GALLI 1TALI
PRAECEPTORIS DISCIPULI
EPISTOLAE CICERONIANO STYLO SCRIPTAE
Le livre est dédié à Henri III. L’épître dédicatoire à ce roi si lettré renferme des faits intéressants que je laisse résumer à Bayle :
« [Henri Estienne] conta un jour au roi Henri trois que, dans un ouvrage public, un Italien avoit osé dire que l’Italie avoit produit plusieurs cicéroniens et que la France n’en avoit produit aucun. Le Roi en fut fort surpris et voulut savoir si la chose étoit véritable : on lui répondit qu’elle étoit fausse : là-dessus il souhaita que l’on fît des parallèles entre les cicéroniens d’Italie et les cicéroniens de France. Pour lui obéir, Henri Estienne publia les lettres de notre Bunel et l’élite de celles de Longolius, et joignit au même volume l’élite de celles de Paul Manuce, et de celles de Sadolet, avec quelques-unes de Pierre Bembus. Il s’étoit bien souvenu de nommer Pierre Bunel à Henri trois ; mais il avoit oublié de dire que cet homme seul en valoit plusieurs : Mihi cum alios tum Petrum Bunellum suggessit quidem memoria : sed vel unum liunc esse instar multorum posse, id vero addere in mentem non venit. Il s’assure que ceux qui ne portent point envie à la gloire de la France jugeront de Pierre Bunel comme il en juge... » Quant à sa comparaison des cicéroniens français et des italiens, il faut la voir dans sa préface elle-même ou dans l’excellent résumé qu’en donne M. Samouillan (pp. 23-27).
Je dois ajouter, pour compléter la bibliographie de Bunel, que, sur la fin du dix-septième siècle, en 1687, parut à Toulouse une troisième édition, la plus répandue, de ses lettres. L’éditeur fut le jurisconsulte nimois François Graverol, et le volume parut chez Colomiez (210 pages in- 12). C’est le même choix et le même ordre — ou le même désordre — que dans les éditions précédentes. Graverol y a mis de son fonds une préface honnête, et çà et là des notes utiles, mais qui ne sont ni toujours sûres, ni vraiment suffisantes. Le recueil épistolaire de Bunel « renferme des faits curieux », comme l’a constaté Bayle, le curieux par excellence, et comme le démontre surabondamment la thèse si pleine et si substantielle que je présente aujourd’hui aux lecteurs du Bulletin. Mais, comme tous les recueils de ce genre, et surtout précisément les plus curieux, il
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offre à tout instant des noms, des faits, des allusions qui, ne fût-on pas à deux ou trois siècles de distance, réclament à tout prix un commentaire. Graverol n’était peut-être pas incapable de le faire, mais il y fallait de longues et laborieuses recherches, et son travail a été par malheur exécuté à la hâte 3. Pourquoi faut-il que nous ne puissions aujourd’hui même prendre connaissance des lettres de Bunel que dans des éditions dépourvues de tout ordre sérieux, presque sans date ou, ce qui est pire, erronées quelquefois en si délicate matière, enfin et surtout n’offrant qu’un texte sans note ou des notes très insuffisantes pour l’intelligence du texte ? Un érudit de premier ordre, dans ce genre de littérature surtout, La Monnoye, avait songé, semble-t-il à une édition vraiment et sérieusement illustrée de cet « épistolier. » Il n’a pas réalisé son projet, mais il y aurait peut-être encore moyen de profiter de ses notes. Voici ce qu’on lisait, il y a une douzaine d’années, dans les Archives du bibliophile, du libraire Claudin, sous le n° 3098, avec une annonce des Epistolae de P. Bunel, édition de Charles Estienne (1551), au prix de 28 francs :
« Exemplaire de La Monnoye avec sa devise : A Delio nomen au haut du titre, et avec de nombreuses notes, corrections, rectifications et éclaircissements autographes de ce savant... La Monnoye a ajouté à chaque lettre l’indication des villes où résidaient les correspondants de Bunel, ainsi que quelques dates. Les notes en marge, dont il a enrichi cet exemplaire, contiennent des détails curieux sur la vie et les écrits des personnages dont il est fait mention et rendent ce petit volume précieux pour l’histoire littéraire du seizième siècle. Outre cette édition de Charles Estienne, il en existe une autre de format petit in-12, publié à Toulouse en 1687, chez Guill. -Louis Colomiez. Cette édition a été donnée par François Graverol de Nimes, qui l’a accompagnée de notes et d’éclaircissements. La Monnoye, dans son exemplaire, les critique en certains passages et corrige les erreurs de Graverol. Cet exemplaire de La Monnoye a passé entre les mains de Beaucousin, qui de son côté y a ajouté quelques petites notes au crayon. »
Peut-être serait-il encore possible de mettre la main sur ce précieux volume, en s’adressant à M. Claudin, le plus savant et le plus serviable des libraires. Mais ce qui est bien à désirer, en toute hypothèse, c’est une édition de Bunel richement annotée. Ce serait, en même temps qu’un hommage bien mérité à la mémoire du
1 II s’y . est glissé, de plus, beaucoup de fautes d’impression, dont quelquesunes altèrent ou détruisent le sens. Voyez Bayle, Diction., art. Bunel.
