‹ EnseignementChapitre 50 sur 158 · PIERRE BUNEL, HUMANISTE TOULOUSAIN · texte numérisé non relu

PIERRE BUNEL, HUMANISTE TOULOUSAIN

La première préoccupation d’un aspirant au doctorat ès lettres, c’est le choix de ses sujets de thèse. M. l’abbé Samouillan a trouvé un thème très riche et très neuf pour sa thèse française, et l’on sait avec quel succès il a traité ce beau mais difficile chapitre de l’histoire de la chaire en France, les sermons d’Olivier Maillard. Moins étendu, moins important, moins délicat aussi à beaucoup d’égards, le sujet de sa thèse latine ne me paraît pas moins heureusement choisi. Pierre Bunel n’a laissé que quelques lettres latines, qui ne couvrent pas deux cents pages, et il n’est guère connu que par là. Il n’en fut pas moins, au jugement de ses plus grands contemporains, un des meilleurs humanistes d’alors, un initiateur, un « illustre. » A ce titre, il a obtenu une niche et un buste dans la salle des Illustres du Capitole de Toulouse, et c’est tout simple, puisqu’il fut Toulousain de naissance : ce qui ajoute au travail du nouveau docteur le surcroît d’intérêt qui naît du patriotisme local. A ce sujet, du reste, il me prend envie de lui faire une première querelle, qui peut-être, en toute justice, s’adresse au moins partiellement à d’autres qu’à lui. C’est par la mention de la statue de marbre érigée à son héros dans notre hôtel de ville que débute son proœmium. « Mérite-t-il un tel* honneur, dit M. Samouillan, et par quels titres a-t-il conquis ce genre d’immortalité ? c’est ce que nous nous sommes proposé de chercher. »

1 De Petro Bunello tolosano ejusque amicis (1499-1546). Accedunt quiaque epistulæ nondum editæ aut extra communes editiones vagantes. Thesim proponebat Facultati litierarum Burdigalensi Al. S., in Seminario minore Tolosano prof essor ; Paris, Ern. Thorin, 1891. Grand in-8° de 113 pages. — Extr. du Bull, de Vlnst., 1891.

LÉONCE COUTURE

Ce début pourra bien paraître par trop toulousain à des juges étrangers, et, de plus, — circonstance fâcheuse ! — je crois qu’on peut aujourd’hui parcourir les salles du Tolosanum capitolium sans y rencontrer le marbre de Bunel. J’aime à croire que cette vénérable effigie et ses quarante et quelques compagnes attendent en lieu sûr leur remise en niche. Mais, surtout dans cet intervalle, n’était-il pas vraiment indispensable, pour la raisonnable curiosité des lecteurs, de signaler plus expressément la statue en question, d’en dire l’époque *, l’auteur, le mérite, de rechercher si cette image, la seule qui reste, je crois, de Pierre Bunel, a été faite d’imagination ou si elle offre quelque garantie de ressemblance, de rapporter, enfin, l’inscription latine qui l’accompagne ? L’érudition moderne aime ces détails, et elle n’a pas tort en cela. M. Samouillan est plutôt de la vieille école, solide et judicieuse toujours, mais qui en allant constamment vers l’essentiel sacrifiait parfois un peu trop l’accessoire. On a remarqué, par exemple, que sa bibliographie et ses notes critiques, en général exactes, sont habituellement trop sommaires et, pour ainsi dire, trop elliptiques. S’il n’a presque rien omis de vraiment important, il n’a pas fait sortir des testimonia relatifs à son auteur et de la bibliographie même de son petit livre tout ce qu’on pouvait en tirer pour les faire valoir. Aussi vais-je y insister un peu pour mon compte, après que j’aurai noté encore, pour acquit de conscience, un oubli que M. Samouillan s’est reproché lui-même et qu’il a parfaitement réparé à sa soutenance.

Le nom de Pierre Bunel est inscrit dans le plus célèbre chapitre d’un des chefs-d’œuvre de la littérature française, monument plus durable certes que les niches de la salle des Illustres et le Capitole même. On lit, presque au commencement de Y Apologie de Raimond Sebond, qui fait partie du second livre (ch. xn) des Essais de

Montaigne, les lignes suivantes : « Pierre Bunel, homme de

grande réputation de sçavoir en son temps, ayant arresté quelques jours à Montaigne, en la compaignie de mon pere, avecques d’autres hommes de sa sorte, lui feit présent, au desloger, d’un livre qui s’intitule : Theologia naturalis, sive Liber creaturarum, magistri Raimundi de Sebonde..., et le luy recommenda comme livre très utile et propre à la saison en laquelle il le luy donna ; ce feut alors que les nouvelletez de Luther commenceoient d’entrer en crédit, et esbranler en beaucoup de lieux nostre ancienne creance : en quoy il avoit un très bon avis, prévoyant bien, par discours de raison,

l Tout ce que j’en sais, d’après la préface de l’édition de 1687, donnée par Graverol, c’est que la statue fut érigée quelques années auparavant, sous les auspices de Germain Lafaille, le célèbre annaliste de Toulouse.

