacrés, et cela, aux applaudissements des renaissants les plus zélés, et de l’aveu des protestants eux-mêmes, témoin les éloges du chancelier Bacon et de l’illustre Gérard Vossius. Ce qu’on a dit, tout dernièrement, de l’hostilité contre la philosophie et la science et de l’esprit de routine, qui auraient caractérisé le système d’études des Jésuites, est précisément l’opposé de la vérité : les faits et les textes abondent pour démontrer qu’il y eut infiniment plus d’innovations utiles, plus de vie, plus d’activité, plus de communication avec la vie extérieure et le progrès général, dans les collèges des Jésuites que dans ceux de l’Université.

Le Tasse est lui-même un élève des Jésuites. Il rapporta toujours à ses maîtres du collège de Naples, avec une affectueuse reconnaissance, et ses principes de christianisme qui ne se démentirent jamais, et l’honneur d’une formation littéraire et philosophique dont les juges les plus sévères ne contesteront ni la largeur, ni la solidité. Des circonstances extraordinaires, et surtout une âme douée de qualités aimables et brillantes plus que d’énergie et de constance, lui firent une vie romanesque et tragique, une des existences les plus accidentées et les plus émouvantes que renferme l’histoire littéraire des temps modernes. Le professeur l’a retracée avec soin, d’après les sources et surtout d’après la riche et instructive correspondance du poète lui-même ; il a d’ailleurs consulté sur les points douteux, et particulièrement sur la cause de la prison du Tasse, les critiques les plus autorisés et les derniers résultats de recherches si souvent recommencées.

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Cette longue narration, qui ne sera pas même résumée ici, offrait un intérêt psychologique des plus vifs ; et d’ailleurs elle éclairait l’époque tout entière du Tasse et son œuvre elle-même, si étendue et si variée. M. Couture admet que le malheur du poète vint de plusieurs causes, mais surtout d’un amour téméraire, que l’on a vainement voulu traiter de fiction. Il y eut des procédés odieux de la part du duc de Ferrare, mais il ne faut contester ni la passion insensée, ni l’imprudence flagrante du jeune et brillant cavalier qui eut bientôt, il est vrai, l’excuse trop réelle de ses accès de folie. Dans la conclusion de cette leçon, chargée de faits et de textes curieux, et surtout de citations des lettres du Tasse, le professeur a repoussé les vaines théories d’une critique contemporaine, trop répandue en Italie et en Allemagne, qui prétend expliquer toutes les infortunes du poète par l’antinomie de son libre génie, tout d’élan et de flamme, avec l’âpre discipline intellectuelle de l’Eglise, qui l’écrasa ; au contraire, d’après les faits, le Tasse ne trouva que dans sa foi et sa piété ses meilleures inspirations d’abord, puis les consolations de sa vieillesse et les célestes douceurs de son admirable mort, vrai avant-goût du paradis. Il ne ressort donc de cette vie orageuse qu’une haute leçon religieuse et morale. Toute une carrière, recommandée à l’admiration de la postérité par des œuvres impérissables, peut-être empoisonnée par un sentiment que la poésie divinise, mais qui n’en est pas moins hors de la règle. Les hommes peuvent trouver la loi cruelle ; mais la divine Providence a le droit d’être plus sévère que les hommes, précisément parce qu’elle est plus miséricordieuse, et qu’en imposant à de poétiques égarements des expiations qui font frémir la terre, elle prépare une âme pour le ciel.

Ainsi, sans accuser ni l’Eglise ni la société du malheur du Tasse, on se l’explique par sa nature morale, tout en lui gardant l’indulgente sympathie qui s’attache à sa mémoire. Ce fut un noble cœur, une brillante intelligence, non un grand caractère ni un esprit sûr. La contradiction qui pesa sur sa vie lui vint moins du dehors que du fond même de son âme. C’est la contradiction que chacun de nous trouve en soi, parce que nous avons tous plus d’aspirations, plus d’appétits que la réalité n’en peut satisfaire. Aussi, pour faire l’harmonie dans l’âme humaine, faut-il à la fois un ferme bon sens et une forte volonté. Ces deux qualités manquèrent trop à la nature, d’ailleurs si distinguée, du Tasse, chez qui l’imagination et la passion furent les qualités dominantes. Par tempérament, le Tasse était passionné, sensuel même, quoique ses habitudes religieuses et sa noblesse d’âme l’aient retenu sur la pente du désordre. Par

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éducation, il était courtisan, ardemment ambitieux de la faveur des princes. Il n’a pas fait de bassesses pour la gagner ou la reconquérir ; mais il n’a jamais eu le courage d’y renoncer. Même à la fin de sa laborieuse carrière, quand la famille, l’amitié, l’étude, les champs lui offraient les seules joies qu’il pût encore rêver ici-bas, il n’a pas su résister à un sourire de la faveur, à un appel de cette vie des cours dont il avait éprouvé déjà toutes les amertumes.

Le Tasse a voulu transmettre à la postérité ses idées sur un monde où sa nature ardente et chevaleresque, mais inconstante, ne lui permit pas de tenir un rôle sérieux. Ces idées n’en sont pas moins bonnes à connaître, et même parfois à consulter et à suivre ; car il manqua de constance et de fermeté, mais non de clairvoyance. D’ailleurs, ses œuvres de moraliste lui ont assigné parmi les prosateurs italiens une place presque aussi élevée que ses poésies parmi les poètes, et les volumes de ses Dialogues renferment des pages vraiment belles, et qui ont gardé, malgré le profond changement des mœurs et des idées, un grand attrait littéraire.

L’usage de traiter les matières philosophiques sous forme dialoguée est resté cher aux Italiens, et nul chez eux n’y a mieux réussi que le Tasse. Il s’était proposé le plus grand, le plus merveilleux modèle en ce genre, Platon ; et cette imitation, trop ambitieuse sans doute, ne l’a pourtant pas trop mal servi. Il n’y a pas de comparaison possible entre la philosophie sublime du Phèdre et du Phédon et l’honnête péripatétisme du Tasse, ni même entre le style et les plans de Platon et les cadres ingénieux, les développements aimables de son imitateur. Pourtant, celui-ci a dérobé quelque chose à celui-là. D’abord, le drame avec son agrément et sa variété. Voir, par exemple, le Dialogue du plaisir honnête, avec ses deux ou trois actions successives, ses changements de lieu et de personnages, ses deux discours, vrais modèles du genre délibératif, poulet contre la charge d’ambassadeur, et son explication détaillée d’un tableau mythologique et de la fable de Glaucus. — En second lieu, le style, qui tient de la poésie presque autant que de la prose. Non pas qu’on retrouve dans l’auteur italien ce mouvement de la pensée qui s'élève, tantôt d’un coup d’aile, tantôt d’un vol lent et majestueux, des objets les plus bas aux plus hautes régions de l’idéal ; mais les belles maximes, les nobles sentiments, les délicatesses d’une âme aimante, les frais détails de paysage et les portraits