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premier humaniste de Toulouse, un trésor d’informations pour l’histoire de la philologie au seizième siècle et particulièrement pour l’histoire littéraire de l’Italie et du midi de la France. Je n’ose convier à ce travail M. l’abbé Samouillan, encore bien qu’il y soit préparé en partie par les recherches dont témoigne sa thèse. Il lui serait peut-être malaisé de trouver un éditeur, et je lui demanderai d’ailleurs, vers la fin de ce compte rendu, un travail différent. Mais il se publie à Toulouse une Bibliothèque méridionale sous les auspices de la Faculté des Lettres de cette ville. Après la littérature espagnole et la littérature provençale, déjà représentées à merveille dans cette collection, n’y aurait-il pas lieu d’y faire une place à l’humanisme de la Renaissance et de son initiateur toulousain ? Si j’osais désigner, parmi nos distingués collègues in partibus, tel ou tel éditeur, le nom de M. Antoine Thomas, dont la belle thèse latine sur Jean de Montreuil démontre un esprit ouvert à la philologie antique comme à la littérature romane, viendrait naturellement sous ma plume ; ou bien celui de l’historien autorisé de la philologie en France, M. Pierre de Nolhac. Ces excellents travailleurs, méridionaux d’orfgine et de cœur, seraient-ils devenus trop parisiens pour collaborer à la Bibliothèque méridionale ? Non, sans doute. En tout cas, ils pardonneront à un vieil ami de Bunel cette boutade indiscrète. J’en demande surtout pardon à M. Samouillan, que je semble presque perdre de vue en m’abandonnant à mes idées, — je ne veux pas dire à mes rêves — de bibliophile. J’étudiais Bunel avant qu’il étudiât l’alphabet ; c’est un avantage qu’il ne m’enviera pas, j’en suis plus que sûr. Mais, j’ai d’autant plus le droit et le devoir de déclarer que sa thèse m’a fait, sur plus d’un point, connaître beaucoup mieux son héros que mes lectures et mes études commencées de si vieille date et jamais entièrement interrompues.
Je n’ai plus besoin d’affirmer que Bunel et ses lettres, quoi qu’en ait pu dire tel ou tel juge par trop difficile, méritent le temps et la peine que M. Samouillan leur a consacrés, et même davantage. Mais je veux pourtant justifier encore cette appréciation, même après les « arguments d’autorité » que j’ai fournis déjà. Commençons par marquer les jalons principaux de la biographie de Bunel, pour nous assurer qu’il se trouva mêlé très intimement et très honorablement à la culture de son époque et qu’il fut le disciple, ou le maître, ou l’ami influent et respecté de quelques-uns des plus illustres représentants de l’humanisme italien et français. Je ne fais que courir sur les pages de la thèse latine qui me sert de guide. M. Samouillan a eu la bonne pensée de suivre d’un bout à l’autre
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l’ordre chronologique des faits, en y mêlant à propos les réflexions et les jugements qu’ils suggèrent. Cet ordre, qui conviendrait peu à un sujet plus vaste, s’adapte à merveille à une vie courte, quoique bien remplie, et à une œuvre épistolaire qui a les mêmes limites et le même objet que cette vie. Mais ce que la notice complète et raisonnée du jeune docteur développe avec largeur, je ne puis ici que le ramener à une courte série d’indications, en me bornant même à un très petit nombre de faits.
Pierre Bunel, nous dit son premier biographe Ch. Estienne, naquit à Toulouse en 1499 d’un père normand, qui était médecin de l’évêque de Lavaur. Cet évêque se nommait Pierre du Buis, et il eut pour successeur sur le même siège, en 1529, son neveu Georges de Selve, qui devait être le protecteur et le patron de Pierre Bunel. Quant au père de ce dernier, sa qualité de médecin l’a fait identifier avec Guillaume de Bunel, professeur royal de médecine à Toulouse, auteur d’assez nombreux ouvrages, dont le plus intéressant pour nous, s’il existait encore (je ne puis en signaler aucun exemplaire) 1, serait assurément un poème français sur la peste, dont Du Verdier, et après lui Bayle, citent des vers curieux. Bayle, (Tailleurs, ne trouve pas cette hypothèse vraisemblable. « Sainte- Marthe, dit-il, qui observe que le père de Pierre Bunel était normand, eût-il oublié un caractère aussi honorable que l’est celui de docteur régent dans une fameuse Université ? » J’avoue que la difficulté me paraît mince. Sainte-Marthe a copié Ch. Estienne, qui a désigné le père de notre auteur par la qualité la plus importante pour la biographie de celui-ci. C’est parce que le père était médecin d’un évêque de Lavaur que le fils est devenu l’ami et l’hôte d’un autre évêque de Lavaur, neveu et successeur du premier. Notez, de plus, que ce médecin épiscopal devait, malgré cette charge devenue sans doute plus honoraire que réelle, habiter non pas Lavaur, mais Toulouse, puisque son fils y est né ; il est donc tout simple de croire qu’il y était devenu professeur, sans doute par la faveur de son patron, prélat des plus influents et des mieux
1 Voici, sur le poème français de Guillaume de Bunel, un renseignement qui modifie ce que j’avais dit de sa rareté. Il a été réimprimé en 1836 (Paris, Techener, in-8° gothique). En voici le titre : Œuvre excellente et à chacun désirant soy de peste préserver très utile, etc. Feu M. Desbarreaux-Bernard a consacré une notice à Guill. Bunel (Séance publique de la Société de médecine de Toulouse, 1845). Voir aussi le Parnasse médical français, du Dr Chéreau (Paris, 1874), p. 99.
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apparentés. J’ai trop insisté sur ce point à peine touché par M. A. Samouillan, et certes fort secondaire ; mais c’est surtout pour attirer l’attention, d’une manière générale, sur les recherches qui restent à faire dans les divers dépôts d’archives pour compléter la biographie des anciens écrivains et professeurs de Toulouse.
Nous sommes jusqu’ici bien dépourvus de renseignements sur la famille de Bunel. Sa correspondance ne mentionne même pas ses parents, qu’il perdit probablement de bonne heure. Il y parle seulement quelquefois d’un frère avec lequel il semble avoir eu des discussions d’intérêt. Ce que nous savons de plus clair sur ses origines, c’est que la fortune n’y abonda point. Comme bien d’autres illustres de tous les temps, mais surtout de ce temps-là, c’est la pauvreté, sa première muse, qui le poussa de haute lutte à un travail obstiné, à des voyages pénibles, à des démarches plus pénibles encore. Mais du moins, rare mérite ! elle ne lui dicta jamais une flatterie, elle ne lui inspira jamais une bassesse.
