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LE MERVEILLEUX ÉPIQUE ET LES CONTES DE .FÉES

Ce morceau a été rédigé très sommairement sur les notes de ma première leçon de février 1889. J’ai choisi ce sujet parmi les nombreuses questions touchées dans mon cours sur la littérature populaire, parce qu’il m’a paru devoir intéresser plus directement les lecteurs appliqués à l’étude des littératures classiques. — L. C.

Nous avons consacré toutes nos leçons de l’an dernier aux Contes populaires , à ces récits, tantôt merveilleux, pleins d’enchantements, de métamorphoses, d’ogres et de fées, tantôt simplement moraux et facétieux, que les paysans de l’Europe méridionale se transmettent de père en fils et qu’ils récitent surtout dans les veillées d’hiver.

Ces longues recherches avaient un but sérieux. Nous n’avons pas cédé seulement à cette curiosité naturelle qui survit à l’enfance et qui fait que chacun de nous peut dire comme La Fontaine :

Si Peau-d’Ane m’était conté,

J’y prendrais un plaisir extrême.

La science moderne a cherché quelquefois, s’est même flattée d’avoir trouvé dans les contes merveilleux du petit peuple les plus hautes origines religieuses de l’humanité. Tel disciple de Max Müller, reprenant les errements de Dupuis, expliquant comme lui nos plus saintes traditions religieuses par des mythes solaires, a soumis aux mêmes interprétations les contes de fées et les narrations de la Bible. Cette exégèse, aujourd’hui plus que compromise,

i Extr. du Bull, de U Inst. 1889.

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a dû nous arrêter quelque temps, le temps nécessaire pour mettre en évidence la vanité des efforts d’une fausse science, armée, à défaut de vraie méthode, de fantaisies et d’hypothèses si flexibles qu’elles s’adaptent absolument à tout.

C’était là pourtant une excursion en dehors de nos vraies études. Notre programme est de chercher dans la littérature populaire quelques-uns des éléments de la poésie moderne. Avant que nos poètes du onzième et du douzième siècle eussent écrit les Chansons de geste, qui constituent la première épopée romane, les illettrés de leur race -se transmettaient des récits merveilleux qu’on peut appeler « épiques ». N’y a-t-il aucun lien de ceux-ci à celles-là ? Avant que les trouvères et les troubadours eussent inauguré la lyrique moderne, le peuple chantait des chansons tristes ou joyeuses, qui ont pu leur fournir des idées et des rythmes. Les chansons populaires, étudiées dans leur rapport avec la lyrique cultivée des peuples du midi, seront l’objet de nos prochaines leçons. Tâchons, à cette heure, de répondre à cette première question : La poésie épique et narrative des peuples du midi doit-elle quelque chose aux contes populaires ? Et pour restreindre encore ce sujet, trop vaste pour être resserré en une leçon, l’épopée romane DOIT-ELLE QUELQUE CHOSE AUX CONTES MERVEILLEUX ?

Rappelons d’abord les résultats acquis de nos études sur le conte merveilleux lui-même. Nous savons : 1° qu’il a souvent une vraie valeur esthétique, par la vérité humaine, par la portée morale et religieuse, par l’intérêt dramatique ; nous savons : 2° que les deux systèmes inventés pour en expliquer l’origine (système mythologique, qui voit dans les agents merveilleux du conte des métaphores personnifiées ; système ethnographique, qui aime mieux les expliquer par de vraies croyances instinctives des peuples enfants), — nous savons, dis-je, que ces deux systèmes sont loin, le premier surtout, de suffire à leur tâche, mais que le merveilleux des contes populaires s’explique d’abord par la personnification des agents physiques, et ensuite par le travail de l’imagination sur ces éléments. Nous avons vu : 3° que beaucoup de contes familiers aux paysans de notre pays et de l’Europe entière sont d’origine indienne, non pas qu’ils remontent directement dans notre race à l’âge qui précéda la dispersion des peuples, mais simplement en vertu de cette incessante transmission de récits oraux dont nous avons esquissé l’histoire, avec celle du commerce entre l’Asie et l’Europe, depuis l’antiquité jusqu’aux croisades.