d’une touche ferme et d’une chaude couleur, abondent dans les pages des dialogues et en relèvent le tissu parfois un peu lâche. La doctrine du Tasse n’est pas aussi platonicienne qu’on l’a dit ; malgré ses préférences pour Platon, ses théories reflètent beaucoup plus Aristote, avec ses habitudes d’idées moyennes, d’observation utile, de conduite sage et modérée. Ses dialogues les plus empreints de néoplatonisme et de mysticisme, par exemple le Messager, où il s’entretient avec un esprit follet, aboutissent à des conclusions d’un caractère tout pratique. Ce qui manque trop souvent à ces déductions par trop prolongées, ce n’est ni l’élégance, ni l’heureux choix des détails, c’est l’originalité, l’intérêt sérieux et vivant des questions elles-mêmes. Toutefois, un curieux des idées du seizième siècle, un ami du Tasse, un esprit appliqué aux problèmes qui se renouvellent toujours sans cesser jamais de passionner les hommes, ne lira pas sans plaisir et sans fruit plusieurs de ces beaux essais, comme les deux dialogues sur la noblesse, le Manso ( sur l’amitié ), mais surtout le plus fameux et le plus agréable de tous, le Père de famille, d’où le professeur a tâché, par une analyse attentive et par des comparaisons discrètes, de faire ressortir les idées du Tasse et de ses contemporains sur l’éducation.

Tl s’est appliqué surtout à y relever des traits dont on est trop habitué à faire honneur, comme de vues nouvelles, à Montaigne et à J.- J. Rousseau. On pouvait les signaler déjà dans Agnolo Pandolfini, antérieur de plus d’un siècle, et dans les trois traités de l’éducation d’André Maffei, de Sadolet et de Silvio Antoniano. Ainsi, le Père de famille du Tasse présente l’allaitement comme le premier devoir maternel : « Celle qui refuse d’être nourrice refuse d’être mère ; » et il donne encore d’autres raisons de ce devoir : l’enfant suce des habitudes avec le lait de sa nourrice, et par conséquent il tirerait d’ordinaire d’un sein étranger une nourriture me no gentile. L’action du père doit se joindre de bonne heure à celle de la mère dans l’éducation de l’enfant, sans quoi celui-ci subirait les fâcheux effets d’une tendresse trop affectueuse, de soins trop amollissants. Là-dessus arrivent de sages avis sur la sobriété, le soin du corps, la gymnastique. L’idéal du Tasse, dans la formation physique et morale de l’enfance, c’est un juste milieu, comme il dit lui-mêine, entre l’austérité lacédémonienne et la mollesse phrygienne ; une juste proportion entre les exercices du corps et ceux de l’esprit ; l’élaboration d’un tempérament qui ne soit ni athlétique ni efféminé, mais qui se prête également au service du pays et du prince, dans les lettres, dans les affaires et dans la guerre. N’est-ce pas l’idée mère du célèbre chapitre de Montaigne sur ce grand sujet ?

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Il est vrai que le Tasse y insiste moins, et avec moins d’éloquence et d’originalité. Mais il a l’avantage d’y ajouter ce qu’on pourrait nommer une théorie sur l’éducation des époux. La dignité de la femme y est relevée avec une attention remarquable pour l’époque, et l’autorité propre au mari se revêt de formes touchantes de tendresse et de condescendance. La même bonté paraît dans les préceptes relatifs au soin des serviteurs, qui sont les soutiens et les membres de la maison.

Dans ce dialogue, si sain et si aimable, sur la vie de famille et sur l’éducation, le professeur a relevé une lacune fâcheuse. On y sent l’esprit chrétien ; mais le christianisme, mais la religion n’y est pas nommée. Non assurément qu’elle soit exclue par système : le Tasse aurait eu horreur d’une pareille idée. Mais, tout en étant chrétiens de conviction et de pratique, les hommes de sa génération aimaient à philosopher en dehors des formules et des souvenirs religieux. Sadolet lui-même, le pieux Sadolet, n’est que philosophe dans son traité latin de l’Education 1 . Quoi d’ étonnant si l’ondoyant et divers Montaigne ne dit pas, lui non plus, un seul mot de la religion dans son chapitre déjà cité ? Il a laissé à son triste prédécesseur, à Rabelais lui-même, la pensée de faire une part dans la journée du jeune homme à la lecture des saintes lettres, et l’honneur de cette belle parole : « Science sans conscience n’est que ruine de l’âme ; il te convient servir, aimer, craindre Dieu, en sorte que jamais n’en sois désemparé par péché, » écho de l’esprit du moyen âge catholique et de la voix de Blanche de Castille, qu’on s’étonne de rencontrer au milieu des souillures du Pantagruel. Des renaissants moins suspects, des hommes même d’une religion éprouvée, donnèrent, sur cette question capitale de l’esprit religieux dans l’éducation, le funeste exemple de ce silence, de cette abstention, qui préludaient de loin, à leur insu et bien malgré eux, à l’exclusion systématique, aux négations insensées, au fanatisme impie d’une autre époque.

P. S. — Il est bon de corriger ici une exagération trop voisine de la calomnie, qui s’est glissée dans le résumé de la troisième leçon de ce cours. « Sadolet lui-même, le pieux Sadolet, n’est que philosophe dans son traité latin de l’éducation ». C’est beaucoup trop dire. L’admirable évêque de Carpentras s’est montré chrétien sincère et ferme chrétien dans cet ouvrage longtemps célèbre. Il est vrai que son saint ami, le cardinal Polus, se plaignit avec raison de n’y pas trouver assez de préceptes et d’indications utiles pour les

1 Erreur qui sera corrigée plus bas.

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études religieuses, de n’y pas voir recommander en termes exprès la lecture des saintes Lettres et des auteurs chrétiens. Malgré ces lacunes, un esprit solidement religieux respire dans les pages du beau livre de Liberis recte instituendis. Les lecteurs du Bulletin ne seront pas fâchés d’en voir ici quelque chose et de goûter à la fois, dans deux citations de ce traité, l’inspiration chrétienne et l’élocution cicéronienne de Sadolet.