Il fit ses études littéraires au collège de Coqueret, l’un des nombreux établissements attachés à l’Université de Paris, et où probablement l’adressa le prélat patron de son père. Il revint à Toulouse avec l’ambition d’y cultiver les lettres. Le vent soufflait alors de ce côté ; la Renaissance battait son plein ; mais l’heure n’en était pas moins dangereuse pour ses initiateurs et ses apôtres. Les humanistes, ne fût-ce qu’en renouvelant l’enseignement littéraire, troublaient la tradition qui revêt toujours, qui revêtait alors surtout un caractère sacro-saint, et qui se défendait avec une âpreté peu rassurante pour les novateurs. De plus, ceux-ci ne pouvaient guère rajeunir les lettres classiques sans toucher aux sciences supérieures, à la philosophie et à la théologie. Et parmi eux quelques-uns ne cachaient pas assez leurs aspirations vers un renouvellement religieux pour le moins fort suspect. A Toulouse, plus qu’ailleurs, l’orthodoxie était rigide et la tradition tenace ; et de leur côté les humanistes toulousains ajoutaient aux enthousiasmes de la Renaissance la vivacité d’allure et la passion bouillonnante des méridionaux. Il y a tout lieu de croire que Pierre Bunel se distingua dans ce groupe plutôt par le calme et la modération que par les excès qui firent le malheur de quelques-uns de ses émules. Il était de sang normand, originaire du pays de Sapience ; d’ailleurs, la suite de sa vie nous le montrera chrétien fervent non moins qu’humaniste consommé. Malheureusement ni lui ni ses contemporains ne nous éclairent sur cette première partie de sa carrière. Nous savons seulement qu’il noua dès lors quelques-unes des chaudes et nobles amitiés qui furent la consolation et l’appui de sa vie
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éprouvée. Il faut nommer parmi ses amis de Toulouse les futurs premiers présidents Jean Bertrand et Jacques du Faur, Cossé- Brissac qui devint évêque de Coutances, G. Cognet, son condisciple de Coqueret ; enfin, Jean de Boysson, ou Boyssonné, dont les oeuvres manuscrites, conservées à la Bibliothèque de Toulouse, ont fourni il y a tantôt vingt ans à M. G. Guibal le sujet d’une thèse latine, puis d’une notice en français, qui constituent un tableau très curieux, quoique peut-être un peu trop poussé au noir, de la Renaissance en lutte avec la barbarie toulousaine. Nidum barbaries siiuni hic locavit , disait crûment Jean Boysson. Le dernier effort de cette barbarie, servie par l’Inquisition, fut un décret de bannissement contre quelques humanistes suspects d’hérésie, au nombre desquels se trouvait Bunel. Il avait devancé cet arrêt en partant pour l’Italie, où il espérait d’ailleurs trouver plus de moyens soit pour se perfectionner dans l’éloquence latine, soit pour s’assurer une vie honorable.
Padoue était alors, au delà des monts, la capitale des bonnes études de droit et d’humanités. Les Français y affluaient. C’est chez l’un d’eux, chez un Parisien qui avait été son condisciple au collège de Coqueret, Emile Perrot (de la même famille qui devait donner à l’Académie française Perrot d’Ablancourt), que notre exilé trouva l’hospitalité la plus généreuse. Mais, tout en aidant son ancien camarade dans ses études, il rougissait de lui être à charge. Sans ce scrupule honorable, Padoue aurait été pour lui un vrai paradis. C’est là qu’enseignait Lazare Bonamico, qui passait pour l’un des plus consommés cicéroniens de l’Italie ; c’est là qu’étaient réunis l’illustre Reginald Pôle, cousin de la reine Marie d’Angleterre, et ses amis Jacques Sadolet, Frédéric Fregose et Pierre Bembo, qui devaient plus tard tous les quatre honorer la pourpre romaine, en gardant le premier rang parmi les hérauts de la Renaissance classique. Bunel se lia d’une intime amitié avec ces éminents personnages, et c’est dans leur commerce surtout qu’il dut apprendre à concilier ou plutôt à unir sans trouble et sans effort l’amour enthousiaste des lettres antiques et l’orthodoxie catholique la plus scrupuleuse. Mais sa délicatesse l’obligeant à chercher une autre position, il se déroba, dès qu’il l’eut trouvée, à l’hospitalité d’Emile Perrot. Au printemps de 1530, il était établi chez l’ambassadeur du roi de France à Venise, Lazare Ba'ïf, bien connu des philologues comme auteur de travaux d’archéologie classique, et des littérateurs comme père d’un des poètes de la pléiade de Ronsard.
Les fonctions de Bunel près de ce haut personnage auraient encore été désignées au dix-septième siècle par le mot domestique,
qui n’impliquait alors rien de servile. Il s’occupait des affaires littéraires du maître, il faisait ses commissions de librairie et peut-être une partie de sa correspondance ; mais surtout il étudiait avec lui, moins comme un subordonné que comme un compagnon. Malgré son vif regret des maîtres et des amis qu’il avait quittés, cette période de calmes études grecques, latines et même hébraïques marque dans sa laborieuse carrière comme une première éclaircie de pleine sérénité. Voici comment il expose lui-même à Emile Perrot, son hôte de Padoue, sa façon de travailler avec son maître :
« Baïf, voyant mon vif désir de cultiver les lettres grecques, parce que souvent je m’étais plaint devant lui comme d’un vrai malheur qu’il n’y eût pas à Venise de professeurs de grec, me dit avec la plus grande bonté qu’il voulait satisfaire une envie aussi honorable. Voici donc le règlement que nous nous sommes fait : à la première heure de nuit, tandis qu’il se dispose au souper par une légère promenade, je lis un morceau de Démosthène ; et il s’exerce lui-même comme en jouant à traduire le texte grec, en me donnant toute liberté de lui adresser des questions. Nous avons de la sorte achevé deux Olynthiennes. En lisant votre lettre à l’ambassadeur le jour même où je l’ai reçue, dès que je fus arrivé à l’endroit où vous me parliez du Discours de l’ambassade, que Lazare Bonamico avait entrepris de traduire, il déclara qu’aussitôt les Olynthiennes finies il se mettrait lui aussi à ce discours, pour que je n’eusse rien à vous envier, quoique éloigné de Bonamico. L’ambassadeur n’a pas de Démosthène ; ce qu’il en fait est moins pour lui que pour moi. Non qu’il veuille s’établir maître d’école, ce qui conviendrait peu à sa haute dignité ; c’est pour se reposer de soucis plus graves et comme par distraction et par jeu qu’il traduit Démosthène. Pour moi, c’est mon seul travail, et j’en retire un grand avantage. »
A ces joies de l’étude, partagées avec un maître qui veut être surtout un ami, se joignait la société des savants que l’ambassadeur de France attirait chez lui. C’est ainsi que Bunel connut les littérateurs de Venise et devint, en particulier, le guide et l’oracle de Paul Manuce, le roi des typographes lettrés de la Renaissance italienne.
