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VI. Germes d’épopée italienne

VII. Une légende littéraire, à demi épique, de l’Italie : la légende de Virgile.

Nous mesurons l’étendue fort inégale' des résumés de ces leçons à l’intérêt et à l’utilité présumés de la majorité de nos lecteurs.

i Extr. du Bull, de Vlnst., 1886.

LÉONCE COUTURE

Lu plus grande partie de la leçon d’ouverture se prête mal à une analyse. Le professeur a résumé d’abord à grands traits l’histoire littéraire de la Renaissance, étudiée jusque-là, et les caractères essentiels qui en ressortent et qui, loin de mettre un abîme entre cette brillante période et les siècles qui l’ont précédée, la rattachent au contraire au moyen âge par une foule de liens intimes. D’où, nécessité d’étudier de près le moyen âge littéraire et poétique, sous peine de laisser planer quelque obscurité et quelque incertitude sur les importantes conclusions, déjà posées, de l’étude générale de la Renaissance.

Cette transition raisonnée du cours déjà fait à celui qui va s’ouvrir n’a laissé que peu de temps au professeur pour montrer à son auditoire l’attrait et l’utilité de celui-ci.

« Ce sont les sources de notre civilisation, de notre art, de notre littérature que le moyen âge nous offre, a-t-il dit à peu près... Nous allons donc, Messieurs, visiter ensemble ces sources longtemps presque aussi inconnues que celles du Nil, aujourd’hui dévoilées comme elles par les labeurs d’une foule d’érudits, éditeurs, philologues, commentateurs, dont nous bénissons et dont nous tâcherons d’utiliser les travaux, sans nous charger de leur bagage parfois bien lourd... C’est toujours un voyage utile et cher aux nobles cœurs, qu’un voyage au pays des aïeux, à la région des souvenirs, à la découverte de ces germes sacrés d’inspiration héroïque, d’art et de poésie, qui ont grandi dans une humble obscurité avant de s’épanouir en chefs-d’œuvre immortels.

« Du reste, je vous l’affirme dès aujourd’hui, avant de partir, le pays que nous allons parcourir ensemble est un beau pays... Parlons sans métaphore, le moyen âge est une magnifique période, je ne dis pas seulement pour l’histoire religieuse, politique et guerrière — personne ne le conteste après les grands travaux par lesquels notre siècle a renouvelé cette histoire, qui, au dire de Voltaire, ne méritait pas plus d’intérêt que celle des tigres et des loups, — mais encore les études littéraires. Non pas que le moyen âge compte beaucoup de chefs-d’œuvre en prose ou en vers : non pas qu’il ait bien connu et bien pratiqué l’art d’écrire, mais il a eu, sinon le mérite de la forme, au moins le don de l’inspiration. Il a produit, avec une fécondité merveilleuse, une précieuse matière poétique presque inépuisable, où les littératures modernes ont eu jusqu’ici le tort de puiser beaucoup trop peu... »

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Pressé par l’heure qui ne lui permettait pas d’établir en détail le caractère poétique du moyen âge, le professeur a cité et interprété le pathétique morceau de Musset sur l’inspiration du grand art religieux du treizième siècle, de ce temps où Cologne et Saint- Pierre ,

S’agenouillant au loin dans leurs robes de pierre,

Sur l’orgue universel des peuples prosternés Entonnaient l’Hosanna des siècles nouveau-nés.

Il a présenté, ensuite, en quelques mots, la physionomie esthétique du moyen âge, — dans la religion, — dans la science — et dans la vie, d’après le premier chapitre du livre récent de M. Gaston Paris : la Poésie au moyen âge (Paris, Hachette, 1885, in-18).

« Donc, Messieurs, — a-t-il dit en terminant, — armons-nous de courage pour cette expédition au pays de nos origines poétiques... Aux plus vieux temps de la légende armoricaine, les navigateurs celtes parlaient à leurs enfants d’une île lointaine, perdue au milieu de l’Océan, où le ciel avait prodigué toutes les harmonies, toutes les délices, toutes les fleurs et tous les fruits de la terre ; vrai paradis qui, par malheur, se dérobait presque toujours derrière d’épais brouillards, sans compter les monstres marins qui effrayaient les matelots et les écueils où se brisaient leurs barques. Quelques-uns de leurs auditeurs partaient à la recherche de l’île merveilleuse, et bientôt ils revenaient tout attristés, racontant qu’ils l’avaient vue, mais qu’à leur approche elle avait fui dans le lointain ou s’était dissipée dans les airs comme ces brumes d’été que le soleil attire et dévore. Seuls deux moines bretons, plus hardis et plus persévérants, poussèrent jusqu’à la terre sacrée. Là, sous des ombrages toujours verts, sur des gazons pleins de fleurs, dans une atmosphère embaumée, des jeunes filles vêtues de robes bleues et parées de joyaux d’or, mille fois plus belles que les nymphes des païens, se balançaient en traçant des rondes immenses et en chantant : « Ils sont venus, enfin, ils sont venus ; le ciel nous les envoie ! Portons-leur des fleurs et des fruits ». Messieurs, je ne suis ni saint Maclou, ni saint Brendan ; je ne vous promets pas le Paradis terrestre ! Mais j’ose vous annoncer que, sur ces plages lointaines du moyen âge où j’aborderai avec vous, nous rencontrerons des muses moins savantes mais non moins inspirées que celles d’Athènes et de Rome, et qu’une exploration attentive nous permettra d’en rapporter une brillante et féconde moisson. »

