LE DEVOIR EN VACANCES
Amis, l’heure a sonné ! Vous avez quelquefois Fléchi sous le travail durant ces dix grands mois.
Du moins le grain, jeté dans les glèbes fécondes,
Sous l’humaine sueur, sous les célestes ondes,
A germé lentement en superbes moissons Dont les nobles épis vont briller sur vos fronts.
Et puis, gais travailleurs finissant la journée,
Vous allez vous offrir, la tête couronnée,
Au seuil de la maison qui joyeuse à son tour Par de charmants apprêts fête votre retour.
A quoi donc songez-vous ? Aux baisers de vos mères ?
A la chasse ? Aux chevaux ?... A vos sœurs ? A vos frères ? A l’aïeule qui rit et pleure de vous voir ?
Au plaisir ? — Moi je viens vous parler du Devoir !
Le Plaisir, le Devoir ! nos compagnons sur terre !
Le premier est charmant ; le second est austère.
Le dernier vers le but nous conduit par la main ;
L’autre sème des fleurs sur les bords du chemin.
Le Devoir nous permet de les cueillir sans doute,
Mais sans quitter jamais ni son bras, ni la route.
m. 1 Causerie poétique lue à la Distribution des prix du collège de Lectoure, en août 1857, par L. Couture, professeur d’Humanités. Inédit.
On me dit que de publier ces vers, c’est une trahison, et que le maître n’aurait pas consenti à les faire imprimer. Il est bien difficile de contenter tout le monde et son père. Les anciens élèves de Lectoure sont encore assez nombreux pour que j’aie cru devoir leur faire plaisir. On sait bien que L. Couture avait alors 25 ans.
LÉONCE COUTURE
Si vous l’abandonnez pour gerber à loisir En de lointains sentiers les roses du Plaisir,
Mes amis, je vous plains ! Sous la fraîche étamine, Sous les pétales d’or vous sentirez l’épine ;
Et tout meurtri, peut-être, en vain d’un pied lassé, Vous voudrez regagner le chemin délaissé.
Vers un gouffre sans fond l’habitude plus forte Toujours entraînera votre liberté morte.
Ne vous y trompez pas dans vos pensées d’enfant : On revient quelquefois ; on se perd bien souvent !
Amis, écoutez-moi. Mon discours, je l’espère,
Ne vous paraîtra pas trop long, ni trop sévère.
Le voici : chérissez le foyer paternel,
L’étude, la famille et le Maître Eternel.
Vous me comprendrez bien. Je dirai chaque chose Nettement, d’un vers simple et voisin de la prose.
Et d’abord honorez d’un culte solennel,
Aimez d’un franc amour le foyer paternel.
Chérissez, Dieu le veut, la demeure connue,
La pelouse voisine où votre âme ingénue S’ouvrit comme vos yeux aux rayons abondants ;
Les arbres du jardin chargés de mousse et d’ans D’où vos petites mains faisaient tomber les pommes,
Le sable où vous dressiez des maisons, futurs hommes, Le sentier que suivaient vos pas tout chancelants,
Au milieu d’un essaim d’écoliers turbulents,
Le champ de vos aïeux, la vigne de votre âge,
Le carillon natal, le clocher du village !
Au toit simple, mais plein de souvenirs charmants, N’allez mal à propos rêver des changements.
Hommes de l’avenir, soyez fiers de vos pères :
Ils portaient noblement des étoffes grossières ;
Ils causaient moins que nous de chiens et de chevaux, Mais leur bon sens aimait les champs et les troupeaux. Leurs membres vigoureux élevés sans mollesse Auraient fait à bon droit rougir notre faiblesse ;
RAPPORTS ALLOCUTIONS
Ils menaient la charrue : enfants, ressemblez-leur : Ne rougissez jamais d’un père laboureur.
Trop souvent aujourd’hui la jeunesse imprudente Jette un ardent regard sur la ville qui tente, Abandonne les champs qui voulaient ses sueurs,
Et va, flamberge au vent, chercher fortune ailleurs : Elle entend le bruit sourd de la vapeur active Et le strident sifflet de la locomotive :
Elle part, ne rêvant qu’affreux calculs humains, Marchés de toute sorte, et l’or à pleines mains,
Et des plaisirs si bas... Dégoût de la famille.