Dès la première formation de l’enfant, le pieux évêque veut que ses parents lui inculquent la pensée, la crainte et l’amour de Dieu par la parole, et surtout par l’exemple : Injiciant illi in intimos animi sensus et nomen et cogitationem præpotentis Dei : ut eum incipicit et amare et revereri, a quo sibi omnia dari atque donari quotidie audiat ; quod commune jam est utriusque parentis officium : quem enim ipsos viderit adorantes, et cui agentes pro benefactis gratias, e jusque opem atque auxilium in rebus dubiis implorantes supplici vultu atque gestu, de eo jam ipse eam opinionem concipiet tanquam quiddam sit, hominum quos ipse novit et potestate et natura multo majus : præsertim si, ut fit, cum quid appetiverit quod sibi flagitet dari..., totiens Dei illud esse donum atque munus puero incutietur, ut de principio amare condiscat, quem necesse est etiam timere, non timoré illo servili, is enim neque gratus Deo esse potest, neque ad innocentiam veramque virtutem quicquam proficit...

Dans l’instruction ultérieure de l’enfant, qui regarde surtout le père, Sadolet, loin d’oublier la religion, en fait encore le fondement nécessaire et universel, omnem nostræ ædificationis substructionem. Le père doit travailler à mettre dans l’âme de son fils cette crainte de Dieu, qui est la meilleure ressource dans les traverses de la vie, et, pour cela, il doit avant tout l’instruire des bienfaits de Dieu et des mystères de la foi : Primum igitur et ante omnia curare debet pater ut animaux pueri timoré Dei imbuat... qui timor solus ad inuictam fortitudinem animi aduersus humanos omnes casus firmandam et constituendam omnino facit : quod erit si vim illius et ubique præsentiam immensamque majesiatem, non tam rationibus quidem quas nondum capere potest filii ætas quam exemplis et narrationibus rerum earum quæ divinitus miræ acciderunt, exposuerit filio... ; in quo nujsteria nostræ religionis continentur, quæ sunt tradenda et insinuanda penitus ; neque liac in formatione filii ad pietatem et religionem quicquam habendum est antiquius. Quod præclare fiet, si quæ sancte et pie filio de rebus divinis monstraverit pater, ea non verbis tantum sed factis et operibus usurpabit.

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Après l’homme et le philosophe, le poète, et d’abord le lyrique. Si le Tasse avait eu, dans la poésie sentimentale qui tient une large place, et une place estimée, dans la collection de ses œuvres, quelques-uns de ces accents qu’on serait porté à attendre d’une âme si ardente et si tourmentée, de ces traits qui sont l’expression définitive d’un désir ou d’un tourment du cœur, il mériterait à ce titre une longue étude. Une étude rapide a paru suffisante, parce que ces poésies sont surtout œuvre de courtisan. Sans doute, les détails personnels ne manquent pas dans cette longue série de sonnets et de canzoni ; mais l’interprétation en est d’habitude un peu difficile, et l’inspiration, quoique sincère, souvent amoindrie ou refroidie par des détours, des allégories, des jeux et des artifices de galanterie mondaine. Pour comprendre que le Tasse n’est qu’un lyrique de second ordre, il suffit de dire que sa pièce la plus vantée peut-être (O con le Grazie eletta e con gli Amori ) est adressée à une dame d’atours de la princesse qui est l’objet des vœux timides du poète, et que celui-ci, en flattant la suivante, lui dicte des leçons d’amoureuse pitié qu’elle doit inculquer à sa maîtresse en l’aidant à sa toilette.

Il ne faudrait pas juger absolument l’œuvre lyrique du Tasse sur ce petit chef-d’œuvre de poésie mondaine. Il faut pourtant convenir qu’on y trouve en grand nombre des pièces dont le sentiment ne paraît pas plus profond. Trois canzoni sont consacrées aux mains de sa dame. Pétrarque en avait fait le même nombre sur les yeux de Laure, et les Italiens se sont montrés vraiment trop épris de ces trois compositions qu’ils nomment les Trois sœurs. Le Tasse a voulu faire le même tour de force ; il y a réussi. Mais que tous ces jeux poétiques comptent peu, comparés à un accent d’amour ou de souffrance sorti d’une âme vraiment émue et qui nous atteint jusqu’au fond des entrailles !

Bien d’autres poésies du Tasse sont adressées à telle ou telle dame célèbre de son temps, et il est tout naturel qu’elles aient perdu pour la postérité presque tout leur charme. L’inspiration en est d’ailleurs, trop souvent, plus ou moins artificielle, et le Tasse ne se prive même pas — à la suite de Pétrarque lui-même, hélas ! — de jouer sur les noms propres.

Mais lors même qu’il exprime ses sentiments personnels, ses craintes, ses joies, ses douleurs, il paraît plus souvent abondant et facile qu’éloquent et pathétique. On croirait parfois parcourir un

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recueil de lieux communs sur des sujets éternellement rebattus, lieux communs remplis par un artiste distingué, mais qui a plus d’élégance que d’émotion. Voilà pour l’art. Quant à la morale, elle aurait aussi quelques plaintes à faire entendre. Certaines pièces, en petit nombre il est vrai, offrent des couleurs sensuelles inconnues à Pétrarque. Le Tasse s’y montre pourtant assez réservé, si on le compare surtout aux chantres d’amour qui lui ont succédé ou à la pléiade française, sa contemporaine.

Le professeur, après cette étude rapide des poésies amoureuses du Tasse, s’est peu arrêté sur ses Rime eroiche, éloges des grands personnages du temps, tracés avec le talent le plus riche et le plus souple, mais rarement assez vivants pour nous intéresser encore ; et sur ses poésies religieuses et morales, d’ailleurs dignes d’attention par la sincérité de l’accent, sinon par la hauteur de la pensée. Il a conclu cette partie de sa leçon en faisant observer que parmi les lyriques italiens du seizième siècle, les uns se sont froidement modelés sur l’idéalisme de Pétrarque pour aboutir au vide et à l’ennui ; les autres, justement soucieux de nouveauté, de vie et de couleur, ont donné, soit dans la frivolité, soit dans la recherche sensuelle. Le Tasse a le mérite de n’avoir pas glissé sur cette pente, et le malheur d’y avoir incliné.

L’œuvre dramatique du Tasse se compose d’une tragédie, le Torrismondo, et d’un drame pastoral, VAminta. — La première, assez oubliée, a fourni au professeur l’occasion d’esquisser rapidement l’histoire du drame classique en Italie au seizième siècle, à partir de son origine, marquée en 1515 par la Sophonisbe du Trissin. Le Torrismondo s’écarte de l’imitation timide des anciens qui caractérise la manière de cet initiateur et de ses nombreux disciples ; il n’évite pas tout à fait les complications romanesques propres à l’école opposée, qui recherchait surtout des sujets nouveaux et de pure invention. La pièce, qui n’est pas sans ressemblance avec V Œdipe roi, est d’ailleurs d’une composition fort inégale : les chœurs, l’exposition, les morceaux narratifs en sont remarquables, mais la vie ne circule pas également dans toutes les scènes, et l’intelligence même de l’action n’est pas toujours facile pour le lecteur.

