PROPRIÉTÉ DES CORPS
Identité de numéro au regard du s mesme temps, exige l’identité DE LA MATIERE. AlNSI SI DlEU UNISSOIT MON AME A UN CORPS, A
la Chine, le mesme corps, IDEM NUMERO, seroit a la chine ; la MESME RIVIERE QUI COULE LA EST IDEM NUMERO, QUE CELLE QUI COURT 0 EN MESME TEMPS A LA CHINE.
La petite note explicative de Havet, qui semble approuvée par M. Michaut, commence par cette phrase : « Ce fragment est
l’ébauche d’une réfutation des arguments de quelque ministre protestant contre la présence réelle. » Le commentateur n’était pas du tout théologien ; il n’est pas étonnant qu’il ait ignoré l’opinion théologique fort particulière que Pascal a voulu réfuter.
1 Dans Astié « tout », qui n’est sans doute qu’une faute d’impression.
2 Cette phrase est en surcharge, nous apprend M. Michaut ; ce qui semble indiquer que la thèse de Pascal commençait d’abord à la phrase suivante et que la première représente un argument plus immédiat, mais qui ne s’était pas offert le premier à l’esprit de Pascal.
3 L’original porte « l’un » (Michaut), qui suppose « deux corps », comme ont lu Faugère et Havet. Pascal a écrit « deux choses », mais en surcharge. Partant, la correction « l’une » semble s’imposer.
4 Havet a passé « estant ».
5 Faugère a passé « donc ».
G Faugère, Havet, Molinier, Astié, Guthlin, ont lu « me », erreur évidente.
7 Cette proposition en marge, dit Michaut.
8 Faugère, Havet, « par regard au ».
9 Havet « coule ». C’est une leçon plus naturelle que l’autre, mais qui est, sans doute, condamnée par le manuscrit.
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
Mais il lui aurait été facile de s’apercevoir que l’adversaire inconnu dont le patois et les arguments sont si rudement traités, ne niait pas la présence réelle, puisqu’il admettait qu'elle — évidemment l’hostie consacrée — est toute le corps de Jésus-Christ. Non, Pascal ne songe ici ni à l’erreur calviniste qui nie la présence réelle du corps de Jésus-Christ dans le sacrement, ni à l’erreur luthérienne qui admet, soit l’union personnelle du Verbe divin avec la substance du pain, soit la présence du corps humain de Jésus-Christ dans et avec le pain eucharistique ; il s’attaque évidemment à une opinion hardie, mais orthodoxe, au moins d’intention, qui explique la transsubstantiation par l’union pure et simple de l’âme de Jésus-Christ avec la matière sacramentelle, union en vertu de laquelle le pain, sans autre changement substantiel, devient le vrai corps de Jésus-Christ.
Ce système appartenait à Descartes, qui avait eu la prudence de ne pas le publier ; car il faut se garder de le confondre avec la doctrine bien connue du philosophe sur la substance corporelle. On sait que cette doctrine donna lieu, dès l’origine, à des difficultés tirées de l’enseignement catholique sur l’Eucharistie. Les objections portèrent soit sur l’« étendue » considérée par Descartes comme l’essence même des corps, soit sur l’« inséparabilité des accidents d’avec la substance. » Ces deux points de la doctrine cartésienne paraissaient inconciliables avec les dogmes de la présence réelle et de la transsubstantiation ; ils l’étaient, au moins, avec les explications de ces dogmes communément admises dans l’Ecole. Descartes se défendit de son mieux 1, et il faut reconnaître que ses défenses, acceptées en somme par Arnauld, mais rejetées d’abord par la plupart des docteurs catholiques, ont été depuis jugées avec plus de faveur ou d’indulgence par un bon nombre de théologiens autorisés 2.
1 Voy. la Réponse aux quatrièmes objections (celles d’Arnauld), aux dernières pages ( Œuvres philos, de Descartes , éd. Garnier, Paris, 1834, 4 vol. in-8°, t. II, pp. 167-175).