Le départ de Lazare Baïf devait, ce semble, marquer la fin du séjour de Bunel à Venise. Il n’en fut rien. Deux conditions nouvelles et d’apparence avantageuse, qui lui furent offertes, ne lui convinrent pas, et il en donne lui-même des raisons qui révèlent une âme délicate et même un peu hère. Aux inquiétudes d’un poste envié, au séjour d’un palais assiégé par les malveillants, aux exigences naturelles d’une maître impérieux, il préfère la tranquillité
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d’âme, même dans la pauvreté. Il s’accommode d’ailleurs assez mal du caractère italien, qui lui paraît servile et dissimulé, le contraire de la franchise et de la loyauté françaises, et qu’il met à peine au-dessus de l’insupportable fierté des Espagnols, ses vraies bêtes noires. Après un voyage à Rome, où il passa une vingtaine de jours pour vénérer les monuments antiques et saluer quelques savants illustres, il serait volontiers revenu dans sa France chérie, si en ce moment même Georges de Selve, l’évêque de Lavaur, l’ami et le protecteur de sa famille, nommé ambassadeur de France à Venise, n’eût réclamé ses services. De là, un second séjour de Bunel à Venise, qui dura, comme le premier, environ quatre ans, de 1534 à 1538.
C’est la période où durent se développer surtout, dans cette âme si noble et si ardente, le zèle religieux et le goût des études sacrées et des œuvres pieuses. Georges de Selve était, en même temps qu’un vrai humaniste et un administrateur distingué, un saint évêque dans toute la force du terme, et il eut Bunel non seulement pour disciple, mais pour émule et même, ce semble, pour guide et pour conseiller dans la pratique des plus austères vertus. C’est dans les lettres de Bunel qu’il faut chercher le portrait de cet admirable prélat (la Gallia chris tiana s’est contenté d’en citer quelques fragments). Notre humaniste le suivit à Lavaur, où il se hâta de rentrer dès qu’il put abandonner sa mission politique pour se dévouer tout entier au soin de son troupeau.
Trois ans de séjour à Lavaur furent une bénédiction pour Bunel. Outre la compagnie de son saint ami et la distraction de la chasse, le seul exercice profane qu’il ait aimé, il avait là, comme dit Bayle, « ce qui était le plus convenable à son humeur : beaucoup de tranquillité, beaucoup de temps à consacrer à l’étude et le plaisir de n’avoir pas sous les yeux les grands exemples de la corruption du siècle. »
La mort de Georges de Selve, survenue en 1541, remit Bunel dans ce pénible état d’incertitude qu’il avait déjà trop connu. En rentrant à Toulouse, il y retrouva la pauvreté qui l’avait pris au berceau, mais aussi des amitiés fidèles. La riche famille des du Faur, qui l’avait aidé à ses laborieux débuts, devint encore sa providence. L’ami de sa jeunesse, Jacques du Faur, devenu premier président, lui offrit l’hospitalité et lui ménagea des protections puissantes. Pierre du Faur, frère de Jacques, lui confia l’éducation de ses deux fils, dont l’un, Gui, devait un jour s’appeler Dufaur de Pibrac, et acquérir une si grande renommée comme auteur des Quatrains moraux et à tant d’autres titres. Avec ces deux jeunes gens et un
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troisième élève qu’il avait accepté en même temps, il entreprit, en 1546, le voyage d’Italie. Il avait à peine passé les Alpes, qu’il fut pris d’une lièvre chaude dont il mourut à Turin, après cinq ou six jours de souffrances. Peu après, Paul Manuce, instruit par le jeune Gui du Faur de cette fin prématurée, lui écrivait une lettre dont j’ai déjà cité une phrase mais dont il faut placer ici quelques lignes, qui sont le portrait fidèle de l’illustre Toulousain.
« Quelques-uns lui trouvaient un naturel trop sévère ; mais
il était très doux pour ses pareils, pour les hommes de bien. D’ailleurs censeur très vif, quand il avait affaire au vice, et habitué à faire la différence des hommes d’après leurs mœurs non d’après leur fortune. Il ne savait pas gouverner son langage selon son intérêt, et ne pouvait supporter les gens habiles dans cet art ; il était l’ouverture, la simplicité même. Je sais bien que plusieurs l’ont accusé de mal penser en religion ; mais comparez la vie de ces censeurs avec celle de Bunel, vous croirez voir Socrate entouré d’une conspiration d’hommes iniques. Il pratiqua toutes les vertus du philosophe et toutes celles du chrétien, mais surtout la continence. C’est principalement par là qu’il triompha de lui-même et cela dès l’adolescence, à l’âge où les autres se laissent captiver par le plaisir. C’est ce qui rend moins étonnant qu’il soit devenu un si grand homme, ayant été un tel adolescent ; car d’après ce que vous m’écrivez, la fin de sa vie, cette fin qui doit en être la plus parfaite portion, comme le cinquième acte d’une pièce, a été héroïque et vraiment divine. »
Il me semble que nous voyons bien l’homme dans ce portrait. C’est vraiment un homme ; c’est un caractère, et peut-être en trouverait-on difficilement un plus ferme et plus noble dans la galerie du seizième siècle, si riche pourtant en ligures originales. L’esquisse tracée par Paul Manuce a bien aussi quelque chose d’un tableau de sainteté ; mais cette note se retrouve, comme on l’a vu, comme on le verra mieux encore tout à l’heure, dans la vie et dans l’œuvre de Bunel. Je dois, en effet, revenir un peu, toujours avec le secours de la thèse de M. Samouillan, sinon sur l’homme, qui s’est déjà suffisamment révélé, et sur l’éducateur, qui rï’a pu, hélas ! ni exposer longuement, ni pratiquer longtemps ses idées sur la formation intellectuelle et morale de la jeunesse, au moins sur le cicéronien qui força l’admiration de son siècle et sur le chrétien qui mérite encore celle du nôtre.