Si le Torrismondo n’a qu’une place modeste dans l’histoire du théâtre italien, VAminta occupe un rang éminent dans l’histoire du drame moderne. Dans l’œuvre entière du Tasse, c’est le poème qui rend le mieux les qualités gracieuses, tendres et brillantes de son génie. C’est l’inauguration et le chef-d’œuvre du drame pastoral, genre dangereux, à demi fantastique, où il suffit d’un coup de

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baguette du génie pour nous faire oublier tout scrupule de chronologie et de géographie et presque tout sentiment de la vie réelle. Le professeur a donné une analyse rapide de VAminta, en notant au passage quelques-unes des imitations antiques qui s’y rencontrent et les rapports de la fable dramatique avec la vie du Tasse. Après quoi, l’appréciation de cette œuvre séduisante était facile. L’invention en est des plus simples ; mais il faut admirer l’art exquis avec lequel le poète l’a ménagée et distribuée, de façon à mettre dans chacun des cinq actes une ou deux belles scènes, d’un ton très varié, sans qu’il y ait jamais ni invraisemblance, ni trace d’effort dans l'enchaînement des situations. Ce qui est plus admirable encore, c’est la perfection constante d’une poésie tantôt élevée, tantôt simplement gracieuse et facile, toujours empreinte de cette couleur vive et fraîche, mais tempérée, qui convient aux inspirations pastorales ; d’une versification où le vers libre de dix syllabes défraye les récits, tandis que des mètres variés à rimes mêlées donnent aux dialogues et aux discours passionnés une sorte d’accent musical toujours en harmonie avec le mouvement de la pensée et du sentiment. Ce sont surtout mille traits de vérité naïve, de passion ingénue, exprimés avec une élégance exquise qui n’enlève rien au naturel.

Il y a donc peu à rabattre des éloges littéraires que l’Italie accorda dès l’origine à ce joyau poétique. Mais il faut ajouter qu’elle se montra trop indulgente à sa valeur morale. L’amour respectueux d’Amyntas, la modestie de Silvie ont paru à certains critiques d’outre-monts le type de la chasteté littéraire. D’ailleurs, la comparaison du chef-d’œuvre pastoral du Tasse avec celui de son rival Guarini, le Pastor fido, démontrait la supériorité morale autant que poétique du premier. Mais, si l’idée première de VAminta est innocente, l’exécution, les détails, l’impression qui en résulte ne sont pas sans reproches. L’amour y est peint avec des couleurs trop vives, trop sensuelles, pour n’être pas dangereuses. Les incidents racontés, — et ils ne pouvaient décemment être mis sur la scène, — sont d’une nature bien périlleuse, surtout pour une œuvre dramatique où tout ce qui tient à l’émotion des sens doit être jugé plus sévèrement que dans un poème narratif. Et puis, dans les chœurs et dans le dialogue, que de morceaux où Boileau n’aurait vu que « des lieux communs de morale lubrique ! »

L ’Aminta a exercé en Italie et dans toute l’Europe une influence qui, en somme, a été funeste à la littérature. Il a produit ce déluge de drames bucoliques dont la France même du dix-septième siècle était encore inondée, et qui n’a cédé enfin, de toutes parts, qu’à

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l’ennui général. Si un homme de génie peut donner du souffle et de la vie à un drame pastoral, c’est un accident heureux qui ne tire pas à conséquence. Dans le domaine du drame joyeux ou tragique, mais toujours fondé sur l’observation, il n’y a pas de place pour cette fantasmagorie bocagère sans lieu, sans date, sans réalité. La longue fortune du drame pastoral a maintenu le faux goût au théâtre et par suite dans toute la littérature d’imagination. Fâcheux pour les lettres, le succès de YAminta n’a pu être sans mauvais effets pour les mœurs. En tout cas, il révèle un des caractères les plus frappants du génie poétique de Torquato Tasso, cette tendresse sensuelle qui n’était pas, il faut en convenir d’avance, une condition favorable pour son œuvre capitale, pour la grande épopée chrétienne qu’il rêvait.

L’examen de cette épopée de la Jérusalem délivrée a occupé les trois dernières leçons.

La Jérusalem délivrée a subi du vivant même du Tasse, et n’a pas cessé de subir depuis de vives et graves critiques ; mais elle a obtenu, en même temps, un succès qui ne s’est jamais démenti. Aujourd’hui même, dans toute l’Europe latine au moins, il n’y a pas d’épopée plus populaire. « Sur dix Français lettrés pris au hasard, a dit le professeur presque au début de sa cinquième conférence, je crois bien qu’on en trouverait neuf qui ont lu la Jérusalem , et à peine un qui ait lu la Henriade. » Cela ne veut pas dire que le poème du Tasse réponde pleinement aux conditions de l’épopée nationale ou de l’épopée chrétienne, mais cela prouve assurément qu’il occupe une place très importante dans l’histoire de la littérature moderne, et qu’il exige une étude attentive.

Il est donc au moins fort utile d’en examiner avant tout les antécédents ou la préparation, d’abord dans la littérature épique de l’Italie, puis dans l’œuvre et dans les idées littéraires du Tasse lui-même.

I. — Il est certain que les Italiens de l’époque de Léon X, tout en lisant leurs épopées romanesques avec charme, et la plus belle de toutes, le Roland furieux , avec un constant enthousiasme, désiraient autre chose.

On peut assigner deux causes de ce fait incontestable, le besoin qu’éprouvaient alors les esprits cultivés d’une épopée toute différente de celle de l’Arioste.

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La première était dans l’admiration de plus en plus exclusive et superstitieuse pour les modèles de l’antiquité classique. Le Morgante, les deux Roland , disaient certains critiques, ne sont pas du tout taillés sur le patron de Y Iliade et de YEnéide ; on n’y trouve ni la marche, ni le style, ni le merveilleux qui caractérisent ces types immortels du poème épique, et on tâcherait en vain de les assujettir aux règles qu’ Aristote assigne à ce genre ; ils sont donc monstrueux et barbares. Cette appréciation nous paraît à bon droit étroite et funeste, mais elle était assez naturelle à une époque où l’admiration pour l’antiquité avait dégénéré, comme il peut arriver aux passions les plus légitimes, en un culte aveugle et servile.