Mépris des biens réels, amour de ce qui brille,
Vous porterez encor l’émeute à la cité,
Dans nos champs la paresse et la stérilité.
Avec ta folle ardeur, tu ressembles, jeunesse,
Au limier preste et vif qu’entraîne une caresse :
Sois plutôt le taureau dont le calme poitrail,
L’œil profond, le pied fort nous prêchent le travail.
Vous ne tiendrez pas tous l’aiguillon, chers élèves,
Je le sais ; mais, peut-être est-ce l’un de mes rêves, Chez vous tous, je voudrais l’amour du sol natal : Pauvre ou riche, pour tous le devoir est égal.
Ayez ce noble amour, quelque lot que vous donne Le maître universel, devenant s’il l’ordonne Magistrat pour sauver les vertus des vieux temps, Laboureur pour garder la richesse des champs, Poète pour chanter leur attrait rude et tendre, Prêtre pour les bénir, soldat pour les défendre !
Amis, les souvenirs touchants,
Les vieilles mœurs, les chastes flammes,
La santé des corps et des âmes N’habitent presque plus qu’aux champs.
Votre avenir, votre patrie Exigent une âme aguerrie Par les travaux les plus actifs ;
Et le luxe insensé des villes Rend bientôt les âmes serviles,
Les corps lâches et maladifs.
LÉONCE COUTURE
Les siècles de grande mémoire Que le temps n’a pas abattus Et dont nous honorons la gloire Comme le règne des vertus :
Ah ! ce sont les siècles antiques Où les mêmes mains héroïques Tenaient le sceptre et l’aiguillon ; Où la même vertu civile Chassait l’ennemi de la ville Et les épines du sillon.
Rome la souveraine avide,
Colosse aux membres monstrueux, Eut une gloire moins solide Durant les âges fastueux,
Où les aigles italiennes Sur les cités les plus lointaines Volaient à tous les vents des cieux ; Où les provinces asservies Apportaient leur or et leurs vies Aux pieds d’un César orgueilleux ;
Qu’en ce siècle fort et modeste Où le citoyen respecté Servait dans sa retraite agreste La patrie et la liberté :
Quand Cornelia la Romaine Elevait en filant la laine Ses deux enfants, ses seuls amours, Et qu’un agriculteur épique Allait sauver la République,
Général entre deux labours !
Pourtant n’oubliez pas dans vos belles campagnes Les Muses du Collège, agréables compagnes :
Relisez vos auteurs ; après tout, dans leurs chants, Les poètes divins nous font aimer les champs. Evoquez ces grands noms que le monde énumère : Rappelez le premier de tous, le vieil Homère,
RAPPORTS - — ALLOCUTIONS
Dont la voix vibre encor dans l’abîme des temps,
Couvrant toute autre voix même après trois mille ans.
Il consacre aux combats le plus beau des langages,
Mais il emprunte aux champs ses plus vives images,
Montre un vieux roi taillant les arbres qu’il planta Et vers l’eau du lavoir conduit Nausicaa.
Virgile, douce voix, Virgile âme choisie
D’où tant d’amour s’épanche, et tant de poésie,
Du laboureur romain a réglé les travaux Dans ce vivant poème aux quatre chants rivaux, Chef-d’œuvre géorgique où la muse latine A versé des trésors d’élégance divine.
D’un plus tendre pinceau, dans des cadres légers,
Il a peint l’âge d’or et les jeux des bergers.
« Brûlés des feux du jour, les troupeaux cherchent l’ombre ; Le lézard se blottit dans sa retraite sombre.
Pour les bruns moissonneurs fatigués du travail Thestyllis va broyer le serpolet et l’ail ;
Et l’on entend crier dans les forêts d’yeuses Sous le soleil ardent les cigales jaseuses. »
Puis-je oublier Horace, ami des francs plaisirs,
Dont le vers dit toujours : modérez vos désirs.
Dans plus d’un vif discours, dans plus d’une ode agile,
II compare si bien la campagne à la ville !
D’un esclavage d’or il dit les embarras,
Et narre finement la fable des deux Rats.