Il faut d’abord se rappeler le rôle de ces cicéroniens, si peu
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connus et si maltraités par la plupart des critiques modernes, pour leur distribuer avec quelque équité l’éloge et le blâme, ils travaillèrent à doter l’Europe lettrée d’une langue régulière et harmonieuse; le latin paraissait seul désigné pour cet usage, et le modèle des latinistes était Cicéron. De là deux principes : le latin doit être la langue des esprits cultivés ; le style de Cicéron doit être le type de leur langage.
Ils se trompaient sans doute sur le premier point ; mais leurs adversaires partageaient cette erreur et ne croyaient pas plus qu’eux à la prochaine prédominance littéraire des langues vivantes sur le latin classique. Sur le second point, les anticicéroniens blâmaient l’usage exclusif de Cicéron, reconnaissaient aux autres auteurs classiques des droits analogues à l’imitation, et prétendaient se faire une langue plus libre et plus personnelle en ne s’enfermant pas dans un programme aussi laborieux et aussi étroit.
On est tout porté à leur donner raison. Cependant, soit au point de vue pratique, soit même, et surtout, au point de vue supérieur des intérêts de la philologie, ce sont les cicéroniens qui, en somme, suivaient la meilleure voie et qui ont rendu les plus grands services. — Pratiquement, en effet, il est à peu près impossible d’arriver à posséder solidement, à écrire avec naturel une langue morte si on l’étudie à la fois sous les formes si diverses que lui ont données des auteurs de génie et même de temps différents. Vouloir puiser les mots et les tours d’un idiome si riche et pour ainsi dire si multiple dans des sources qui offrent de telles disparates, c’est le rôle du lexicographe et du grammairien, ce n’est guère celui de l’écrivain proprement dit. — Que si l’on veut se rendre compte du progrès de la philologie latine depuis Pétrarque jusqu’au temps où nous sommes, on verra que le travail minutieux des cicéroniens sur le plus classique et le plus copieux des prosateurs latins en a été le principal agent. Il y a, dans un sens très vrai, plusieurs langues latines, même dans la période dite classique. Les anticicéroniens n’en auraient jamais fait le départ, auraient même empêché de le faire, s’ils avaient été les maîtres ; ce sont les cicéroniens qui l’ont commencé, qui l’ont même poussé très loin, et qui ont ainsi servi, un peu autrement qu’ils ne croyaient, mais de la façon la plus efficace, les intérêts de la philologie.
Quelques-uns d’entre eux, il faut en convenir, ont poussé jusqu’à l’excès soit le culte de Cicéron, soit l’aversion pour tout autre modèle. Mais notre humaniste toulousain n’a jamais encouru ce reproche. Il mérite plutôt, avec la plupart des « épistoliers » de son temps, celui de n’avoir pas assez distingué la prose épistolaire
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de la prose oratoire. Par l’abus de la période solennelle et la rareté du tour concis et familier, ils nous font croire trop souvent qu’ils ont mal étudié leur auteur favori, puisqu’ils n’ont pas su lui dérober ces nuances délicates, mais essentielles. Cette habitude d’arrondir la phrase à tout prix entraîna souvent les humanistes d’alors à ne mettre que des demi-pensées, des lieux communs vagues dans leurs lettres ; mais ici Bunel l’emporte sur presque tous. Malgré le caractère trop étudié de sa prose, toutes ses lettres sont pleines de sens. J’ai rêvé dans le temps de dresser une histoire de la Renaissance littéraire du quatorzième au seizième siècle au moyen d’un choix de lettres des humanistes du temps, avec cette épigraphe empruntée au cardinal Baronius : Epistolari historia nulla fidelior atque tutior. Pour réaliser ce projet, beaucoup au-desssus de mes forces assurément, je comptais tout particulièrement sur la correspondance de Bunel, qui est nourrie d’un bout à l’autre de faits contemporains et des sentiments suscités par ces faits.
C’est vraiment une correspondance substantielle et animée, à la différence de bien d’autres qui sont ou purement artificielles ou du moins encombrées d’éléments scolaires comparables aux branches mortes d’un arbre encore vivant. Lorsque Paul Manuce préparait une de ses lettres, « il laissait, nous dit-on, une distance de quatre doigts d’une ligne à l’autre pour remplir cet espace d’autres mots, s’il en trouvait de meilleurs. Et afin que ses lettres eussent toute la perfection qu’il était capable de leur donner, il n’achevait qu’à la fin de l’automne celles qu’il avait commencées au printemps. » Il est clair que Bunel ne suivait pas du tout cette méthode. Il se plaint d’ailleurs, à plusieurs reprises, de ne savoir pas écrire sans avoir quelque chose de précis à exprimer. Le caractère de l’homme a servi l’épistolier tout en le gênant : il n’a pas écrit une page inutile.
Qu’il ait été toujours cicéronien dans ses expressions et dans sa syntaxe, c’est une autre affaire, et il y aurait lieu de le contester, quoique M. Samouillan ait peu touché cette corde. Mais l’utilité du « cicéronianisme » ressort d’autant mieux de la difficulté qu’ont eue ses meilleurs représentants pour éviter toute incorrection. L’essentiel, d’ailleurs, à cet égard, c’est la saveur du latin classique, qu’on goûte certes dans les lettres de l’humaniste toulousain. Combien de savants latinistes nos contemporains, très capables de noter chez lui plus d’un mot contestable, plus d’un tour suspect de solécisme, ne sauraient écrire une page de latin sans y mettre la raideur d’un thème laborieux et la physionomie française ou tudesque de leur pensée !