2 Le manifeste le plus connu contre le cartésianisme, sur la question du dogme eucharistique, est l’ouvrage intitulé : Sentiments de M. Des Cartes touchant V essence et les propriétés des corps, opposés à la doctrine de l’Eglise et conforme aux erreurs de Calvin sur le sujet de l’Eucharistie, par Louis de la Ville (pseudonyme du P. Valois, jésuite). Paris, A. Michallet, 1680, in-12. Ce livre excita de longues discussions (voyez Fr. Bouillier, Hist. de la philos, cart., chap xxvii, 3e édition ; Paris, Delagrave, deux vol. in-12, t. I, pp. 580 et
Mais Descartes s’était avisé, en outre, d’une nouvelle explication du dogme eucharistique qui lui semblait couper court à toutes les difficultés. Il l’exposa vers l’année 1645, dans une lettre à un jésuite aussi savant que pieux, le P. Mesland. Cette exposition était purement confidentielle, et, quoique citée à diverses époques par plusieurs auteurs, elle n’a été publiée que dans notre siècle, non pas dans les œuvres de Descartes, mais dans la compilation de M. Emery : Pensées de Descartes sur la religion et la morale (Paris, 1811, in-8°) 1. Il suffira d’en citer ici un des passages les plus caractéristiques.
« ... Je ne vois point de difficulté à penser que tout le miracle de la transsubstantiation qui se fait au Saint-Sacrement consiste en ce qu’au lieu que les particules du pain et du vin auraient dû [pour devenir par la nutrition le corps de Jésus-Christ] se mêler avec le sang de Jésus-Christ et s’y disposer de certaines façons parti-
suiv.) ; mais ces discussions ne sont pas de mon sujet, car l’opinion cartésienne combattue dans le fragment de Pascal n’est pas mentionnée par le P. Valois, quoiqu’elle eût déjà fait quelque bruit.
Les théologiens orthodoxes qui admettent l’accord des théories cartésiennes sur la substance corporelle avec le dogme catholique de l’Eucharistie ont à leur tête Bossuet, dont l’abbé Le Dieu nous dit : « Il a fait exprès un écrit particulier pour prouver l’orthodoxie de Descartes » sur ce mystère (. Mémoires et Journal, éd. Guettée, Paris, Didier, 1856, 4 vol. in-8°, t. I, p. 148). La perte de ce traité est d’autant plus regrettable que Bossuet y réfutait la théorie que nous allons voir combattue par Pascal. Au reste, cette perte n’est ni complète, ni peut-être définitive. Les éditeurs des Œuvres d’Arnauld, dans des pages (t. XXXVIII, p. xxiij) qui ont échappé aux éditeurs de Bossuet et aux recherches de M. l’abbé Bourseaud ( Histoire et description des manuscrits et éditions originales de Bossuet, Paris, Picard, 1897), donnent une analyse exacte, accompagnée de citations, de VExamen d’une nouvelle explication du mystère de V Eucharistie ; et quoiqu’ils nous avertissent que ce traité manuscrit de Bossuet est « rare », faut-il le croire anéanti ? — Voyez ci-dessous Y Appendice.
i Pages 250 et suiv. dans les Œuvres compl. de M. Emery, éd. Migne, 1857. Le vénérable supérieur général de Saint-Sulpice a fait précéder les deux lettres de Descartes au P. Mesland (car il y en a deux, quoique toute l’exposition de sa théorie soit renfermée dans la première) d’un préambule fort instructif, d’où je crois utile d’extraire cette appréciation : « L’idée de Descartes est, au fond, très ingénieuse. Si telle qu’il l’a proposée elle est insuffisante pour lever les difficultés que présente la transsubstantiation, il n’est pas décidé qu’avec des développements, des modifications, des additions, elle ne pût, dans la suite, remplir plus heureusement et plus efficacement le but que s’est proposé Descartes. »
Les deux lettres au P. Mesland ont encore été reproduites en entier dans les notes du cliap xxn de VHistoire de la philos, cart., par M. Bouillier (éd. citée, t. I, pp. 454-459). Il est à remarquer que la première de ces lettres était imprimée déjà presque en entier depuis 1730, mais sans nom d’auteur ; on l’attribuait même non à Descartes, mais à Malebranche. Elle est au commencement du Recueil de pièces fugitives sur l’Eucharistie, publié par le ministre Vernet (Genève, 1730 ou 1747, in-8°).