Sa strophe, où de bonheur Fénelon se récrie,
Suit les nombreux détours de l’eau dans la prairie Où le pin large et sombre et le blanc peuplier Forment en s’unissant un dôme hospitalier.
Qu’il peint bien en deux traits sa villa solitaire !
« Tels étaient tous mes vœux : quelques arpents de terre, Une maison modeste, un jardin et tout près Une fontaine où l’eau ne tarisse jamais,
Puis un bouquet de bois... » La charmante retraite !
Je ne m’étonne plus de t’entendre, poète,
T’écrier : O mes champs, quand pourrai- je vous voir,
Et, partageant chez vous entre un doux nonchaloir Et les bons vieux auteurs mes fugitives heures,
Oublier le fracas de ces riches demeures !
LÉONCE COUTURE
Je parle trop longtemps des poètes aimés :
Mais tous ainsi que moi vous en serez charmés,
Si vous les emportez parfois sous vos ombrages Pour relire à loisir leurs savoureuses pages.
Il y faut du travail. 11 faut, je le sais bien,
Qu’un gros lexique grec vous explique Elien.
C’est une grande loi de la nature humaine :
Les plus nobles plaisirs s’achètent par la peine.
N’allez pas vous plonger dans un loisir fâcheux :
Une ou deux fois le jour interrompez vos jeux Pour repasser encor vos cahiers, prendre un livre,
Travailler... Vivre oisif, amis, ce n’est pas vivre !
Un repos de deux mois dans votre jeune esprit Fait foisonner l’ivraie et le printemps périt :
Et vous ne rapportez qu’un tas de folles herbes Quand vos sages rivaux ont entassé les gerbes,
Et vous payez enfin d’un tardif repentir,
L’ennui, non le bonheur, d’un ignoble loisir.
Dirai-je les plaisirs que donne la lecture ?
Mais à propos d’auteurs et de littérature Vous allez me crier que je ne finis point.
Eh bien ! vous vous trompez, j’ai tout dit... hors un point Si tel livre bien lu rend notre âme meilleure,
Tel autre tue en nous la vie intérieure.
Prends garde, prends bien garde aux livres corrupteurs, Enfant trop curieux d’art et de poésie :
Fuis cette urne profane où le lâche et l’impie Versent avec le miel des poisons destructeurs.
Ne mouille pas ta lèvre à ces ruisseaux menteurs :
Il faut à ta jeune âme une source choisie :
Il est des coupes d’or où des flots d’ambroisie Etanchent notre soif sans péril pour nos cœurs.
Un pâtre aventureux, vif enfant des montagnes,
Voulut malgré les cris de ses douces compagnes Cueillir de maigres fruits sur un ravin profond :
Hélas ! sa main brisa les branches des mélèzes ;
Son corps meurtri roula dans l’abîme sans fond :
Et les sentiers voisins étaient couverts de fraises !
RAPPORTS ALLOCUTIONS
Saint parmi les plus saiîits, grand parmi les plus grands, Un précepte de Dieu dit : aimez vos parents.
Mieux que tous les discours au plus fort de votre âme Le souffle du Seigneur alluma cette flamme :
Dieu me garde aujourd’hui, stérile raisonneur,
De venir démontrer ce que sent votre cœur !
Suivez ce doux penchant. Vous grandissez sans doute. Vous faites chaque jour un pas sur cette route Dont le terme est obscur et le cours périlleux.
Mais n’imaginez pas, voyageur orgueilleux,
Que vos membres plus forts, votre raison plus ferme Vous puissent amener sans guide jusqu’au terme.
Sur ce rude chemin, trop prompt à chanceler,
Vous avez dans un père un sage conseiller.
A de vaines lueurs le jeune homme se fie :
Le père seul sait lire au livre de la vie.
Ah ! ne brisez jamais la chaîne aux saints anneaux Qui joint le père au fils, les vieux temps aux nouveaux !
Vous surtout à qui Dieu dans ce monde éphémère A laissé ce bonheur de garder votre mère ;
Vous qui n’avez pas vu dans une nuit de deuil Le sein qui vous porta cloué sous un cercueil ;
Qui n’êtes point passé par l’épreuve suprême De vous voir arracher cette part de vous-même : Croyez-moi, rendez grâce au maître chaque jour !