Sur le chrétien, que la thèse de M. Samouillan nous fait intimement connaître par des traits bien choisis dans ses lettres, il reste pourtant un point délicat qu’il n’a pas pleinement éclairci. Un critique, d’ailleurs bienveillant autant que judicieux, lui en a fait le reproche. « M. Samouillan, dit M. Devaux, dans Y Université catholique de Lyon, croit fermement que Bunel était catholique et même un excellent catholique. La démonstration était nécessaire, puisque Bunel avait été chassé de Toulouse sous l’inculpation d’hérésie. Il prouve fort bien qu’il suffisait d’être humaniste dans certains milieux pour être suspecté de tendances hérétiques ; il prouve même que pendant son séjour en Italie chez Lazare de Baïf et mieux encore chez le saint évêque de Lavaur, Georges de Selve, il était animé du plus pur catholicisme. Mais n’était-ce pas le résultat d’une conversion ? Etait-il bien catholique lors de son bannissement ? N’avait-il donné aucun gage au luthéranisme ? D’où vient alors que Bèze et Calvin l’ont traité comme un renégat et un transfuge ? Il nous semble que ce point important n’a pas été suffisamment éclairci, et que si Bunel adhérait aux idées nouvelles dans la première période de sa vie, il y avait là une circonstance atténuante pour les sévérités de la barbaries tolosana. »
Je le crois aussi. Mais si l’on étudiait de plus près les témoignages intéressés, que M. Samouillan ne cite que d’après Bayle ; si on les confrontait avec les textes de Bunel lui-même et des autres humanistes toulousains plus ou moins suspects de nouveautés religieuses ; si l’on parvenait surtout — : ce qui ne doit pas être impossible — à compléter par de nouveaux documents cette curieuse partie de nos annales urbaines, on arriverait probablement aux conclusions que je vais indiquer : Bunel fit partie à Toulouse d’un groupe studieux dont plusieurs membres professèrent l’hérésie ; — les autres et lui-même durent, au premier moment, y incliner plus ou moins, par entraînement de jeunesse, par zèle dépourvu de prudence, par défaut d’éducation théologique, par aversion pour des abus trop réels et pour une routine trop favorable à l’ignorance et à la paresse. — Mais Bunel fut bientôt éloigné de la nouvelle secte, précisément par ce qui en faisait alors le dogme capital : l’asservissement de la liberté humaine à la prédestination divine ; d’où vient que Bèze le donne pour un pur pélagien. — D’autre part, il fut surtout victime de ses goûts studieux, et emporta dans son exil, avec une forte dose d’amertume contre le zèle des inquisiteurs toulousains, un certain trouble d’esprit, au moins jusqu’au séjour de Padoue. Là ses incomparables amis, ces belles et saintes âmes, Reginald Pôle et Jacques Sadolet, durent lui
révéler bientôt l’idéal qu’il poursuivait : l’union parfaite de l’humanisme et de la foi chrétienne.
De ses justes plaintes contre l’intolérance des fauteurs de barbarie, nous avons un monument notable dans une lettre adressée à son jeune ami Jacques du Faur. Cette lettre a été publiée sans date ; mais elle fut sans doute écrite vers le temps de l’arrêt de bannissement, à une époque où le futur premier président du Parlement hésitait encore, au début de sa carrière, et tout en envoyant des secours au proscrit, lui demandait conseil sur le but à poursuivre et sur les études à cultiver : sciences sacrées ou lettres profanes. Lisez la réponse du pauvre humaniste suspect d’hérésie luthérienne :
« Si j’osais confier au papier les pensées qui me viennent à l’esprit, vous auriez de moi, bien souvent, de longues lettres. Mais tel est le malheur des temps que la pensée même, qui a toujours été libre, n’échappe pas à la tyrannie de certaines gens. Aussi, quelques remerciements que réclame de moi la grandeur de vos bienfaits, je ne les exprimerai pas ici : il pourrait vous tourner à mal d’avoir employé une partie de vos biens à secourir la détresse d’un de vos semblables. Je vous exhorterais à la piété chrétienne ; mais je ne puis le faire sans encourir de forts soupçons d’impiété. Si je vous pousse à étudier la langue grecque, je n’échapperai pas à la calomnie ; car ces étranges personnages sont persuadés et disent partout bien haut que plus on sait de grec, plus on a de mauvais sentiments en religion. Si je vous conseille de lire les poètes latins, ils sont, disent-ils, pleins d’impuretés et d’idées impies. Si, me tournant d’un autre côté, je veux vous appliquer à la lecture des épîtres de saint Paul, c’en est fait de moi : voilà l’indice le plus sûr de la secte luthérienne. J’ai beau regarder de toutes parts, je 11e sais à quoi m’arrêter. Il y a bien une route qui conduit aux honneurs, à la richesse et aussi aux plaisirs ; et comme c’est la plus large, je vois la plupart des hommes, je ne dirai pas y marcher, mais s’y précipiter. Si vous voulez y entrer vous-même, je ne me poserai pas en juge devant vous. Je ne vous conseille certes pas une telle conduite, mais je ne vous détourne pas absolument de vous accommoder aux temps, pourvu que vous n’alliez pas trop loin sur cette voie. Ici ce ne sont pas seulement les mots qui me manquent, c’est le sujet qui m’échappe. Parler librement selon ma pensée, c’est périlleux et, de plus, il est à craindre que je n’obtienne rien. Plaider contre mon sentiment et contre ce qui est juste, je n’ai pas encore pu 111’y résoudre. Le parti qui 111e reste est de me taire, je ne vois rien de plus sûr, et je vous engage à faire de même et à songer non
LÉONCE COUTURE
seulement à ce que vous regardez comme le vrai, mais aussi à ne pas vous perdre. Adieu. »
Et dans un post-scriptum : « ...Je vous écrirai un autre jour avec plus de soin et de gaieté. Aujourd’hui, j’ai l’âme bien troublée. Adieu de nouveau. »
Quand Bunel eut trouvé la paix dans ce que j’appelais tout à l’heure son idéal, son zèle contre les abus put se manifester librement sans inspirer le moindre soupçon légitime contre son orthodoxie. Si quelques censeurs renouvelèrent parfois cette vieille accusation, ils prirent texte précisément de ses vertus austères et de son attachement à la religion. On osa bien calomnier de la même manière G. de Selve, le saint évêque de Lavaur. En le défendant victorieusement, Bunel, M. Samouillan a raison de le dire, faisait sa propre apologie.