PHILOSOPHIE ET THEOLOGIE
culières afin que son âme les informât naturellement, elle les informe sans cela par la force des paroles de la conseciation , et au lieu que cette âme de Jésus-Christ ne pourrait demeurer naturellement jointe avec chacune de ces particules du pain et du vin, si ce n’est qu’elles fussent assemblées avec plusieurs autres qui composassent tous les organes du corps humain nécessaires à la vie, elle demeure jointe surnaturellement à chacune d’elles, encore qu’on les sépare. De cette façon, il est aisé à entendre comment le corps de Jésus-Christ n’est qu’une fois en toute l’hostie quand elle n’est point divisée, et, néanmoins, qu’il est tout entier en chacune de ses parties quand elle l’est ; parce que toute la matière, tant grande ou petite qu’elle soit, qui est ensemble informée de la même âme humaine, est prise pour un corps humain tout entier. »
On a cru, sans preuve suffisante, que cette explication avait été communiquée par Descartes lui-même au grand Arnauld en même temps qu’au P. Mesland 1. Il ne peut guère y avoir de doute, d’après notre fragment, qu’elle n’ait été discutée à Port-Royal avant la mort de Pascal (19 août 1662). Nous ne savons pas comment elle y fut accueillie d’abord, mais il est certain qu’elle y était fort mal vue en 1669, au moment de la paix de V Eglise, c’est-à-dire à un moment où les solitaires devaient éviter avec un soin infini tout ce qui pouvait donner quelque prise contre l’orthodoxie de leurs opinions théologiques. Dans l’intervalle, la théorie cartésienne de la transsubstantiation avait été acceptée par quelques amis de Port-Royal, en particulier par Dom Robert Desgabets, bénédictin de la congrégation de Saint-Vannes. Les opuscules relatifs à cette matière et à plusieurs autres sont conservés dans un recueil manuscrit du dix-huitième siècle, dont M. Cousin a publié le sommaire 2. L’un d’entre eux porte pour titre : La philosophie
1 Vernet, dans la préface du Recueil de pièces déjà cité, l’assure, en se référant à un passage de la correspondance de Descartes (lettre 109e au P. Mersenne) qui n’a pas ce sens. Il y est question d’une Réponse à M. Arnauld qui n’est évidemment autre chose que la Réponse aux quatrièmes objections. — Vernet cite au même endroit ce fragment d’une autre lettre de Descartes au P. Mersenne qui est à noter comme une nouvelle explication, outre sa prudence bien connue, du peu de publicité qu’il donna lui-même à son hypothèse de l’union de l’âme de Jésus-Christ au pain eucharistique. « Pour l’explication de la façon dont Jésus-Christ est au Saint-Sacrement, il est certain qu’il n’est nullement besoin de suivre celle que je vous ai écrite pour l’accorder avec mes principes ; aussi ne l’avais-je pas proposée à cette occasion, mais comme l’estimant assez commode pour éviter les objections des hérétiques qui disent qu’il y a de l’impossibilité et contradiction à ce que l’Eglise croit. »
2 Fragments de philosophie cartésienne (Paris, Charpentier ou Delahaye, 1845, in-18, pp. 222-228). Toutes les pièces énumérées ne sont pas de Dom
LÉONCE COUTURE
eucharistique , et c’est, en effet, sous ce nom que la théorie cartésienne en question fut soumise en 1669, par Desgabets lui-même, au jugement d’Arnauld.