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L’étude littéraire du moyen âge est en honneur depuis quelques années, et l’introduction de la Chanson de Roland et de l’Histoire de saint Louis dans les programmes de la licence ès lettres est comme une consécration officielle de ce progrès accompli. Toutefois, un vrai manifeste contre cette branche de l’éducation littéraire a paru dans la Revue des Deux-Mondes du 1er juillet 1879, et ce manifeste a excité quelque émotion ; le nom de l’auteur, M. F. Brunetière, défenseur si savant et si habile de nos meilleures traditions littéraires, aurait suffi pour attirer l’attention sur ces pages. M. Couture a cru devoir exposer fidèlement et discuter de très près les assertions du hardi critique. Cette discussion n’est pas à reproduire ici, car le temps a déjà, croyons-nous, fortement atténué la portée des griefs de M. Brunetière, aussi bien que l’effet de certaines exagérations laudatives qui étaient l’occasion et l’excuse de ses exagérations pessimistes. Sans analyser cette leçon, nous en donnons ici quelques fragments détachés.

...Si l’on prenait la thèse de M. Brunetière dans les premières pages de son manifeste, comme il semble naturel de le faire, j’y souscrirais des deux mains, sauf quelques réserves. Que dit, en effet, le savant critique dans ses premières pages ? Que l’érudition est une chose, et l’art une autre. — A merveille ! — Que l’érudition, comme on l’enseigne à l’Ecole des chartes et à l’Ecole des hautes études, est très digne d’estime, qu’elle a son utilité pour l’histoire savante, qu’elle peut fonder des réputations enviables comme celle de Mabillon ; mais que l’éloquence et la poésie ont un autre prix et des couronnes encore plus glorieuses. — C’est encore très bien ! Pourtant, il me sera permis de noter ici que cette érudition, qui est le lot d’un très petit nombre, le grand nombre en recueille les bienfaits et doit en avoir quelque reconnaissance ; de sorte qu’il est humiliant pour nous que la majorité des Français lettrés ignore même le nom d’un Joseph Scaliger, regardé par les Allemands comme un de nos plus grands critiques classiques, ou d’un Eugène Burnouf, qu’ils reconnaissent comme un des maîtres les plus éminents des études orientales dans notre siècle. Et puis il me paraît bien peu sage de vouloir restreindre la vulgarisation des études d’archéologie et de paléographie, grâce auxquelles le plus

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humble travailleur, un notaire de petite ville, un curé de campagne, un instituteur, peuvent rendre de vrais services à l’histoire, tandis qu’en cultivant l’éloquence et la poésie ils n’auraient fait qu’ajouter quelques mauvaises productions de plus au gigantesque amas des discours académiques voués à l’oubli et des poésies dont il faut dire :

Imprimez-les vos vers, et qu’on n’en parle plus.

...Non content de repousser les hyperboles de certains admirateurs à outrance des épopées et du théâtre du moyen âge, ainsi que leurs déplorables attaques contre notre littérature classique du dixseptième siècle, et de soutenir cette thèse très juste que la France n’a eu sa parfaite expression littéraire qu’à cette grande époque, M. Brunetière en vient à nier absolument toute valeur d’art aux oeuvres poétiques du moyen âge, et voici les trois raisons de cet arrêt : la langue (française) dans ces œuvres est barbare et monstrueuse ; — elles n’ont pas de style ; — le fond même en est méprisable. Mais de ces trois raisons, la première et la troisième sont des erreurs proprement dites ; la seconde est une exagération flagrante.

...Il est étrange qu’un homme aussi instruit que M. Brunetière ait écrit sur le français du moyen âge des pages qui ne démontrent que son ignorance absolue des résultats les mieux établis des études grammaticales contemporaines. La régularité vraiment . remarquable de la langue d’oïl devrait être aujourd’hui connue de tout le monde après les travaux non seulement des linguistes de profession, mais de vulgarisateurs éminents tels que Littré et M. Natalis de Wailly. Quant à la cacophonie de ce vieux langage, que le critique se flatte de rendre évidente par une courte citation, c’est un piège où il s’est laissé prendre. On peut lui dire et même lui prouver qu’il ne sait pas prononcer le vieux français qu’il allègue. Un fait décisif contre sa thèse est celui-ci : L’italien de l’époque de Dante était assurément une langue déjà constituée et une langue harmonieuse ; or les Italiens de cette époque mettaient le français audessus, et pour la régularité et pour l’agrément ; Brunetto Latini, maître de Dante, déclarait la parléure française « plus délitable et plus commune à toutes gens », et Dante même songea un moment à écrire son grand poème en langue d’oïl.