Au reste, c’est dans la société assidue, dans raffectueuse familiarité de ce prélat que la religion de Bunel prit évidemment sa forme la plus élevée et la plus austère. Entachée d’abord peut-être de quelques ferments suspects, elle dut se purifier au contact de Pôle et de Sadolet, se fortifier et s’exalter ensuite sous l’influence de l’évêque de Lavaur. C’est de l’évêché de cette petite ville, par exemple, qu’est partie la remontrance qui suit à l’adresse des prélats qui manquaient au devoir de la résidence pour le service des princes. Notez que le destinataire de cette vigoureuse lettre est un des plus grands personnages du temps, Gabriel de Gramont, évêque de Tarbes, ambassadeur de François Ier auprès de Charles-Quint.
« ...S’il y a quelqu’un qui désire vous voir comblé d’honneurs et de dignités, c’est moi. Si vous avez de nombreux amis tout dévoués à votre gloire, je me flatte de ne le céder à aucun d’eux sur ce point. Mais peut-être ceux qui vous veulent du bien n’apprécient-ils pas à la même mesure que moi le bonheur, l’honneur, la dignité. Ils trouvent magnifique d’assister aux entretiens et aux conseils des princes ; une mission importante leur paraît le meilleur moyen d’établir au loin son crédit et d’assurer à ses travaux les plus hautes récompenses... Quant à moi, pour en décider, je considère avant tout combien les choses de Dieu l’emportent sur les affaires des hommes, le ciel sur la terre, l’éternité sur le temps. Qu’il soit glorieux, puisque tant de gens le pensent, de connaître les desseins des rois ; combien l’est-il davantage de pénétrer ceux de Dieu luimême ! Qu’il soit beau d’être envoyé par le roi à l’empereur pour de graves intérêts ; être envoyé par le Christ lui-même, non pas à un homme, mais à tous les hommes, pour l’affaire la plus importante, pour le salut de tous, n’est-ce pas mille fois plus beau ? Ils
ETUDES LATINES
se trompent bien, à mon jugement, ceux qui vous croient plus élevé en dignité depuis que vous êtes employé au gouvernement des affaires humaines. Quand on m’aura persuadé que de descendre d’une haute cime dans une vallée basse et profonde, ou mieux du ciel sur la terre, c’est s’élever, alors seulement j’avouerai que votre gloire augmente dans un emploi qui ne peut que la diminuer. Est-ce qu’il ne serait pas plus glorieux pour vous de vous occuper des âmes dont Jésus-Christ vous a commis le soin, de penser jour et nuit à corriger les mœurs des hommes, à restaurer la religion, à apaiser la justice de Dieu ?... Si vous montriez à vos diocésains de Tarbes, par l’exemple et par la parole, comment ils doivent vivre, vous travailleriez, à mon avis, bien plus efficacement à préparer la paix et vous rendriez à l’Etat de plus grands services qu’en exposant à l’empereur les commissions du roi de France ; comme mon patron, en remplissant à Lavaur sa charge épiscopale avec l’approbation de tous, sert mieux l’intérêt commun que s’il partait pour l’Allemagne au nom du roi... »
Il peut y avoir là quelque exagération. A une époque où le devoir sacré de la résidence était mis en oubli par tant d’évêques, il ne fallait peut-être pas gourmander si sévèrement celui qui, en quittant son troupeau, avait du moins l’excuse d’aller préparer la paix de l’Europe chrétienne. Mais, en lisant la lettre entière, on voit que Bunel ne comptait pas du tout sur le succès de Gabriel de Gramont, osait même prophétiser son échec. Dès lors, il avait toute raison de plaider près de lui la cause de ce pauvre diocèse de Tarbes, entré déjà dans cette longue période de désordre qui devait aboutir aux ravages des hordes de Montgomery. Mais quelle vigueur de foi et quelle ardeur de zèle dans cette éloquente lettre ! Le style, est oratoire plutôt qu’épistolaire sans doute, mais qu’importe ? Ou n’y saurait méconnaître l’accent profond d’une âme religieuse. J’ai lu nombre de correspondances des humanistes du seizième siècle, dont quelques-uns furent de dignes prélats et même des cardinaux de la sainte Eglise romaine ; je ne me souviens pas d’avoir rencontré ailleurs un langage plus empreint de foi et d’austérité chrétiennes.
Que d’ailleurs la mesure ait manqué plus ou moins à ce laïque si dévoué aux intérêts de l’Eglise, il y a lieu de le croire ; mais comment lui en faire un crime, si l’on songe surtout qu’il réagissait contre la tiédeur religieuse, les tendances profanes, l’esprit païen de la plupart de ses rivaux littéraires ? L’austérité de sa vie, la rigueur de sa morale étaient si connues qu’à la mort de l’évêque de Lavaur il fut accusé d’avoir contribué par ses conseils sévères
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à des mortifications qui avaient abrégé la carrière du saint prélat. Il se justifie de ce grief ; loin d’exciter le zèle de son bien-aimé protecteur, il a essayé de le modérer. Mais comme on voit qu’il goûte, malgré tout, et qu’il admire cette vertu poussée trop loin ! La pensée religieuse avait fini par dominer cette âme d’humaniste jusqu’à l’exposer à quelque excès de rigueur contre les humanités elles-mêmes. On en trouve une preuve frappante dans une sorte de discussion pacifique, où il eut l’honneur de figurer à la suite des plus illustres prélats cicéroniens de l’époque: Pôle, Bembo, Sadolet. Si j’avais trente pages à ma disposition, j’aimerais à citer tout au long ce dossier épistolaire, l’un des plus curieux de l’époque parce qu’il caractérise à merveille les vrais rapports de l’humanisme et de la théologie dans l’Italie du seizième siècle. Pour ne pas m’exposer à de^ longueurs, j’emprunte presque textuellement le résumé de Bayle, qui en dit juste assez pour marquer le rôle de Bunel dans ce conflit pacifique.