Mais, à côté de ce besoin d’imitation puérile, il y avait une raison très grave de désirer une épopée essentiellement différente de celle de Pulci, de Boiardo et de l’Arioste. La pensée moderne, qui est sérieuse autant et plus que la pensée antique, ne pouvait trouver son expression poétique complète dans des œuvres pleines d’histoires d’amour et de merveilleux coups d’épée, mais sans intérêt pour le sentiment patriotique ou religieux. En rendant pleine justice au génie de l’Arioste, le plus fécond, le plus vivant, le plus riche d’invention, de mouvement et de couleur des génies poétiques modernes, on pouvait penser que l’épopée moderne n’était pas réalisée dans son chef-d’œuvre, éblouissant et plein de charme, comme une féerie ou un rêve enchanté, mais sans moralité vraie et sans émotion virile.

Il y avait donc quelque chose de légitime dans cette aspiration des Italiens de la seconde renaissance vers une épopée sérieuse, et on aurait tort de l’attribuer exclusivement au culte exagéré de l’antiquité et des règles classiques.

Il faut pourtant en convenir, ces règles prétendues, ces modèles, admirables en eux-mêmes, mais dont il faut s’inspirer sans les reproduire par un calque impuissant, égarèrent déplorablement les poètes épiques italiens du seizième siècle, et d’abord le Trissin, ce gentilhomme de Vicence qui, après avoir donné à sa patrie le premier essai de tragédie classique dans la Sophonisbe, voulut la doter aussi de la première épopée régulière. Il choisit dans l’histoire un grand fait intéressant l’Italie chrétienne et s’appliqua consciencieusement à y adapter le plan, à y amener les caractères, à y rattacher tous les accessoires que l’on admire dans Ylliade. Ce grand fait national, c’est Yltalie délivrée des Goths par l’expédition de Bélisaire. Les dieux d’Homère sont remplacés par des anges, mais d’une façon si transparente que l’esprit qui préside aux mers se nomme Nettunio, et celui qui a le soin de la guerre, Palladio .

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L’action même est calquée sur celle de Y Iliade. En somme, comme l’a dit spirituellement Voltaire, Trissin ne fait pas un pas sans s’appuyer sur Homère, mais à chaque pas il tombe et se casse les os ; il lui a tout pris, excepté le génie. Mais on ne prend le génie à personne ; on l’a ou on ne l’a pas, c’est affaire de privilège. Trissin n’avait pas reçu ce don gratuit. Mais du moins, en lettré judicieux qu’il semblait être, il aurait dû s’apercevoir que son sujet était mal choisi, pris dans une époque de décadence, de la décadence la plus prosaïque et la plus attristante, et que les scènes imitées d’Homère n’avaient aucune chance de séduire les lecteurs : un singe n’est pas un poète, et, rapprochées de leurs modèles, les imitations du Trissin font l’effet de parodies et de caricatures.

Un homme de plus de talent poétique que le Trissin entra, après lui, dans la même carrière : Louis Alamanhi, noble florentin exilé, qui passa presque toute sa vie en France, où même un de ses fils devint évêque de Bazas. Il dédia à Henri II son Giron Cortese, sorte de traduction poétique d’un roman français, qui fut assez bien accueilli. Mais il eut ensuite l’ambition de produire une épopée classique. Il la produisit en effet ; elle existe, on peut la voir dans les bibliothèques, mais on ne la lit pas, on ne l’a peut-être jamais lue. Elle a pour titre YAvarchide, et pour sujet le siège de Bourges C Avaricum ) par le roi Artus, siège qui se prolonge par suite de la colère de Lancelot contre le roi. Imitation de la colère d’Achille contre Agamemnon ; et autour de cette idée mère, tous les épisodes du siège de Troie se reproduisent dans ce siège fantastique de Bourges. Inutile d’insister : nulle idée vraiment épique, c’est-à-dire traditionnelle et nationale, nul intérêt réel, toujours un calque maladroit et impuissant, dans cette œuvre mort-née, que n’a pu soutenir un style poétique très supérieur à celui du Trissin.

II. — Le Tasse mérite, mieux que Trissino et Alamanni, le titre d’initiateur de l’épopée classique en Italie, par un essai de sa jeunesse antérieur à la publication de leurs poèmes. Son Rinaldo, écrit à l’âge de dix-sept ans, renfermait déjà mieux que des promesses ; et il occuperait un rang plus élevé dans la poésie italienne, s’il n’eût été effacé par l’œuvre capitale dont il était comme l’avantcoureur. Ce Renaud n’est pas celui de la Jérusalem , c’est plutôt celui de l’Arioste et du cycle de Charlemagne. C’est un paladin jaloux de la gloire de Roland et qui, pour l’égaler et conquérir ainsi l’amour de Clarisse, sœur du duc de Guienne, parcourt l’Europe et l’Asie, et réalise les plus beaux faits d’armes. Donc, par le contenu, ce poème appartient encore à l’épopée romanesque, où Torquato

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semblait continuer son père. Mais, par la conduite et le style, l’œuvre est déjà classique, et, malgré l'inexpérience et la surabondance de la jeunesse, respire quelquefois la majesté épique.

Après ce début brillant, le Tasse consacra le meilleur de ses études et de ses réflexions à son grand poème, qu’il composa d’abord par fragments successifs, et qu’il refit depuis de toutes pièces. Et non content de ces deux Jérusalem, il cultiva jusque dans sa vieillesse le genre épique, non seulement dans ses Sette giornate, inspirées peut-être par la Semaine de Du Bartas, dont il n’eut pas de peine à surpasser la rude poésie, mais dans un poème narratif inachevé sur les origines et la vie du fondateur des Olivétains, ses hôtes bien-aimés du couvent de Saint-Onuphre.

Mais son œuvre épique essentielle, c’est la première Jérusalem, la Jérusalem délivrée (intitulée d’abord le Godefroy, il Goffredo ) ; et comme c’est avant tout une œuvre réfléchie, il importe de connaître, avant de l’étudier, les théories épiques de l’auteur. C’est, d’ailleurs, une tâche fort aisée, grâce à divers écrits en prose du Tasse, et surtout à ses Discours sur le poème épique.

En vrai disciple d’Aristote, le Tasse y traite successivement, avec méthode : 1° du choix du sujet ; 2° de la forme poétique ; 3° des ornements et accessoires.

