UNE POÉSIE LATINE DU TREIZIÈME SIÈCLE SUR L’EUCHARISTIE
Les temps barbares — j’entends ceux où il n’existait pas encore de langue nationale arrêtée, le latin se décomposant, le roman s’élaborant — n’eurent ni prose ni poésie vivantes ; ils écrivirent pourtant, et même des pages de quelque intérêt pour l’art comme pour l’histoire, mais où la forme n’est jamais pleinement fondue avec la pensée. Il en est tout autrement dès la formation du roman (dixième siècle). La langue naissante se prête aux récits et aux chants, et le latin, désormais séparé du vulgaire, mais toujours parlé dans le monde des clercs, acquiert lui-même, avec une syntaxe un peu différente des habitudes classiques, une vie nouvelle très active et très féconde. Je n’ai pas à caractériser le latin de saint Bernard et de ses illustres contemporains, mais ceux qui l’ont fréquenté ne me contrediront pas si je l’appelle une langue vraiment vivante et originale. J’ai encore moins à étudier la poésie latine de la même époque ; il me suffira de dire qu’elle eut deux formes profondément distinctes :
1° La forme rythmique, consistant à compter les syllabes, et à distribuer harmoniquement les accents et les repos (Ave, maris Stella — Dei mater aima), en ajoutant à ces lois la correspondance des sons (rime ou assonnance) ;
2° La forme métrique, docile à la prosodie classique toujours enseignée dans les écoles, mais évidemment dépourvue pour les contemporains d’une grande partie de son charme. Ainsi la compliqua-t-on d’emprunts faits à la rythmique, et surtout de rimes distribuées tantôt uniformément, tantôt avec des alternances diver-
1 Extrait de la Rev. de Gasc., 1875.
ÉTUDES LATINES
ses, soit à la fin des vers, soit aux diverses articulations des longs vers 1.
Le moyen âge a produit en ce genre beaucoup d’œuvres vraiment remarquables, et aussi des œuvres de mauvais goût. Mais confondre dans une condamnation absolue tous les produits de cette poétique un peu minutieuse, c’est adopter le critérium trop facile des époques où l’architecture ogivale la plus merveilleuse était éliminée de l’histoire de l’art comme le luxe insensé de la barbarie. J’ai dit un mot, dans le premier travail 2 que j’ai donné au présent recueil, d’un moine que les Bénédictins ont cru béarnais, Bernard morlacensis (de Morlaix ? de Morlâas ?) auteur de plusieurs poèmes de ce genre qui ne sont aucunement à dédaigner. Mais on peut comparer aux meilleures productions analogues ce court poème sur l’Eucharistie, que D. Estiennot copia sur un manuscrit du treizième siècle de l’abbaye de Berdoues (Gers) et que notre excellent correspondant M. Paul La Plagne-Barris a bien voulu nous communiquer. Je mets à la suite de sa copie un essai de traduction française, en recommandant aux lecteurs de s’en tenir le plus possible au texte, dont ils admireront, je crois, la précision, l’aisance et l’énergie :
VEliSVS DE SS. EVCHARIE SMENTO
Agnum flendo vora, liens dilue membra, cor, ora.
Mysterio magno apropians sis agnus in Agno :
Agnum sumpturus sis omni crimine punis,
Nec prius hune capias quam flendo victima fias :
Te primum luctu, post vitæ pascito fructu.
Lacryma dat risum, mala démit, émit paradisum,
Dat Jesum : Jésus manet omnis ab omnibus esus,
Manditur illæsus, bibitur non vulnere cæsus.
Mysterium pulcrum : crux ara, calixque sepulcrum,
Corpus grana sacrum, cruor uva, fit unda lavacrum !
Fac bona, fœda lava, rege te, cole jus, fuge prava.
Cerne quod es, quod eris : modo fïos, cras fæx, morieris.
Te non communi, sed vivifica dape muni :
Hæc manet, ilia périt • mens hanc, illam caro quærit.
« Mange l’Agneau en versant des pleurs ; que les pleurs purifient ton corps, ton cœur et ton visage.
1 Dans les hexamètres publiés plus bas, le premier hémistiche (césure du troisième pied) rime avec la fin du vers. Cette disposition très usitée constituait le vers léonin, mot dont l’origine est obscure,
2 Revue de Gasc. I. 163.
LÉONCE COUTE RE
« En approchant des saints mystères, sois agneau avec l’Agneau :
« Avant de le manger, sois pur de toute tache,
« Et ne le reçois qu’après être devenu toi-même victime par les larmes du cœur ;
« Rassasie-toi de tes larmes d’abord, puis du fruit de vie.
« Les larmes, source du rire, rançon du mal, prix du paradis,
« Gage de Jésus ! Mangé par tous, Jésus reste entier :
« On le mange sans le blesser, on le boit sans faire couler son sang.
« Admirable mystère : la croix devient son autel, le calice son tombeau,
« Le froment son corps sacré, le vin son sang, et l’eau son baptême !
« Fais le bien, lave tes taches, modère-toi, observe la justice, fuis l’iniquité.
« Vois ce que tu es et ce que tu seras : aujourd’hui fleur, bientôt vil débris : tu mourras !
« Fortifie-toi non par le pain ordinaire, mais par le pain de vie :
« Celui-ci demeure quand celui-là périt ; la chair a besoin de l’un, l’âme de l’autre ! »