Nous n’avons pas la lettre du bénédictin au grand docteur de Port-Royal, mais nous en avons une d’Arnauld du 18 octobre 1669, par laquelle il déclare avoir confié celle de Desgabets à l’examen de Nicole : « Je vous avoue, dit-il à un anonyme, qu’elle (la lettre de Desgabets) m’a mis un peu en mauvaise humeur, quoiqu’elle soit d’ailleurs d’un caractère fort humble et fort modeste. Mais je suis fâché de voir que l’on s’attache ainsi à une opinion que l’on doit avouer être au moins contraire à tout ce qui s’est enseigné dans l’Eglise depuis six cents ans 19 et non seulement dans l’Eglise catholique, mais dans toutes les communions chrétiennes. » Un mois après, Arnauld envoyait au P. Desgabets, par le même correspondant inconnu, une lettre de Nicole écrite non pas précisément à ce religieux, mais à « une personne qui, ayant été prévenue des mêmes pensées que lui, s’était rendue après avoir su qu’on ne croyait pas qu’elles fussent catholiques 2. »
Nous avons cette lettre qui est, au jugement de l’abbé Goujet, un vrai traité, « un petit écrit, mais solide et lumineux », dans lequel l’opinion du P. Desgabets et de ses partisans est réfutée « avec beaucoup de charité et de force. » On peut la lire tout entière dans le Recueil des lettres de Nicole ; c’est la quatre-vingttroisième. Il suffira d’en citer ici deux ou trois traits.
Nicole déclare ne vouloir opposer à la théorie nouvelle que des raisons d’autorité très sensibles pour lui, quoiqu’elles touchent peu ses adversaires.
Cette théorie, par l’idée qu’elle donne du corps sacramentel de Jésus-Christ, est en opposition avec la foi de toutes les Eglises et avec le langage de tous les Pères. Il ne suffit pas d’employer les
Desgabets, mais il faut lui attribuer la Philosophie eucharistique. Je suppose que c’est par erreur que Ch. du Plessis d’Argentré ( Collectio judicior., t. III, part. II, p. 408) a remplacé le nom de Desgabets par celui de Gabillon.
1 On s’étonnera qu’Arnauld ne remonte pas plus haut. Dans sa pensée, la théorie en question était, quant à l’ensemble, entièrement nouvelle ; mais il était obligé de reconnaître que le point de départ, je veux dire la transsubstantiation assimilée au changement substantiel opéré par la nutrition, avait un fondement sérieux, sinon chez les scolastiques, au moins chez plusieurs Pères, par exemple saint Jean Damascène, qui dit que le corps sacramentel est une augmentation du vrai corps de Jésus-Christ : zlç £7taù<;7)<Hv tou oco[i.axoç. . . Voyez le curieux Traité de VEucharisiie de P. de Marca, à la suite de ses Dissertationes posthumæ (1669, in-12).
2 Lettres du 18 oct. et du 16 nov. (1669). Lettres d’Arnauld (ou Œuvres comp.), Lausanne, 1775, 4 vol. in-4°, t. I, pp. 670 et 671.
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
mêmes mots qu’eux si le sens n’est pas le même : « L’Eglise, par le corps de Jésus-Christ, n’entend point une nouvelle matière séparée localement de celle que Jésus-Christ a dans le ciel. » C’est le même corps glorieux, disent-ils, et le même qui a souffert, en un certain sens. Mais ce n’est pas le sens des Pères, ni le sens commun, « car on dit bien d’un corps, considéré en divers états dans l’enfance et dans un âge avancé, que c’est le même corps, quoique ce ne soit pas peut-être la même matière, parce que le changement de ce corps étant insensible, les sens nous portent à le regarder comme le même ; mais jamais personne n’a dit que si une âme était jointe successivement à divers corps sans unité de succession, ces corps fussent les mêmes par l’union avec la même âme. » Les Pères n’ont jamais pensé à cette « unité chimérique qui fait un même corps de plusieurs portions de matière unies à la même âme. »
On tira plusieurs copies de cette lettre importante. Nicole luimême la retoucha plusieurs années après, puisque dans le texte imprimé il est fait mention du troisième volume de la Perpétuité de la foi, qui ne parut qu’au commencement de 1676.