1° L’action épique devant être à la fois illustre et vraisemblable, il est à peu près nécessaire de la demander à l’histoire. De pures fictions, des exploits magnifiques dont on n’a jamais ouï parler, répugnent aux lecteurs. La foi absolue, l’admiration profonde acquises à un héros et à des exploits mille fois racontés sont le plus solide fondement de l’intérêt épique. — Le merveilleux lui-même doit être emprunté à l’histoire ou à la tradition populaire, ou du moins conforme aux croyances reçues. Ne faites pas agir Apollon, Jupiter, Vénus, malgré l’exemple des anciens. Les anciens pouvaient y croire ; nous n’y croyons plus. Le merveilleux ne nous manquera pas pour cela. Le vrai Dieu, ses anges et ses saints peuvent faire, ils ont fait réellement des merveilles plus belles et plus touchantes que toutes celles de la fable. Le Tasse ajoute ici des conseils très sages sur les sujets religieux. Ceux qui sont absolument sacrés, comme la vie et la mort du Sauveur, sont trop délicats à manier : le moindre mélange du mensonge à la vérité pourrait diminuer la foi et le respect sans réserve qui leur conviennent. Il reste assez de marge dans l’histoire des temps chrétiens. — On peut chercher dans les siècles reculés, ou dans des temps rapprochés du nôtre ; dans ce dernier cas, la peinture des hommes et des choses est plus aisée, mais la majesté des souvenirs et la

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liberté poétique sont bien supérieures dans les sujets les plus anciens. L’essentiel, c’est que l’action soit noble et grande.

2° Dans la disposition et la forme de son œuvre, le poète épique se distingue profondément de l’historien. Il démêle dans le sujet que l’histoire lui a fourni le but et les mobiles de l’action héroïque qu’il veut graver dans la mémoire des hommes, et il y subordonne tout le reste. L’histoire n’est entre ses mains qu’une matière flexible. Rien n’y sera changé de façon à déconcerter la renommée ou à blesser la vraisemblance, mais tout deviendra vrai, d’une vérité poétique supérieure à la réalité : tout doit tendre au but, tout doit être moyen ou obstacle pour l’événement attendu. A cette vue profonde de l’essence des créations poétiques, le Tasse joint des préceptes judicieux sur V unité et V intégrité de l’action ; et, à ce propos, il ne craint pas, en déclarant son admiration pour le génie du divin Arioste, d’opiner que « la multitude des actions est un défaut chez lui ». Mais s’il inculque, avec une incontestable sagesse, la loi supérieure de l’unité, essentielle à toute œuvre d’art, il ne se demande pas si cette loi féconde et flexible n’a pas son application dans le Roland furieux comme dans Y Iliade, quoique avec des conditions aussi différentes que l’idéal épique de l’Arioste est différent de celui d’Homère.

3° Le style de l’épopée doit tenir à la fois, pense-t-il, de la gravité simple du tragique et de la grâce fleurie du lyrique ; mais son caractère propre, c’est la majesté dans les parties principales de l’action, avec une souplesse qui s’accommode à la simplicité ou à l’agrément des autres. Chose remarquable ! le Tasse insiste fortement sur la nécessité d’éviter les ornements purement ingénieux, surtout les antithèses, qui peuvent plaire à l’esprit, mais sans produire aucune émotion. Siccome molto dilettano, cosi nutla muovono. Pourquoi le poète a-t-il oublié trop souvent cette leçon du théoricien ?

En résumé, le Tasse a très bien vu les conditions générales de l’action, de l’inspiration et de la forme épiques. Il n’a manqué à sa théorie que ce qui manquait à la science de son époque. La nature intime de l’épopée n’a été démontrée que de notre temps, par ses origines mêmes, que les progrès de la philologie et de l’histoire littéraire ont fini par nous révéler. Dès lors, nous n’avons pas grand mérite, mais nous avons toute raison de mettre à part l’épopée primitive et nationale, la vraie épopée, née d’un travail lent et continu de la tradition populaire encore plus que de l’art de son interprète inspiré, et de la distinguer absolument des épopées personnelles et artificielles composées plus tard sur ce type. Et ce n’est

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pas là une affaire de pure théorie. Le secret du faux, du convenu, de l’ennuyeux qui gâte les plus réussies de ces dernières se trouve dans le fait même de cette imitation. Si l’épopée est encore possible, c’est en dehors du cadre et du ton de Y Iliade, parce qu’elle doit exprimer un idéal épique inspiré par d’autres mœurs et d’autres croyances. Déjà le poème narratif privé, pour ainsi dire, l’épopée intime et domestique a été traitée avec quelque succès : Hermann et Dorothée, Pernette, Mireille ! L’épopée nationale ou humaine des temps modernes peut sans doute éclore à son tour. Mais, sans prétendre pénétrer les secrets du génie et les mystères de l’avenir, on peut assurer qu’elle ne sera plus un calque d’Homère, comme l’ont été les épopées cultivées de ces grand poètes, Virgile et le Tasse.

Les deux tiers de la sixième leçon ont été absorbés par une analyse rapide de la Jérusalem délivrée. Ce résumé, dans lequel le professeur a eu soin de donner un relief marqué aux parties les plus caractéristiques de l’œuvre, ne saurait être reproduit ici. Il suffira de retracer les considérations finales sur la façon dont le Tasse a traité la vérité historique, et sur la fidélité de ses peintures.

En se renfermant dans la fin de la première croisade, dans la prise de Jérusalem, en laissant de côté le voyage, l’Asie-Mineure, Nicée, Antioche, Le Tasse a pris le meilleur moyen de resserrer l’action et d’en bien marquer l’unité. Il a choisi, d’ailleurs, une période où les désordres furent rares et où il a pu représenter tous les chefs des croisés soumis à Godefroy de Bouillon. Ce dernier méritait, certes, le rôle glorieux dont le souvenir restera pour toujours attaché à son nom. Ce caractère de justice absolue, de vertu parfaite et de haute piété, qui convenait si bien au chef d’une expédition sainte, les chroniqueurs sont unanimes à l’attribuer à Godefroy. Qui ne sait que, l’armée chrétienne s’oubliant à massacrer les Turcs dans les rues de Jérusalem, lui presque seul, pieds et tête nus, sans armes, alla se prosterner dans l’église du Saint- Sépulcre ; que, lorsque le vœu général des capitaines le nommait roi de Jérusalem, il déclara qu’il ne voulait pas porter une couronne d’or là où son Sauveur avait été couronné d’épines ? — Ainsi Le Tasse doit à l’histoire son principal héros, dont la haute vertu rachète les faiblesses des autres et répond de tout point à la sainteté du but poursuivi par les soldats de la croix.

Au contraire, il ne doit qu’à lui-même et ce bouillant Renaud qui

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jette sur le poème un charme romanesque si vif, et ces incomparables héroïnes dont il sera parlé dans la dernière leçon. Mais Tancrède qui est encore supérieur à Renaud, appartient à l’histoire. Tancrède a déjà, dans les chroniqueurs, ce caractère chevaleresque et humain qui le distingue de la plupart de ses compagnons d’armes. Malgré sa vaillance, ils nous le montrent humble et doux. Au plus fort de la mêlée, embarrassé lui-même de sa gloire, il se retourna un jour vers son écuyer et lui fit jurer de ne rien dire des coups merveilleux qu’il venait de frapper. C’est encore lui qui, pour sauver trois cents malheureux Sarrasins, leur envoya son propre étendard, et qui, apprenant qu’ils avaient été massacrés malgré cette sauvegarde, ne put contenir son indignation. C’est bien à lui que Le Tasse devait attribuer ces procédés de loyauté, de générosité héroïques : il descend de cheval pour ne pas garder un avantage sur l’adversaire qu’il a désarçonné, et quand il tient sous son genou l’ennemi qui l’a insulté de la façon la plus vile, il ne veut pas le frapper avant de lui avoir offert deux fois la vie.