Nul ne sait ici-bas de quels trésors d’amour,
De courageuse ardeur, de dévouement austère La main du Créateur compose un cœur de mère. Pourtant ce cœur est faible ; on pourrait le blesser. Outrager une mère ! Ah ! la mer peut passer Sur l’âme qui subit une telle blessure Sans enlever jamais la trace de l’injure !
Amis, mal à propos ma voix a pris ce ton.
Venir parler d’injure et d’outrage ! ah ! pardon !
Je trouble vos âmes naïves !
J’ai tort. Je connais tant votre franche bonté !
LÉONCE COUTURE
L’amour pur dans vos cœurs pleins de sérénité Allume des flammes si vives !
Embrassez vos enfants, ce charme de vos jours :
Ils sont dignes de vous, ils vous aiment toujours,
O mères tendres et pieuses !
Comme à ces premiers jours passés sur vos genoux,
Le regard maternel si profond et si doux Enivre leurs âmes joyeuses !
Pendus à votre bouche, aimables nourrissons,
Ils goûteront encor les divines leçons Dont vos paroles seront pleines !
Leur âge a ses dangers, le loisir a les siens :
Soyez leur Providence et leurs anges gardiens, Veillez sur eux, mères chrétiennes !
Avec eux vous prierez et vous prierez pour eux.
Et leur frère Jésus de son souffle amoureux Calmera la tourmente amère !
Le trajet sera sûr et ces anges charmants
Nous reviendront plus purs encore et plus aimants, Grâce à leur Dieu, grâce à leur mère !
Je n’ai pas assez dit en nommait vos parents :
Tout compté, vous avez deux familles, enfants.
Le collège en est une : et si la Providence Veut abriter ici votre joyeuse enfance ;
Si dans ces murs sacrés l’adolescent chrétien Rencontre tant de cœurs qui répondent au sien,
Les doux liens formés dans la sainte demeure Ne doivent pas, amis, se rompre dans une heure.
Que nos sages avis, semence de bonheur,
Vous restent ! Que ce soit pour vous un point d’honneur De rendre vénérable à tous les cœurs honnêtes,
De faire aimer partout le collège où vous êtes.
Et même aux écoliers venus d’autres maisons Prouvez qu’on donne ici de solides leçons.
RAPPORTS — ALLOCUTIONS
Enfants, légers enfants, n’oubliez pas vos maîtres !
Ah ! tant d’amour pour vous brûle au cœur de ces prêtres ! Ils prieront si souvent le Seigneur de bénir Vos jeux et vos travaux, gages de l’avenir.
Priez aussi pour eux. N’évitez point leur vue :
Durant ces mois d’absence un moment d’entrevue Réveillant chez l’élève un courageux désir Laisse le cœur du maître inondé de plaisir !
Pensez à vos amis. Il serait sacrilège D’oublier en partant ses amis de collège :
Peut-être ces liens seront encor pour vous
Des jours les plus lointains le charme le plus doux.
Gardez de l’amitié les généreuses flammes,
Gardez les souvenirs : si le printemps de l’âme C’est l’amour tout mêlé de rires et de pleurs,
Les tendres souvenirs, amis, en sont les fleurs.
Fleurs au calice rose, aux senteurs printanières ;
Fleurs au feuillage triste, aux teintes funéraires,
Ornant de noirs festons un sombre monument :
Enfants, cultivez-les toutes également.
Avant que chaque année au gouffre noir retombe,
Nous avons à pleurer, hélas ! sur quelque tombe. Rappelez-vous Raymond1 le plus jeune de vous :
Je crois le voir encor libre entre vos genoux Folâtrer l’œil content, la bouche souriante.
Tandis que nous tremblions qu’une si frêle plante,
Malgré tout notre amour, malgré tous vos efforts Ne vînt à se briser sous des rameaux trop forts !
C’était l’oiselet timide,
Qui chante ignorant la mort :
C’était le gai bouton-d’or Frais éclos dans l’herbe humide.
En voyant son front candide,
Tout bas on disait encor :
C’est un ange au vol rapide Qui bientôt prendra l’essor.
1 Raymond Gabiol de Saint-Martin, mort à l’âge de 6 ans.
Pleurez donc, muets ombrages !