Une autre lettre (84e) de Nicole nous fait voir que l’intérêt de son parti dans cette affaire le touchait au moins autant que son attachement à l’enseignement commun sur l’Eucharistie. « Je viens d’apprendre de M. Brienne, écrit-il, une histoire bien effrayante ; c’est que M. N..., entretenant un jeune homme d’esprit qu’il n’avait jamais vu et qu’il ne connaissait point, lui a débité ses sentiments philosophiques, sur l’Eucharistie, ce qui a fait conclure à ce jeune homme qu’il était purement luthérien et l’a scandalisé au dernier point. » A ce propos, Nicole insiste sur les « inconvénients horribles » auxquels les partisans de la philosophie eucharistique s’exposent « et exposent tous leurs amis », et il ajoute cette protestation énergique : « Pour moi, si j’étais assez malheureux pour avoir admis dans mon esprit la moindre pensée semblable à celle que ces messieurs disent si librement à tout le monde, je ne croirais pas qu’il y eût d’autre parti à prendre pour moi que de me confiner dans une retraite inconnue et dans un silence perpétuel..., puisque, en mettant à part la fausseté de ces opinions, il n’y a rien de plus visible qu’elles ne peuvent faire autre chose que de faire opprimer toutes les vérités et de la grâce et de la pénitence et de la morale, par la haine qu’elle attirera (sic) contre ces personnes qui s’en disent défenseurs. »
On comprend aisément la pensée de Nicole : cette opinion paraîtra hérétique, et comme elle est soutenue par des amis de
LÉONCE COUTURE
Port-Royal, par des ennemis du molinisme et de la morale des Jésuites, on dira que Port-Royal et tous les défenseurs de la grâce victorieuse et de la morale sévère professent des sentiments hérétiques sur le sacrement de l’Eucharistie.
Nicole n’avait pas tort de concevoir là-dessus des craintes sérieuses. Les fâcheuses impressions qu’il redoutait se produisirent dans quelques esprits ; nous en trouvons, dix ans après, l’écho le plus sinistre dans un livre où Jurieu voulut faire payer au grand Arnauld la peine qu’avaient causée aux protestants ses livres de controverse. Niant brutalement la bonne foi d’ Arnauld sur la plupart des points contestés, le fanatique huguenot en vient à la doctrine eucharistique et insiste sur l’incompatibilité de la philosophie cartésienne, qui est celle de M. Arnauld, avec les deux dogmes catholiques de la présence réelle et de la transsubstantiation. Il est tout près d’affirmer que les jansénistes, comme bons cartésiens, ne croient pas à la présence réelle, qu’ils défendent pourtant contre les réformés. « Au reste, poursuit-il, quand même ces messieurs croiraient quelque présence réelle, que sait-on quel monstre ils cachent dans leur sein ? Ce qui est certain, c’est qu’ils ne peuvent croire ni la présence réelle ni la transsubstantiation, comme le concile de Trente les a exprimées. Mais comme ces Messieurs sont fertiles en expédients et abondent en imaginations, peut-être se sont-ils forgé quelque chimère, à laquelle il leur plaît de donner le nom de présence réelle et de transsubstantiation. La plupart des gens de bon sens, et qui sont pourtant de leurs amis, afin de les décharger de l’accusation qu’on leur fait de disputer contre leur conscience, croient qu’ils sont impanateurs, c’est-à-dire qu’ils croient que le Verbe, la seconde personne de la Trinité, prend le pain et se l’unit, comme il a pris la nature humaine. Ce qui rend cela vraisemblable, c’est que, dans cette hypothèse, ils peuvent sauver et retenir l’usage de tous leurs termes. Il sera vrai de dire que tout le pain est changé en corps de Jésus-Christ. Il sera vrai de dire aussi que chaque parcelle d’une hostie consacrée contient toute la vertu de cette union hypostatique du pain au corps. » {Sic, le g. du pain au Verbe 1 ?)