Là même oïi le poète semble abandonner l’histoire, il s’en sert quelquefois très habilement, et ne la corrige qu’au bénéfice de la vérité poétique. Aladin, roi de Jérusalem, est une pure fiction : les Turcs n’étaient pas alors maîtres de la ville sainte ; les Egyptiens s’en étaient emparés pendant le siège d’Antioche, et ils y avaient établi un lieutenant du kalife. Mais l’intérêt gagne à ce changement qui, d’ailleurs, ne blesse pas la vraisemblance, c’est-à-dire qu’elle ne choque guère les lecteurs même instruits ; et cela était vrai surtout au seizième siècle, quand la plupart des historiens de la croisade étaient encore inédits et fort peu connus. Le Tasse, du moins, les avait fréquentés, et il en parle fort bien dans plusieurs endroits de sa correspondance. Ses autres infidélités à l’histoire sont encore plus faciles à justifier. L’expédition des Egyptiens contre les Croisés n’eut lieu qu’après la prise de Jérusalem ; mais il a eu raison de la déplacer un peu, pour augmenter l’effet de la lutte héroïque qui est le sujet de son poème. L’évêque du Puy était mort sous les murs d’Antioche, mais il a bien fait de le conduire jusqu’à Jérusalem : qui pouvait y représenter l’Eglise mieux que ce légat du Saint-Siège qui, le premier, avait pris la croix des mains du pape, au Concile de Clermont, et qui, d’ailleurs, méritait par ses vertus la place éminente qu’il occupait dans l’armée des Croisés ?

Ainsi Le Tasse s’est servi de l’histoire avec intelligence et avec liberté, en vrai poète. Seulement il ne s’en est pas servi assez. Trop souvent les mœurs et les habitudes de son temps sont venues lui dérober la vérité historique. Trop souvent nous trouvons chez lui

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une réminiscence d’Homère et de Virgile, quand nous voudrions un trait emprunté aux Gesta Dei per Francos. — Il lui manque aussi la connaissance ou le sentiment des lieux saints. Chateaubriand a prétendu que Le Tasse avait décrit fidèlement les environs de Jérusalem, qu’il semblait les avoir vus du haut d’une colline « assis sur un bouclier ». L’image est séduisante, mais l’éloge est peu mérité ; l’énergie de quelques traits généraux a fait illusion à l’auteur de Y itinéraire. Le fait est que les descriptions, d’ailleurs si chaudes et si frappantes, de la Jérusalem s’appliquent mieux au climat de l’Italie qu’à celui de la Terre-Sainte. — Ce qui est plus fâcheux encore, c’est qu’à part le grand souvenir de la Croix, les lieux saints ne rappellent rien au poète. Par exemple, dans cette procession justement vantée du septième chant, comment Le Tasse n’a-t-il pas même cité ces noms sacrés : le Cédron, la source de Siloé, la montagne de Sion ?...

En appréciant l’originalité poétique de la Jérusalem délivrée, le professeur n’a eu garde de la défendre de ce grief qui pèse justement sur elle, qu’elle est une oeuvre artificielle, une machine épique, et non une vraie épopée. Mais il a fait observer que les œuvres de cet ordre, si elles n’ayaient pas l’unité puissante, la vie énergique des créations inspirées, pouvaient vivre à leur manière et jouir d’une gloire durable, par la valeur des détails, et même par l’impression dominante d’un art à la fois habile et sincère. Avant de noter les mérites les plus saillants de celle du Tasse, il a voulu repousser ou du moins atténuer deux reproches qu’on est depuis longtemps accoutumé à lui adresser. — Et d’abord ce merveilleux chrétien, Ciel et Enfer, froid, invraisemblable, qui n’obtient pas la croyance, qui ne fait pas même illusion, parce qu’on y sent l’imitation des fables païennes... C’est assez vrai dans trop d’endroits du poème ; mais, à une époque de foi catholique plus vive que la nôtre (en pleine Renaissance pourtant), il n’y a pas de doute que la plupart des lecteurs chrétiens ne fussent vivement touchés de pages comme celles qui racontent le message de l’ange Gabriel au camp des Croisés ou l’assemblée des démons. D’autant plus que le double charme de l’imagination merveilleuse du poète et de son langage harmonieux nous gagne et nous captive encore aujourd’hui au point de faire passer, en toute grâce et faveur, des passages que notre critique à froid condamnerait peut-être. — L’abus de la

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magie est plus difficile à défendre, car les inventions poétiques que Le Tasse a puisées à cette source sont quelquefois tout à fait puériles, au-dessous de la grandeur épique et de toute poésie vraiment sérieuse ; et quand elles ne sont pas de cet ordre, elles ne contribuent pas moins à donner à une œuvre hautement religieuse un caractère romanesque, à nous jeter en pleine féerie quand nous nous attendions aux graves inspirations de la foi chrétienne et du courage guerrier... Il faut remarquer cependant quelques circonstances atténuantes : la magie était, aux yeux des contemporains du Tasse, le ressort épique par excellence, et ils auraient eu de la peine à s’en passer. D’ailleurs, et c’est là l’essentiel, tout le seizième siècle croyait à la magie ; il y croyait avec plus de passion mille fois que le moyen âge lui-même, et ce qui nous fait rire faisait trembler, non seulement le vulgaire d’alors, mais des hommes comme Luther, Joseph Scaliger, Jean Bodin.

Il serait donc injuste de prendre à la rigueur des griefs au moins bien atténués par l’esprit du temps. Il serait surtout insensé de nier la valeur poétique d’une œuvre qui a triomphé des censeurs et de l’oubli, et dont le succès dure encore après trois siècles. Un examen impartial ne tarde pas, du reste, à nous révéler quelques bonnes raisons de ce succès. D’abord, le Tasse est un peintre séduisant de la nature. Qu’il lui manque un peu de ce que les modernes ont nommé couleur locale, ce n’est pas ce qui importe. Que ses paysages soient plus italiens qu’asiatiques, ils n’en sont pas moins vrais et vivants. La peinture des jardins d’Armide est célèbre ; celle de la sécheresse qui désola longtemps le camp des Croisés et la contrée tout entière n’est pas moins admirable. Mais, en dehors de ces morceaux à effet, le Tasse a partout de ces traits non cherchés qui rendent sans effort le relief et la couleur des choses, qui éveillent avec la même sûreté les images les plus sévères et les plus délicieuses.