Gémissez, charmants rivages !
Chantez, séraphins joyeux !
La douce lleur s’étiole,
L’oiseau meurt, l’ange s’envole Et va s’asseoir dans les deux.
Un mois avant Raymond, ce frais bouton de rose,
La mort nous avait pris une fleur tout éclose...
Qu’il serait bien ici, sous le prix attendu,
Cet ange de dix ans 1 que nous avons perdu !
Comme son œil d’azur, dont la flamme pétille,
Des lauriers désirés au cercle de famille Porterait tour à tour d’impatients regards Et du discours pompeux maudirait les retards !
Et nous t’avons perdu, cher enfant ! et ta mère Marche, la mort dans l’âme, en cette vie amère ;
Tes sœurs pleurent tout bas et ton père au cœur fort A senti tout son être écrasé par sa mort !
Nous aussi sur ta nuit qui toucha ton aurore,
Nous avons bien pleuré :
Dans l’avenir lointain nous garderons encore Ton souvenir sacré !
Enfant dont le sourire éclatait à toute heure D’innocence embaumé,
Dont le front reflétait la joie intérieure,
Qui ne t’aurait aimé ?
Hérard, esprit si franc ! cœur si vif et si tendre ! Admirable raison !
On eût voulu toujours te voir, toujours t’entendre,
Ange de la maison !
Vous l’aimiez tous... Mais Dieu dont les lois sont terribles, Dont l’amour est jaloux,
Vous a pris en un jour de souffrances horribles Un compagnon si doux !
1 Hérard de Lagauzie, mort à l’âge de 10 ans.
RAPPORTS — ALLOCUTIONS
Seigneur, nous adorons en inclinant la tête Vos ordres absolus.
Mais que le calme enfin succède à la tempête ! Seigneur, ne frappez plus !
Il est si dur pour nous, pasteurs des jeunes âmes,
De voir l’enfant souffrir,
Et les yeux maternels se fondre en pleurs de flammes. Et la tombe s’ouvrir !
Quand ces vers s’échappaient de mon âme attendrie, Voilà bientôt un mois dans ma douce patrie,
Je pleurais sur Hérard et sur un autre encor,
Un malade 1... Je rentre, on me dit : Il est mort !
Mort au joyeux début d’une forte jeunesse,
Au seuil de l’avenir dont l’espoir le caresse !
Mort en paix, — soyez-en trois fois béni, mon Dieu ! — En invoquant Marie, et pour dernier adieu A vous, jeunes amis, comme à vous, pieux prêtres, Disant : Priez pour moi, mes frères et mes maîtres ! Dans tes derniers combats, plusieurs fois, me dit-on, Tes lèvres, ô Joseph, prononcèrent mon nom :
Tu voulais, pauvre ami, vivre dans ma prière,
Et dans mon souvenir à côté de ma mère !
Ces accents de ton cœur, héritage sacré,
Jusqu’au dernier soupir, je le conserverai !
Je le sens : je n’y puis répondre, et ma voix tombe Avec une prière et des pleurs sur ta tombe !
Du moins, puissent mes vœux du Seigneur entendus Monter avec ton âme où l’on ne pleure plus î
Enfants ! Enfants ! la mort a des leçons sévères : Mais ses coups sont humains, ses rigueurs salutaires. Gardez le souvenir de vos amis perdus :
Que tant de rêves d’or en un jour confondus Vous disent que bonheur, que jeunesse s’envole, Qu’excepté le Devoir et Dieu, tout est frivole î
i Joseph de Cortade-Noël, mort à l’âge de 15 ans.
C’est le point nécessaire, amis ! avant l’adieu,
Je pouvais me borner à deux mots : aimez Dieu !
Hors de lui, tout s’enfuit et s’échappe et s’écoule...
L’Océan de l’oubli fait sombrer sous sa houle Les voiles que gonflait notre espoir ici-bas.
La vague envahissante est toujours sur nos pas,
Montant à chaque pente, inondant chaque cime.
Rêves, plaisirs, honneurs, tout roule dans l’abîme.