Jurieu s’égarait de plus d’une manière. 11 attribuait à son illustre adversaire et à ses amis une opinion qui n’appartenait qu’à un petit nombre d’adhérents de Port-Royal, et que les chefs du parti repoussaient à cette heure expressément. Et cette opinion, il
i Jurieu, Esprit de M. Arnauld , seconde partie, XVIP observation. (Deventer, 1084 ; 2 vol. in-12, t. II, pp. 166-167.)
PHILOSOPHIE ET THÉOLOGIE
la défigurait horriblement en l’assimilant à Y impanation luthérienne qui exclut l’humanité de Jésus-Christ. Il n’en est pas moins évident qu’en tout cela Jurieu se faisait l’interprète de certains partisans de Port-Royal, qui attribuaient à tout le parti, et surtout à son chef, une explication nouvelle du mystère eucharistique, dans laquelle on ne peut méconnaître la théorie de dom Desgabets. Il est également clair que cette théorie, défigurée plus ou moins involontairement, constituait les jansénistes en flagrant délit d’hérésie sur l’un des points les plus essentiels de la doctrine catholique.
Il n’appartient pas à mon sujet de suivre l’histoire de cette opinion à partir de la date de Y Esprit de M. Arnauld. Je me contente d’indiquer aux personnes qui s’intéressent à l’histoire de la théologie l’incident de la condamnation de Pierre Cally, pour son livre intitulé : Durand commenté ou V accord de la philosophie avec la théologie touchant la transsubstantiation (Caen, 1700, in-12) 1 ; les lettres échangées à cette occasion entre Bossuet et les docteurs de Sorbonne Pastel et Vuitasse 2 ; la réfutation détaillée de la même théorie dans la Philosophia tullensis (t. I) ; la curieuse Instruction pastorale sur l’ Eucharistie (1769) de M. de Pressy, évêque de Boulogne, dans laquelle se trouve exposé un système fort singulier qui est, je crois, la dernière transformation subie par la théorie cartésienne pour mieux s’adapter aux exigences du dogme catholique 3 ; enfin, parmi les quarante propositions de
1 M. de Nesmond, évêque de Bayeux, condamna et supprima ce livre dans son synode diocésain de 1701 et l’auteur se soumit. Voici quelques-unes des dix-sept propositions extraites de l’ouvrage qui furent censurées par ce prélat :« 1. La transsubstantiation consiste en ce que la matière qui fut du pain et du vin est miraculeusement unie à l’âme et à la divinité de Jésus-Christ. — 3. Toute portion de matière qui est véritablement unie tant avec l’âme de Jésus-Christ en unité de nature qu’avec sa divinité en unité de personne doit être, non en figure, mais réellement et substantiellement, le corps de Jésus- Christ qui a été crucifié à la croix. — 8. Le corps de Jésus-Christ eucharistisé n’est en plusieurs lieux qu’à raison de plusieurs parties de la matière à laquelle l’âme de ce divin Sauveur est unie. » ( Nouvelles de la République des lettres d’octobre 1701, pp. 468 et suiv.)
2 Lettres de Bossuet du 24 et du 30 mars 1701 à Pastel ( Œuvres , éd. Vivès, t. XXVII, pp. 217-218) ; lettre de Vuitasse du 6 avril 1701 (id. t. XXX, pp. 559- 562). Cette dernière est à lire : le célèbre sorbonniste y marque la différence entre le système de Durand et celui de Desgabets et de Cally (mal à propos appelé Cailly) ; il y donne contre ce dernier système jusqu’à huit arguments, extraits de son traité alors inédit de l’Eucharistie, arguments qui ne se trouvent plus dans le même traité, imprimé en 1720.
