MERCEDES BAROUSSE
Je ne crains pas d’accorder une place, parmi des pages d’histoire érudite et sévère, à la vie et aux écrits d’une jeune fille enlevée à la fleur de l’âge, au seuil d’une maison religieuse d’Auch. M. l’abbé Laclavère a touché avec le sens le plus sûr et le goût le plus délicat les moments essentiels de cette vie sitôt brisée. Il a choisi avec le même soin intelligent les fragments les plus significatifs et les plus attachantes lettres de la jeune postulante. Il a fait ainsi un livre non seulement de profonde édification, mais d’aimable littérature, qui ne pâlira pas trop tout auprès du journal d’Eugénie de Guérin.
Née en 1874, à Villecomtal, élève du Prieuré, rendue à sa famille après de bonnes études, Mercédès Barousse, quoique rien dans ses goûts de jeune fille ne fît d’abord soupçonner une vocation religieuse, se sentit attirée peu à peu et enfin gagnée, malgré la résistance de sa famille, à l’œuvre admirable des Petites Sœurs des Pauvres. Elle mourut postulante dans leur maison d’Auch, le 22 juin 1897, près de sa mère apaisée et pleinement soumise à la volonté de Dieu.
Je pourrais dire que ce gracieux volume est un document historique proprement dit pour les annales de deux maisons religieuses d’Auch : l’antique prieuré de Saint-Orens, devenu l’excellent établissement de vie conventuelle et d’éducation chrétienne des Ursulines 1 2, et le Barrail, asile tout moderne, mais déjà
1 Une élève des Ursuines du Prieuré d’Auch. — Mercedes Barousse, postulante des Petites Sœurs des pauvres. Sa vie, son journal, ses lettres. Auch, Léonce Cocharaux. 1901. Un vol. in-8 de 142 p., avec portrait et photogravures. — Extr. de la Revue de Ga£c. 1901.
2 La première planche reproduit la cour de récréation du Prieuré. Deux autres planches représentent la maison paternelle de Mercédès et l’asile du Barrail.
RAPPORTS ALLOCUTIONS
si populaire, des Petites Sœurs des Pauvres. Il me semble d’ailleurs que j’ai une dette à payer, un oubli à réparer pour cette dernière maison : quand M. Laclavère en publia la Chronique en 1892, j’eus l’honneur de la présenter au public de mon pays 1 en quelques pages qui avaient au moins le mérite de partir du cœur ; je voulais bien les insérer dans la Revue de Gascogne, mais l’abondance des matières et l’habitude d’oublier les en ont exclues. — Au reste, si ce livre n’était pas de l’histoire au sens érudit, comment faudrait-il le qualifier ? « Vous croyez à l’histoire, a dit je ne sais plus quel écrivain de nos jours, et vous ne croyez pas à la vie ! » Disons bien plutôt que la vie est le vrai fond de l’histoire et n’hésitons pas à la chercher à travers la carrière tout unie de Mercédès, au couvent, dans la société de son village, aux stations balnéaires de Bagnères et de Cauterets et dans le service des pauvres vieillards du Barrail. On ne s’ennuiera pas en sa compagnie. On ne l’écoutera pas sans ressentir un charme profond. Léon Gautier se plaignait, non sans raison, du débordement de la littérature égoïste des jeunes filles penchées sur leur journal. Mercédès ne méritait pas ce blâme, d’autant plus qu’elle s’est empressée de détruire de bonne heure son journal intime, sauf quelques fragments heureusement sauvés du feu. L’éditeur lui-même a hésité longtemps avant de les faire connaître. Mais il a dû accorder cette publication aux désirs des Ursulines et de leurs pensionnaires, et aussi des Petites Sœurs des Pauvres. Mgr l’archevêque d’Auch l’a recommandée à ses diocésains comme un « excellent petit livre », et elle a de quoi intéresser non seulement les âmes pieuses, mais tous les amis des beaux sentiments exprimés dans le style le plus franc et le plus personnel.
Mercédès, dans sa vie mondaine (au sens le plus honnête du mot), avait lu nos auteurs contemporains, même les moins ascétiques ; elle cite couramment Loti, Richepin, Théophile Gautier. Mais quand elle écrit, elle ne les imite point du tout ; elle parle sa langue à elle, quoiqu’elle se ressente un peu sans doute de leur inspiration. Je cite un seul fragment pris à peu près au hasard.
« 2 novembre 1895. — Une illusion de printemps, un soleil intense, un ciel bleu sans nuages ; les oiseaux ravis de cette splendeur du jour s’égosillaient en aubades. J’ai jardiné, recueilli les graines des volubilis, arraché les tubercules des dahlias.
1 Les Petites Sœurs des pauvres à Auch. Un volume in-12, chez Cocharaux ou à l’Asile du Barrail. Je recommande vivement ici ce charmant livre ; c’est un peu tard ; mais est-il jamais trop tard pour faire une bonne œuvre ?
LÉONCE COUTURE
« J’aime tant l’automne ! Les paysages ont une grâce alanguie et mélancolique, une grande sérénité s’étend sur toute la nature, l’air s’attiédit, les arbres prennent une teinte d’or brun, de rouille ou de carmin, les lleurs d’automne ont, elles aussi, des nuances discrètes qui conviennent à ce cadre ; les chrysanthèmes aux nuances exquises, violet évêque, rose, blanc, jaune pâle, s’épanouissent partout, jetant dans le décor la note juste, un ton très doux, un peu triste.
« C’est bien la sensation qui se dégage de cette poésie des adieux de l’été ; en émanant des choses, elle nous saisit, nous pénètre étrangement de son charme subtil. »
Pourtant, à parler en toute franchise, ce n’est ni l’intérêt biographique et anecdotique, ni le mérite littéraire qui recommande le mieux ce charmant volume. C’est l’attrait mystérieux de la vie surnaturelle, qui gagnera sur-le-champ les âmes bien préparées, mais qui est digne de toute l’attention des esprits sérieux. Une jeune fille, vive, aimable, gracieuse — son portrait en fait foi, — traverse le couvent sans avoir senti l’attrait de la vie conventuelle. On lui a bien dit un jour : « Vous serez religieuse » ; mais personne ne l’a pressée et cette parole semble être tombée dans l’oubli. Dans le monde, avec des habitudes simplement chrétiennes, elle aime tout ce qu’aiment les jeunes filles : la toilette, la danse, les enfants, les fleurs, lçs parties de fête et de campagne. Mais elle entend parfois au fond d’elle-même une voix mystérieuse : « Viens ». Et bientôt elle part, malgré l’opposition de ceux qu’elle aime de tout son cœur. Et elle expire au seuil de la maison hospitalière, bénissant la mort comme la plus grande des grâces, et, chose étrange, gagnant à la pleine union de son sacrifice la mère qui jusqu’alors lui tenait rigueur et s’attendait toujours à la voir revenir dans ses bras. N’est-ce pas là une grave leçon à méditer, dans ce temps surtout où les vocations religieuses sont si souvent peu comprises et mal interprétées ?