Nos cœurs perdent, hélas ! un lambeau chaque jour... Enfants, pour être heureux, dites à votre amour De s’élever plus haut que le temps et l’espace,
Plus haut que ce qui meurt, plus haut que ce qui passe,
De monter jusqu’à Dieu... Seul le maître divin Peut combler des désirs sans mesure et sans fin !
Et si vous aimez Dieu, vénérez son Eglise !
Plaignez le fils ingrat dont le cœur la méprise :
Mais vous, enfant soumis bercé sur ses genoux,
Soyez toujours pieux comme au milieu de nous.
Prononcez sans rougir les formules bénies.
Mêlez-vous dans le temple aux foules réunies :
Que le peuple vous voie en ce poste d’honneur,
Le front levé, chantant les hymnes du Seigneur.
Par-dessus tout, priez. Dites : Mon Dieu, je doute,
D’un pur rayon de grâce, illuminez ma route !
— Mon Dieu, j’entends partout des enfants comme moi Blasphémer votre nom, se railler de ma foi
Et je n’ose embrasser votre croix qu’on outrage :
O mon Dieu, Dieu des forts, donnez-moi le courage !
— Seigneur, mon sang bouillonne et mon cœur bat plus fort Mon âme vers le mal fuit d’un fatal essor ;
Un infernal essaim d’images décevantes Me poursuit ; et je sens durant mes nuits ardentes Ma couche frissonner sous mes tempes en feu :
C’en est fait de mon cœur sans votre aide, ô mon Dieu !
— Seigneur, lâche soldat, j’ai faibli dans la lutte Et mon infirmité se complaît dans sa chute ;
Réveillez donc mon âme et donnez-moi, mon Dieu,
La grâce du remords, la force de l’aveu !
RAPPORTS ALLOCUTIONS
Malheur au pauvre enfant qui languit sans prière !
Qui le consolera lorsque la coupe amère,
La coupe des douleurs qui va de main en main Lui versera son fiel ; qu’un triste lendemain Se lèvera pour lui sur des débris de fête ;
Qu’il sentira tomber les roses de sa tête,
S’évanouir sa joie et l’ennui, ver rongeur,
Dévorer lentement les fibres de son cœur ?
Surtout malheur à lui lorsque le vice infâme '
Viendra d’affreux désirs environner son âme !
Ah ! l’enfer dans le cœur et la mort dans le sang,
Il descendra sans fin sur le sentier glissant ;
Et la soif du péché, cette homicide fièvre Ravira pour jamais le sourire à sa lèvre,
La fraîcheur à sa joue et la paix à son front.
Le vice rongera son âme jusqu’au fond ;
Et sa mère, sa mère, — ô douleur indicible ! —
Dira, n’embrassant plus qu’un fantôme insensible,
Pleurant les dons heureux à son amour ravis :
Une bête cruelle a dévoré mon fils !
Pour vous, ô mes amis, la grâce tutélaire Protégera vos jeunes cœurs.
Deux célestes gardiens, le travail, la prière,
Affermiront vos pas vainqueurs !
La Prière surtout, compagne aimable et grave,
Sanctifiera vos doux loisirs,
Préviendra les dangers, et d’un parfum suave Embaumera tous vos plaisirs.
Mais je suis bien cruel de prolonger encore D’impatients soupirs qui bien avant l’aurore S’échappaient, j’en suis sûr, de vos cœurs inquiets. Je comprends votre trouble et vos désirs secrets.
Oui, j’ai porté l’ennui dans ces charmantes fêtes : J’ai tenu trop longtemps suspendus sur vos têtes Ces beaux lauriers tressés pour les triomphateurs Que les mères bientôt arroseront de pleurs.
J’ai parlé trop longtemps, et ma honte est extrême : On s’oublie à causer avec ceux que l’on aime,
LÉONCE COUTURE
Et vous avez compris, je pense, à chaque instant,
Le long de ces dix mois, que je vous aime tant !
Vous savez, mes amis, ma joie et ma couronne,
Que je vous ai voué mes jours, que je vous donne Avec tant de bonheur toute ma liberté !
Vous me le rendez bien : vous avez écouté — Oh ! merci ! — mes vers lourds et mes leçons austèri Gravez-les dans vos cœurs en profonds caractères,
Et courez au Plaisir en songeant au Devoir.
Chers élèves, adieu ! Mes amis, au revoir !