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Cela posé, je commence par déclarer que les contes de fées n’ont eu aucune part appréciable dans la première éclosion de l’épopée romane. — Nous verrons ensuite qu’il en fut autrement pour l’épopée de seconde formation.

Notre première conclusion est négative et ne comporte guère de démonstration proprement dite. Il suffit de vous engager à lire la Chanson de Roland et à la comparer à tel ou tel conte merveilleux pour constater qu’un abîme sépare ces deux inspirations épiques. 11 y aurait lieu tout au plus d’examiner la thèse opposée, qui a trouvé naguère un défenseur en Allemagne ; mais ce serait long et vraiment inutile, ses observations ayant été unanimement reconnues inapplicables à notre épopée primitive.

Mais il est intéressant de se rendre compte de ce fait que notre épopée primitive ne dérive pas du conte populaire et que le merveilleux de l’une est absolument différent de celui de l’autre.

Ne croyons pas, d’abord, que cette différence suppose une absolue incompatibilité entre l’épopée familière des contes et la grande poésie épique. Sans doute, dans nos mœurs et depuis bien longtemps, le merveilleux du conte est un pur objet d’amusement et, en soi, chose puérile, tandis que celui de l’épopée doit être sérieux et pris comme tel. Mais ce n’est là qu’affaire de civilisation et de croyance. Si l’épopée consiste avant tout dans une action au double caractère humain et divin, le Petit Poucet est bien, au fond, une épopée, puisqu’il nous représente un héros humain en lutte avec des forces surnaturelles, et l’ogre et les bottes de sept lieues sont de vraies machines épiques, à condition toutefois de n’être pas considérés comme de pures inventions amusantes.

Or, l’épopée hindoue nous transporte précisément dans une civilisation qui acceptait ce merveilleux, devenu pour nous puéril. Le plus ancien poème indien, le Ramaijana, écrit par Valmiki dix siècles avant l’ère chrétienne, est l’histoire épique de Rama, un héros libérateur et sauveur, qui extermine des monstres et se fait partout le protecteur des vrais adorateurs de Brahma. En lisant le Ramaijana, un lecteur moderne peut se rappeler Homère et Virgile, parce qu’il voit de part et d’autre le mélange des deux éléments humain et divin ; mais quelle différence dans la proportion et dans la nature même du surnaturel ! Dans l’Inde, il se rencontre partout et se confond avec les agents mêmes de la nature ; dans notre antiquité classique, il se dégage de la nature, il devient

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anthropomorphiste au lieu d’être panthéiste, et il joue pour ainsi dire un rôle à côté, relativement rare et discret, malgré sa puissance supérieure.

Il faut prendre sur soi pour s’intéresser vraiment à l’action du Ramayana. Mais, moyennant l’effort nécessaire pour se placer dans un monde tout différent du nôtre, un monde imprégné de divin, où l’humanité même est comme absorbée par l’infini, on suit avec un étonnement inquiet la destinée errante de Rama à travers des forêts peuplées d’ermitages, sur les bords des lacs sacrés. Ici, du reste, le ressort principal est humain comme celui de l’Iliade, il est même presque identique : il s’agit pour Rama de retrouver Sita, qui lui a été enlevée par un géant. La recherche de Sita est donc le sujet du Ramayana ; les obstacles rencontrés par Rama dans cette poursuite obstinée en constituent l’intrigue et les épisodes. Presque tous ces obstacles sont merveilleux, et d’un merveilleux étrange. Ce ne sont pas seulement des dieux et des démons qui entrent en scène, c’est la nature même qui agit et qui lutte. Le roi des vents, le roi des serpents sont les alliés fidèles de Rama. Dans la croyance panthéiste et naturaliste de l’Inde, avec le dogme de la métempsychose par surcroît, nul doute que le rôle intelligent et moral attribué aux animaux dans cette singulière épopée ne fût parfaitement accepté. Et c’est ainsi que l’un des contes aujourd’hui encore les plus populaires dans toute l’Europe, celui du jeune aventurier à la recherche d’une princesse enchantée dont il doit être l’époux, et qui est aidé successivement dans son entreprise par un oiseau, une fourmi, etc., etc., figure déjà, sans produire une dissonance, dans la fable grandiose du Ramayana.