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...Sans entrer dans le long et laborieux examen des compositions épiques, lyriques et dramatiques du moyen âge, il est facile de se convaincre que, pour le fond au moins, sinon pour la forme, elles sont dignes de l’attention et de l’estime de tous les esprits sérieux. Sans doute, dans cette somme énorme, bien des unités sont négligeables ; mais n’en est-il pas de même des œuvres de toutes les époques littéraires, même les plus florissantes !... Malgré tout, un fait subsiste, que M. Brunetière n’explique pas et qui dans sa thèse est inexplicable, quoique ni lui ni personne ne puissent le contester : l’épopée du moyen âge a eu sur une longue suite de générations européennes une action qui n’a rien à envier au succès des épopées antiques ; et l’influence de la lyrique et du théâtre de cette époque n’a guère été ni moins puissante ni moins durable. Or des œuvres qui produisent, non pas un engouement passager et local, mais un culte traditionnel et pour ainsi dire universel, des poésies qui ont fourni le fond et la matière de plusieurs des chefsd’œuvre les plus vantés de la poésie moderne elle-même, ne peuvent pas être misérables pour le fond ; si elles n’étaient vraiment rien, elles n’auraient rien produit. — Au reste, pour ne parler ici que de l’épopée, M. Brunetière peut trouver exagérées certaines saillies de M. Léon Gautier sur la Chanson de Roland ; mais qu’il lise donc ou qu’il daigne se rappeler l’étude si admirative et pourtant si sage et si réfléchie de M. Vitet sur ce monument de notre grand moyen âge français, il ne dira plus que le fond en soit digne de peu d’estime.

...C’est par le style que vivent les œuvres d’art, et c’est le style qui est la partie faible des écrivains du moyen âge. Aussi serait-il insensé de vouloir remplacer par l’étude de leurs ouvrages, celle des chefs-d’œuvre de l’époque classique. Il est très vrai que le soin de la forme est étranger à la plupart des écrivains antérieurs au treizième siècle, que depuis lors leur langage est habituellement entaché d’enflure et de subtilité, et que dans le meilleur moment il n’offre pas un seul modèle accompli. Et pourtant plusieurs œuvres littéraires du moyen âge méritent, même par la forme, l’estime et l’étude des bons esprits. Inspirés de grandes et fortes pensées, ayant à leur disposition une langue énergique et régulière, quoique pauvre, il est impossible a priori que nos vieux auteurs n’aient pas, au moins quelquefois, rencontré le style. Et en effet, si aucun écrivain du moyen âge ne nous offre une tenue parfaite, une

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constante élégance de langage, les meilleurs d’entre eux (mettez un sur cent, si vous voulez) ont des parties de style excellent. Ils ont, à leurs bonnes pages, le vrai style, celui qui ne tient ni à aucune école, ni à un travail personnel, celui que la pensée, le sentiment, la fantaisie spontanée apportent avec eux ! Il y a dans Joinville, déjà même dans Villehardouin, telle esquisse à peine ébauchée, dont l’énergie ou la grâce saisissante peut défier le pinceau d’un maître. Il y a dans la Chanson de Roland des saillies éloquentes, des traits de sentiment, des tableaux en un vers qui n’ont de rivaux, — je dis par le relief et l’efficacité de l’expression, — que dans le poème le plus original peut-être par le style de toutes les littératures : la Divine comédie.

Ce n’est pas là, j’en conviens, l’élégance régulière et continue du style classique. Mais je crois que ces beautés primitives ne sont pas pour cela moins dignes d’admiration, et même moins utiles à fréquenter. De pareils traits, notez-le-bien, n’abondent pas précisément dans les modèles consacrés de la littérature moderne. 11 est bon de revenir souvent à ces beautés de source, si l’on ne veut pas s’exposer à laisser dominer le convenu, le métier, la régularité froide et mécanique. Alceste renvoie très judicieusement Oronte- Cotin et sa poésie quintessenciée au naturel d’une vieille chanson gauloise. Nous avons aujourd’hui, contre le mauvais goût des Cotin de tout ordre, ce qui manquait à Molière, je veux dire Molière même et les grands écrivains de son temps. C’est beaucoup ; j’ose dire que ce n’est pas tout à fait assez, et qu’un retour plus ou moins fréquent aux sources du moyen âge est un excellent surcroît de précaution. Par exemple, sans cesser d’admirer Racine comme le type de l’élégance discrète qui convient à notre langue et à notre génie, sans rien céder aux novateurs qui ont méconnu la portée de son œuvre dramatique, il est permis de trouver trop d’abstraction ou trop d’apprêt dans telle ou telle de ses phrases :

Votre bonté, madame, avec tranquillité,

Pouvait se reposer sur ma fidélité.

L’illustre Josabeth porte vers vous ses pas.

Ce sont des taches légères, soit ; mais il n’y en a pas une seule de ce genre dans la Chanson de Roland, qui présente en revanche des éclairs d’énergie primitive, de grandeur héroïque, que le génie moderne a trop oubliés.

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