« Un professeur de Padoue censurait dans ses leçons ceux qui, pour être plus attachés à la philosophie qu’il n’est nécessaire à un chrétien, négligaient les saintes lettres toute leur vie ou ne s’y appliquaient que bien tard. Les raisons de ce professeur touchèrent quelques-uns de ceux qui méritaient sa censure. Ils commençaient donc à négliger la philosophie pour embrasser la théologie, lorsqu’ils furent ramenés à leurs anciens errements, chose étrange ! par une lettre de Sadolet, qui représente dans cette affaire les intérêts des études profanes. Ce revirement est exprimé par Bunel en termes énergiques : Repudiata tlieologia, quam paulo ante veluti castissiman conjugem sihi desponderant , ad veterem pellicem, quam a se dimittere cogitabant et ejus blandissimas illecebras revolvuntur. Or, voici l’occasion de la lettre qui avait produit le scandale si vivement dépeint par Bunel.
« Réginald Pôle, écrivant à Sadolet, le supplia de faire en sorte que Lazare Bonamico s’attachât aux saintes lettres ou que du moins il abandonnât la réthorique pour s’appliquer à l’étude de la philosophie. Pôle espérait que cette étude n’arrêterait pas longtemps Bonamico et qu’elle le mènerait à la théologie chrétienne. Sa pensée était que l’éloquent professeur de Padoue s’apercevrait que les lumières de la raison ne peuvent conduire l’homme qu’à lui faire enfin avouer qu’il sait une seule chose : qu’il ne sait rien. C’est là, selon lui, le non plus ultra de la philosophie, d’où l’on doit conclure nécessairement que l’esprit de l’homme a besoin d’une autre lumière pour dissiper les ténèbres de son ignorance. Sadolet répondit qu’il trouvait étrange et dangereux ce mépris de la philo-
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sophie, puisque sans elle la théologie ne peut subsister. » Cette lettre, dictée par la plus saine intelligence des vrais rapports de la science rationnelle et de la science sacrée, produisit chez quelquesuns le revirement que déplorait Bunel. A son tour, dans une lettre qu’il faut lire après les deux plaidoyers un peu prolixes de Pôle et de Sadolet, notre humaniste toulousain se fait le rapporteur du procès, et, sans condamner Sadolet, travaille non sans quelque exagération à ramener le sentiment de ce dernier à celui de Pôle. C’est aussi pour Pôle que Bayle se prononce, mais précisément parce qu’il trouve dans la thèse excessive du zélé prélat un appui pour son scepticisme perfide.
On voit donc que la mesure a pu manquer parfois, en théorie et en conduite, à notre philosophe chrétien. Mais on voit surtout que le principe de sa doctrine et de sa vie, c’était la foi religieuse la plus énergique ; de sorte que s’il fut, au jugement de ses contemporains les mieux placés pour en bien juger, un des agents les plus habiles de la Renaissance classique, il doit surtout rester pour nous un des types les plus caractéristiques et les plus attachants de la Renaissance restée chrétienne, dans une période où trop d’historiens n’ont su voir que le triomphe du paganisme littéraire, philosophique et pratique.
J’ai presque eu l’air de perdre de vue M. l’abbé Samouillan et sa thèse en m’occupant de son héros. Pourtant, je me servais constamment de son excellent travail, tout en relevant çà et là plutôt ses légers défauts que ses très solides mérites. Le fait est que je ne saurais assez louer la sûreté de jugement, la modération d’idées, la finesse d’analyse dont témoignent et la composition entière et, pour ainsi dire, chacune de ses pages. Je veux pourtant lui adresser encore un reproche. Il y a quelques lacunes dans les indications biographiques, ordinairement rejetées en note. On les remarquerait moins peut-être si l’auteur avait supprimé les derniers mots de son titre : De Petro Bunello ejusque amicis. Un livre bâti presque uniquement sur l’analyse d’une correspondance implique de toute nécessité la connaissance des correspondants ; mais lorsque plusieurs ont plus de notoriété que l’auteur même, il ne faut pas laisser croire qu’ils sont l’objet direct, même secondaire, du livre en question. Au reste, ces minuscules notices sont habituellement exactes, sauf quelques défaillances, dont la plus forte est la confusion du cardinal du Bellay avec le cardinal de Lorraine (pp. 12, 13).
LÉONCE COUTURE
Si j’exprime ees critiques presque superflues, après un éloge très insuffisant, c’est que M. l’abbé Samouillan aura peut-être — et je le souhaite vivement — la bonne pensée de reprendre son travail en sous-œuvre. Je ne parle pas d’une édition nouvelle, ce qui serait inoui, je crois, dans l’histoire des thèses latines de doctorat. Il s’agirait d’un rifacimento en bon français, pour la plus grande commodité de l’immense majorité des lecteurs. Une biographie de Pierre Bunel, avec un peu moins de menues discussions et d’analyse, avec un peu plus de développements purement historiques et d’emprunts étendus à la correspondance de l’excellent humaniste, serait un ouvrage aussi agréable qu’instructif, dès qu’il se présenterait sous cette forme si française, je veux dire si franche et si vive, qui recommande, autant que la solidité du fond, le beau livre de M. Samouillan sur Olivier Maillard.