Le merveilleux de nos grands contes populaires est donc vraiment épique quand il répond à la croyance universelle, quand il tient à la religion entière ; ce qui nous reporte à une époque de panthéisme naturaliste.

Passons de l’Inde à la Grèce pour avoir la contre-épreuve de cette théorie. Ici, la vraie épopée nationale, c’est Ylliade, récit épique de la première lutte des Grecs contre une puissance asiatique. On sait assez qu’il n’y a pas de contes dans Ylliade ; il y a seulement des fables : j’appelle « fables » les actions attribuées aux dieux, et « contes » les merveilles attribuées à des agents mystérieux non divinisés. Mais par là même il est clair que nous avons affaire, sinon à une autre époque, au moins à une autre race, à une autre

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croyance, à une autre civilisation. L’action humaine de Ylliade, c’est la lutte de la Grèce contre Ilion, ou plutôt un épisode de cette lutte, la crise amenée par le dépit d’Achille et terminée par son intervention. Le merveilleux de Ylliade, c’est la part prise à cette lutte par les dieux, suite nécessaire de la foi religieuse des Grecs qui intéressaient les divers dieux protecteurs des cités dans les querelles, les bonheurs et les malchances des peuples. Si nous ne voyons plus ici le surnaturel mêlé à la nature elle-même, ni les mille agents surhumains du conte de fées ou de l’épopée indienne, c’est que nous ne sommes plus dans le panthéisme naturaliste de l’Orient, mais dans le polythéisme anthropomorphe de la Grèce.

Ne croyons pas pour cela que les croyances merveilleuses du vieux naturalisme eussent péri tout entières dans cette nouvelle phase religieuse. Il en restait beaucoup de superstitions plus ou moins isolées de la religion officielle, bien des récits épisodiques sauvés par leur grand caractère ou par leurs attributions locales. Tout cela ne pouvait guère figurer dans la grande épopée nationale et guerrière, mais pouvait trouver quelque emploi dans une autre sorte d’épopée, celle de la vie d’aventure et de voyage.

Et en effet, si Ylliade a une sœur — je pense malgré moi à ces deux vierges également mais différemment belles qu’Ingres a fait asseoir au pied du trône d’Homère — et si YOdyssée est précisément l’épopée maritime des vieux Grecs, comme Ylliade est leur épopée militaire, ne semble-t-il pas a priori que les contes merveilleux conservés par la tradition populaire devaient y entrer comme d’eux-mêmes ? Et il en est ainsi de fait. Je ne rappellerai ici que le conte de Circé changeant en pourceaux les compagnons d’Ulysse et celui de Polyphème, le Cyclope anthropophage. Nous avons étudié l’an dernier ces deux contes populaires toujours vivants ; nous les avons retrouvés en particulier, avec de curieuses variantes, dans le recueil de contes gascons de M. J. -F. Bladé, et nous n’avons pas été loin de penser que la source première de ces récits étranges pourrait bien être indépendante de YOdyssée et aussi antique, aussi sincère, que celle où l’auteur même de YOdyssée a puisé.

Si j’avais le temps d’étudier ici l’Edda, épopée Scandinave du onzième siècle, les Niebelungen, épopée germanique du douzième, j’y ferais voir sans peine une assez forte part de superstitions populaires et de croyances merveilleuses mêlées à ce qu’offrent

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d’humain et d’héroïque, par exemple, le Sigurd de l’Edda, le Sigfried des Niebelungen. C’est que ces deux épopées, quoique plus ou moins colorées et chauffées par la foi chrétienne, reposent avant tout sur d’antiques traditions nationales. La mythologie de ces vieilles races, beaucoup plus voisine du naturalisme indien que de l’anthropomorphisme hellénique, survécut longtemps, au moins par grands lambeaux, à la chute de l’ancienne religion vaincue par le christianisme.

Mais laissons-là le Nord et ses nuages et jetons un coup d’œil sur l'épopée romane, la seule qui nous intéresse directement. Il ne nous faudra pas beaucoup de temps et d’étude pour nous convaincre qu’elle ne pouvait guère rien emprunter au merveilleux des contes populaires.