3 Œuvres très complètes de Mgr de Pressy, éd. Migne (1858, 2 v. gr. in-8°), t. II, col. 1031 et suiv. Le système nouveau est exposé col. 1093-1115. Le savant évêque de Boulogne rejette le système de Desgabets, après avoir dit qu’on
LEONCE COUTURE
Rosmini condamnées par le décret du 14 décembre 1887 de l’Inquisition romaine, les 29% 30% 31% qui ont au moins une étroite parenté avec le système de D. Desgabets 1.
Cette étude peut encore intéresser, ce me semble, les amis de la science sacrée, et je ne puis m’empêcher de rappeler à ce sujet un reproche adressé par le P. Lacordaire à l’auteur des Etudes philosophiques sur le Christianisme : « Vous n’avez donné aucune des explications métaphysiques qui ôtent au mystère de l’Eucharistie ses apparentes impossibilités. Ce ne sont, il est vrai, que des hypothèses ; mais la science la plus positive fourmille d’hypothèses, et c’est déjà beaucoup que de concevoir un ensemble de rapports qui éclaircit certaines difficultés des choses sans être contredit par aucune loi de la nature et du raisonnement 2. »
Les défenseurs de la « philosophie eucharistique » osaient s’appuyer d’une approbation accordée par Pascal, sinon à leur système, au moins à la théorie cartésienne de la matière. C’était déjà une erreur, et Nicole le faisait savoir en ces termes au correspondant de Desgabets : « Feu M. Pascal, qu’il cite comme
approbateur de ses principes philosophiques à l’égard de l’étendue, en était si étrangement éloigné que, quand il voulait donner un exemple d’une rêverie qui pouvait être approuvée par entêtement, il proposait d’ordinaire l’opinion de Descartes sur la matière et sur l’espace ; et il y a bien des gens de très bon esprit qui sont encore dans ce même sentiment 3. »
Pourquoi Nicole n’allait-il pas plus loin ? Pourquoi n’affirmait-il pas que Pascal avait expressément rejeté la théorie de l’union de l’âme de Jésus-Christ à la substance du pain ? Peut-être cette réfutation était-elle restée dans les papiers de l’auteur des Pensées sans se produire dans ses conversations. Peut-être aussi Nicole tenait-il à ne pas rappeler des conversations de ce genre, et il est
l'attribue à Fénelon (ce que je n’ai trouvé nulle autre part et ce qui me paraît plus que douteux). Mais il se refuse malgré l’exemple d’Arnauld, de Nicole, de Bossuet, de Duguet ( Traité dogmatique sur l'Eucharistie, dans ses Dissertations théologiques anonymes, Paris, Jacq. Estienne, 1727, in-12), à déclarer ce système hérétique ou seulement erroné, pour plusieurs raisons, dont la première est que, depuis un demi-siècle qu’on explique ce système dans les écoles de philosophie et de théologie, nul prélat, nulle faculté ne l’a censuré.
1 Je ne cite brevitatis causa, que partie de cette dernière : In sacramento Eucharistiæ, vi verborum corpus et sanguis Christi est tantum ea mensura quæ respondet quantitati (a quel tanto) substantiœ panis et vini quæ transsubstantiantur...
2 Lettre à M. A. Nicolas, en tête du premier volume des Etudes, à partir de la troisième édition (Paris, Vaton, 1847).
3 Lettre 83° déjà citée.
bien possible que Pascal eût soutenu sa thèse contre quelques solitaires de Port-Royal, partisans de l’opinion nouvelle, mais il aurait été souverainement imprudent d’en faire l’aveu en 1669 ou en 1676.
Grâce à la publication dans notre siècle des fragments les plus informes de Pascal, il nous a été donné de connaître sa vive opposition et l’argumentation pressante qu’il avait ébauchée contre la « nouvelle explication » du mystère de l’Eucharistie.
I. — La première phrase du morceau transcrit plus haut renferme une première difficulté contre cette théorie :
Elle est TOUTE le corps de Jésus-Christ en son patois ;