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que ce commencement de maladie declineroit aiseement en un exécrable athéisme... » Voilà certes un témoignage important, et je me figure un juge un peu hargneux semonçant le récipiendaire coupable de l’avoir omis : « Comment, Monsieur ! cé livre est déposé par votre Bunel entre les mains du père de Montaigne, et Montaigne lui-même, après l’avoir traduit dans sa jeunesse, en prend texte dans l’œuvre immortelle de sa maturité pour tracer, sous prétexte d’apologie, l’un des manifestes les plus radicaux de scepticisme philosophique, — et vous n’en dites rien ! Songez donc que les pages les plus vives et les plus fortes, ou peu s’en faut, du seizième siècle finissant se rattachent à la vie de votre auteur, qui ne saurait avoir de titre supérieur-- au souvenir de la postérité ! » Je ne pense pas que cela ait été dit, je tiens même que, malgré les apparences, ce seraient des propos de peu de valeur. Que le chapitre capital de Montaigne soit suspendu à tel ou tel menu fait, c’est une question de curiosité, rien de plus ; car il pouvait être suscité par toute autre circonstance fortuite. L’aurait-il été ? c’est une de ces questions auxquelles il ne faut pas s’attarder, parce qu’elles sont insolubles. Il n’en est pas moins vrai que l’oubli de M. Samouillan est regrettable, car on y perd, outre une preuve de plus de la réputation de Bunel et surtout de son zèle contre l’hérésie, la détermination d’une date utile de sa vie.

J’ai promis d’insister un peu sur la bibliographie de cet illustre Toulousain, surtout pour donner dès l’abord quelque idée de la réputation dont il a joui et de l’influence qu’il a exercée. Ce sera déjà répondre à l’une des difficultés qui ont été opposées, je crois, à M. Samouillan au cours de sa soutenance. Je ne sais lequel de ses juges lui a déclaré qu’il avait reconnu dans sa notice sur Bunel de quoi le juger un homme estimable, un « brave homme » dans toute la force du terme, non un talent qui méritât tant de recherches et d’éloges. En attendant la discussion du vrai mérite de Bunel, qui ressort bien de la thèse et dont il sera question un peu plus bas, la bibliographie seule de ses lettres va montrer, quoique réduite aux plus étroites proportions, qu’il a fait assez grande figure dans l’évolution de l’humanisme, et qu’à ce titre sa renommée et son action ont duré fort longtemps : ce qui constitue, même abstraction faite du mérite réel, un droit, et quelque chose de plus, à l’attention et aux études des historiens de la littérature.

Le seizième siècle, qui tient une si large place dans les annales de

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la philologie classique, fut surtout une période d’imitation ; ses héros littéraires aspirent, non seulement à comprendre et à expliquer les anciens, mais à ressusciter pour ainsi dire leur éloquence et leur art. Bunel fut compté par ses contemporains parmi les plus heureux jouteurs dans cette lutte qui passionna si longtemps toute l’Europe lettrée. De là le soin qu’on prit aussitôt après sa mort de recueillir ses lettres latines ; de là les deux éditions qui en furent données par l’illustre famille des Estienne.

La première, très élégante, comme tout ce qui sortit de leurs presses, porte ce titre significatif : P. Bunelli familiares aliquot epistolæ, in adolescentulornm Ciceronis stiidiosorum gratiam. (Lutetiæ, cura ac diligentia Caroli Stephani. m.d.li.) — Je voudrais citer largement la belle et généreuse préface de Ch. Estienne. Voici, du moins, comment il caractérise ces lettres : summae eruditionis testes ac Ciceronem ipsum plane redolentes. Et ce jugement est appuyé d’une lettre écrite à Guy du Faur de Pibrac, par Manuce, le roi des latinistes italiens, qui se déclare le disciple de Pierre Bunel. Ego, dit-il, ab illo maximum habebam beneficium quod me,9 cum Politianis et Erasmis nescio quibus misere errantem, in banc recte scribendi viam primns induxerit. Si Manuce est le maître des cicéroniens d’Italie, il est l’élève de Bunel. A une époque où régnait entre les deux nations voisines la plus vive émulation, souvent même la jalousie la plus violente, c’était là un témoignage d’un bien haut prix. Et Manuce, en publiant lui-même ses lettres latines, n’eut garde de l’effacer : il se contenta de remplacer les noms illustres de Politien et d’Erasme par les noms moins respectés de Philelphe et de Campanus. Du reste, l’Italie savante acceptait pleinement la maîtrise littéraire de ce « gaulois ». Dans un des meilleurs recueils épistolaires de l’époque, les Epistolae clarorum virorum selectae de quamplurimis optimac, ad indicandam nostrorum temporum eloquentiam (notez ce détail !), dont j’ai sous les yeux la seconde édition imprimée à Venise en 1568, se trouvent quatre lettres de Pierre Bunel ; et il n’y en a que cinq de Bembo !

Ce livre ne sortit guère sans doute de l’Italie ; en tout cas, des quatre lettres dont je viens de parler, deux étaient étrangères au recueil de lettres de Bunel publié par Charles Estienne ; et elles n’entrèrent pas davantage dans la seconde édition de ce recueil, donnée en 1581 par le grand philologue Henri Estienne. Le titre de cette seconde édition doit être reproduit avec une fidélité rigoureuse ; il semble révéler à l’œil la fière attitude de l’humanisme français en face de l’humanisme italien :

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