La Chanson de Roland est la vraie épopée du moyen âge roman. Elle est née au cœur de la civilisation militaire et chrétienne des temps nouveaux, dans la nation qui en tenait la tête, au moment solennel qui précède le mouvement des croisades ; et elle a été acceptée par toute l’Europe chrétienne. Pour se rendre compte de sa formation, il suffit de dégager les deux éléments épiques qui la constituent. L’élément humain, c’est l’héroïsme chevaleresque, féodal, national même, puisque l’amour de « douce France » y domine tout autre amour ; l’élément surnaturel, c’est la foi chrétienne, qui fournit ce merveilleux divin et angélique, sobre, grave, solennel, mais revêtu évidemment, pour le poète et pour son public, du même caractère historique que les exploits des héros.

Quelle est donc la source d’où a jailli cette grande et mélancolique légende de Roncevaux, qui serait la plus belle des épopées si la langue et le style y avaient mieux servi l’inspiration ? C’est l’histoire, — non pas sans doute l’histoire réelle, qui n’a fourni que le germe, un fait brut, quelque chose comme le grain de senevé de l’Evangile, destiné à devenir un grand arbre ; — mais l’histoire idéale, c’est-à-dire agrandie, achevée et transfigurée par le travail spontané de l’imagination et de l’âme d’un peuple. Ce n’est plus le conte populaire, qui n’a évidemment rien à voir ici ; c’est la légende héroïque, populaire elle aussi, dans toute la force du mot.

Ce travail poétique d’une grande race, s’exerçant sur une donnée historique, est maintenant assez connu. Un général de Charlemagne, Roland, a péri avec l’arrière-garde de l’armée impériale, surpris et accablé par les montagnards dans un défilé des Pyrénées.

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Ce malheur a frappé vivement une génération guerrière, qui en transmet le récit à la génération suivante, celle-ci à une troisième, et ainsi de suite. Et comme la mémoire populaire, toujours étroitement unie à l’imagination, est un miroir grossissant, que d’ailleurs chaque image s’y modifie suivant l’idéal propre à la race, Roland est devenu peu à peu le type du chevalier et sa défaite à Roncevaux un glorieux martyre. Il a fallu pour aboutir là bien des transformations, bien des additions successives. M. Léon Gautier s’est amusé à compter « les sept travaux » de la légende héroïque de Roland ; il aurait pu en augmenter de beaucoup le nombre sans inconvénient grave. Evidemment, le travail a été incessant depuis le récit primitif des témoins de la défaite jusqu’à la narration touffue et merveilleuse que Touroude, ou tout autre, n’eut qu’à chanter trois siècles plus tard ; car la part d’invention du poète n’a porté certainement que sur le menu détail de la narration et des discours, nullement sur l’essentiel de la fable épique.

Je n’insiste pas ; je n’ai voulu que rappeler d’un trait rapide une étude considérable, attrayante du reste jusque dans ses moindres parties, mais que nous avons déjà faite. La formation de la légende de Roland a été expliquée avec l’étendue convenable, il y a quatre ans, et une étude pareille a été consacrée ensuie à une épopée analogue, au Poème du Cid, qui est comme la Chanson de Roland des Espagnols, inférieure à la nôtre par l’accent comme par l’antiquité, mais offrant le même travail de l’imagination collective, de l’âme d’un grand peuple, transfigurant une histoire et surtout un héros jusqu’à l’idéal qu’elle rêve et qu’elle poursuit obstinément.

Malgré la rapidité de cette exposition, elle peut encore paraître trop longue pour justifier la proposition négative que vous savez : l’épopée romane primitive n’a rien emprunté an conte populaire. — Mais les développements que je me suis permis auront peut-être l’avantage de bien montrer ce que les traités de littérature ont oublié, je crois, de faire entrer dans la théorie du merveilleux épique, et ce qui en est pourtant le plus solide, le plus curieux et le plus instructif à la fois. Je veux dire d’abord qu’en droit le merveilleux de l’épopée nationale correspond absolument à la foi religieuse de la nation ; il a la même mesure que la part attribuée par le peuple à l’intervention de la divinité dans ses affaires. Dès lors, historiquement, il faut distinguer trois merveilleux très différents dans l’épopée indienne, dans l’épopée hellénique, dans

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