Le Tasse est aussi le peintre de l’homme. N’insistons pas sur ses tableaux de bataille. Il est pourtant curieux que les anciens critiques lui attribuent en ce genre un mérite incomparable, au point de lui assigner un rang parmi les écrivains militaires, tandis que des littérateurs de nos jours trouvent tous ses combats postiches et sans réalité. L’explication de cette antinomie est celle-ci peut-être : notre époque se préoccupe d’histoire beaucoup plus que les siècles précédents ; elle trouve les batailles du Tasse peu de son goût, parce que la réalité, la vraie couleur historique et archaïque leur manque ; mais la chaleur, la vie, la furie guerrière, la vue nette et ferme du détail, partant la vérité poétique, n’y manquent jamais.

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La preuve, c’est que les batailles de la Jérusalem délivrée n’ennuient pas !

S’agit-il du peintre de caractères ? Certes, Le Tasse n’est pas, en ce genre, à la hauteur d’Homère ou de Dante. Il a des faiblesses visibles. Ses Sarrasins, par exemple, ne sont pas des hommes : ce sont plutôt des monstres inspirés, poussés, maniés par l’enfer. Résultat assez naturel, quoique fâcheux, de la vieille animosité des chrétiens contre les infidèles, regardés tous comme des suppôts du démon. L’Arioste a su donner à ses Musulmans des traits autrement personnels ; mais aussi avait-il bien moins que Le Tasse le souci de peindre la lutte de deux religions opposées. Les chrétiens mêmes de la Jérusalem ont-ils des caractères bien tranchés ? Oui, sans doute, s’il s’agit des deux portraits historiques de Godefroy et de Tancrède. Mais, dans le domaine de la fiction, Renaud seul vit d’une vie intense et fortement originale. Les héroïnes du Tasse sont restées chères à tous ses lecteurs. Pourtant, à les bien regarder, elles n’échappent pas tout à fait elles-mêmes au reproche de monotonie. Clorinde est une guerrière généreuse, vaillante, chevaleresque, et sa fin la transfigure de façon à lui assurer une place à part, et des plus hautes, parmi toutes les créations épiques. Mais Herminie, avec son charme incomparable, qu’est-elle, après tout, qu’une femme qui aime ? Armide elle-même n’est pas autre chose. Ses colères, ses menaces, son désepoir, sa soif de vengeance, en font, ce semble, un monstre de méchanceté ; point du tout, elle est simplement femme ; disons mieux, elle est la femme comme Le Tasse la comprend, en qui tout, même la haine, la perfidie, la cruauté, s’explique par l’amour.

Evidemment, les caractères ne sont pas la meilleure partie de la Jérusalem. Pourquoi ? Parce que la volonté n’était pas la partie forte du Tasse. Mais il reste un des grands peintres de l’âme, parce qu’il a vivement senti et qu’il a su rendre puissamment les sentiments et les passions du cœur humain, et non pas telle ou telle passion, mais toutes les grandes passions, à commencer par le sentiment religieux. On peut contester que l’impression dernière de son poème soit religieuse ; mais le langage du poète, dans les scènes sacrées, est noble, élevé, parfaitement orthodoxe ; ce serait encore peu ; de plus l’accent y est toujours, cet accent du chrétien convaincu, pénétré, tremblant devant la majesté divine, cet accent qui ne résonne pas une seule fois dans la Henriade. — Quant aux passions simplement humaines, après avoir rapporté les opinions contradictoires de deux rédacteurs de la Revue des Deux-Mondes, MM. Cherbuliez et Montégut, dont l’un reconnaît dans Le Tasse une

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profonde expérience de la vie, tandis que l’autre ne lui accorde qu’une sensibilité à lleur de peau, une âme d’adolescent, le professeur a tenté de les rapprocher en reconnaissant que Le Tasse avait beaucoup souffert dans une âme faible, mobile, ardente. Mais il n’accorde pas du tout à M. Montégut que la passion chez Le Tasse soit tout entière dans les sens. J1 rappelle, entre autres choses, l’éloquente leçon et la vue profonde des vanités mondaines qui distinguent l’incomparable épisode d’Herminie au milieu des pasteurs. L’amour, qui ne domine que trop dans l’œuvre du Tasse comme dans sa vie, est loin de se borner à l’émotion sensuelle. Toute la délicatesse du sentiment le plus profond respire dans le caractère d’Olinde ; tous les orages du cœur éclatent dans le développement de celui d’Armide, et il ne faut pas oublier que la Jérusalem renferme un tableau sublime de l’amour purifié par le sentiment religieux, dans le baptême de Clorinde par Tancrède, qui vient de lui donner le coup mortel sans la connaître. Il n’en est pas moins vrai que Le Tasse a trop souvent, trop habituellement, la note molle et voluptueuse. Ses morceaux même les plus graves et les plus solennels s’arrêtent d’ordinaire sur un trait d’un charme alangui et insinuant. Cette douceur trop continue défend aux émotions sérieuses de durer dans l’âme du lecteur de la Jérusalem. En résumé, le poète est comme l’homme : il a le cœur tendre et l’imagination sensuelle ; l’impression de son œuvre la plus grave, la plus religieuse d’intention, est charmante, elle n’est jamais austère. Il s’ensuit trop clairement que la Jérusalem délivrée n’est pas le vrai poème de la croisade ; un tel poème devait présenter l’idéal chevaleresque, l’union intime, la fusion vivante de l’esprit guerrier et de l’esprit chrétien : l’ardeur guerrière anime bon nombre de pages de la Jérusalem ; les pages religieuses n’y manquent pas, mais les passions amollissantes s’y déploient mieux que tout le reste. Les héros, pour la plupart, y sont tendres et faibles, et ce sont leurs faiblesses qui font le charme principal de l’œuvre entière et lui donnent sa couleur dominante.

L’examen du style épique du Tasse ne pouvait arrêter longtemps le professeur, après les nombreuses citations déjà faites. Sa strophe n’a pas la parfaite unité, l’allure large et naturelle des octaves de l’Arioste. Celles-ci sont toutes d’une venue, spontanées et vivantes ; celles du Tasse sont plus voulues, elles sont construites, pour ainsi dire, mais toujours d’un beau travail. Il y a là une différence analogue à celle qui distingue les strophes coulantes de Lamartine des savantes et brillantes strophes de Victor Hugo. Mais si l’art domine dans le matériel de la poésie du Tasse, l’esprit domine

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