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L I TTÉ R AT U R E ET R ANGE R E

l’épopée romane. Le merveilleux de la première, qui paraît encore dans nos contes populaires, correspond au naturalisme religieux ; le merveilleux de la seconde, qui est vivant dans Homère et mort dans les poèmes épiques de l’école de Boileau, tient au polythéisme antique ; le dernier est exclusivement chrétien, et il ne pouvait être que cela dans l’épopée nationale d’un peuple chrétien.

Il me reste à expliquer en quelques mots la seconde partie de ma conclusion : la part faite au conte populaire dans les poèmes épiques de seconde formation.

En fait, elle est facile à constater. Je prends au hasard une de ces nombreuses chansons de geste, empreintes encore du génie guerrier de l’âge féodal, mais défrayées par des inventions étrangères à la légende héroïque populaire qui est le canevas de l’épopée primitive. J’ouvre Gaufrey, publié en 1859 par Guessard et Chabaille, d’après un manuscrit de Montpellier. L’un des héros de ce poème compliqué, Robastre, n’a pas d’aventure plus frappante que sa rencontre au « Château Périlleux » avec le lutin Malabron, qui se transforme successivement en palefroi noir et en taureau, et qui, après avoir éprouvé son courage, lui promet aide et secours dans tous les dangers. C’est un remaniement d’un conte populaire très répandu.

Beaucoup de chansons de geste de seconde formation empruntent ainsi plus ou moins à l’inépuisable trésor de la vieille mythologie celtique. Dans le cycle carolingien lui-même, le plus national de tous et le plus ancien par son origine, la légende épique s’est surchargée peu à peu d’incidents empruntés aux récits merveilleux de la littérature orale. Sur cet élément mythique de la « geste le roi » on peut lire un savant chapitre (liv. III, ch. i) de V Histoire poétique de Charlemagne par M. Gaston Paris, qui, très peu porté à multiplier les mythes dans l’épopée romane, rattache pourtant à une source mythique l’histoire de Berthe au grand pied et le prétendu inceste de Charlemagne.

Il est facile de comprendre comment les poèmes épiques du moyen âge, indépendants à l’origine de tout lien avec le conte mythique, parce qu’ils dérivaient d’une source absolument différente, la légende héroïque, perdirent peu à peu de leur pureté originelle. L’inspiration épique tarissait, mais la curiosité était toujours éveillée à l’endroit des gestes guerrières. La production croissait donc, et pour ne pas redire sans cesse la légende historique depuis

LÉONCE COUTURE

longtemps épuisée, les poètes, plus soucieux de nouveauté que de vraisemblance, inventaient à qui mieux mieux, non sans profiter plus ou moins habilement des récits merveilleux qui avaient charmé leur enfance. D’ailleurs, ils avaient, pour exploiter le fonds si riche des traditions mythiques, l’exemple séduisant des « romans bretons ». Ceux-ci, on le sait, ont pour matière première des contes celtiques, mais importés d’Angleterre en France. De sorte que des deux grands courants de la poésie narrative au moyen âge — France et Bretagne — le premier est d’abord roman, sans influence celtique ; le second est celtique, mais pour nous d’origine étrangère. Et c’est celui-ci, sans doute, qui a fortement contribué à introduire peu à peu dans la « matière de France » ou dans les chansons de geste des fictions merveilleuses, étrangères à leur première et légitime inspiration.

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