LA CORRESPONDANCE DE CHAPELAIN
Un des hommes les plus érudits de ce temps, un de ceux qui connaissent le mieux, en particulier, l’histoire et la bibliographie de notre seizième et de notre dix-septième siècle, M. Ph. Tamizey de Larroque, a donné au public, en 1880 et 1883, deux gros volumes de lettres de Chapelain. Ces lourds in-quarto, de près de dix-huit cents pages à deux colonnes, d’une impression fine et compacte, sortis des presses de l’imprimerie nationale, n’iront guère que dans les bibliothèques publiques, et n’auront guère d’autres lecteurs que les érudits habitués à feuilleter la riche collection des Documents inédits sur l’histoire de France, dont ils font partie. Le nom de l’auteur décrié de la Pucelle suffirait à éloigner les simples amateurs. Il y a plus : parmi les travailleurs voués aux études historiques, tous n’ont pas bien compris l’à-propos de cette publication. Au dire de quelques exclusifs, que j’ai eu moi-même l’occasion d’entendre, l’histoire n’a presque rien à voir dans cette interminable série de lettres : on aurait pu les laisser dormir dans le département des manuscrits à la Bibliothèque, pour le seul usage des amateurs de minuties et d’anecdotes littéraires, qui auraient continué de les consulter au besoin, attirés surtout par l’appât de l’inédit. Mieux valait pour nous et pour elles cette demi-obscurité que le grand jour d’une édition officielle ; car l’argent des contribuables a payé les frais de ces gros volumes qui, sans doute, n’auraient jamais pu paraître dans d’autres conditions. — Ce double souci des intérêts de l’histoire sérieuse et de l’emploi des
i Lettres de Jean Chapelain de V Académie française, publiées par Ph. Tamizey de Larroque, correspondant de l’Institut. Paris, imp. nat., 1880-1883,
2 vol. in-4° de xxiv-746 et 967 p. — Extr. de la Rev. des Quest. histor., juillet
deniers publics part assurément d’un bon naturel et mérite tout éloge, en principe ; mais il s’égare absolument dans l’application et repose ou sur une idée étroite des études historiques ou sur une complète ignorance du contenu et de la valeur de la correspondance de Chapelain.
C’est un lieu commun aujourd’hui assez rebattu, que l’histoire vraiment digne de ce nom doit s’étendre à toutes les manifestations de l’activité humaine, et qu’à côté et même au-dessus des faits politiques et militaires, elle doit noter attentivement la marche des idées et les progrès des sciences et des lettres. Tout le monde en est persuadé, mais c’est chez plusieurs une de ces croyances dont on ne sait ou dont on ne veut pas voir les conséquences pratiques. L’histoire littéraire, comme les autres branches de l’histoire, se compose de faits souvent obscurs et difficiles à démêler et à classer ; elle exige, dans ses diverses parties — biographie, bibliographie, annales des écoles et des académies, — une étude attentive et patiente des documents originaux. Pourquoi donc l’histoire littéraire était-elle, jusqu’à ces derniers temps, à peine représentée dans les Documents sur V histoire de France ? Sans médire en aucune manière des longues séries de volumes absorbées par ce que Monteil appelait un peu brutalement l 'histoire bataille , et, en particulier, de l’importance accordée aux correspondances diplomatiques, il est clair que cette grande et glorieuse partie de notre histoire nationale, la littérature française, devait avoir son tour et tenir sa place dans une collection dont nous sommes justement fiers. Il me semble, du reste, que cette remarque et cette réclamation avaient été faites depuis quelques années par un juge des plus autorisés et des plus compétents, M. Gaston Paris. Il n’y avait rien à opposer à cette revendication si légitime des droits de l’histoire littéraire. Mais elle avait toujours à triompher de nos goûts et de nos habitudes en pareille matière. Le Français est bien autrement exclusif que les autres peuples modernes dans ses prédilections littéraires : il sacrifie, il oublie, il jette à l’eau périodiquement, toutes les œuvres de second ordre, quelque admiration qu’elles aient excité à leur bon moment, pour ne garder qu’un petit nombre de livres privilégiés, les chefs-d’œuvre, qui semblent doubler de prix, il est vrai, par cet isolement que leur fait une admiration jalouse. Les chefs-d’œuvre ne sont communs nulle part, et on ne saurait leur faire une place trop distinguée ; mais c’est méconnaître les conditions de l’histoire, c’est s’exposer à peu comprendre et à mal admirer les chefs-d’œuvre mêmes, que de borner à leur étude notre travail et notre curiosité en matière
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littéraire. L’intelligence des faits, ici comme ailleurs, suppose la recherche et la connaissance exacte des œuvres secondaires, qui entrent, elles aussi, dans la continuité du développement historique, comme causes, comme effets, comme témoins du progrès des idées, de la langue et de l’art.
Les correspondances des hommes voués par goût et par état à la culture des lettres sont évidemment la source la plus abondante de renseignements en ce genre. Epistolari historia milia fidelior atque tutior, disait le cardinal Baronius, le père des Annales ecclésiastiques. Mais que cet adage s’applique bien surtout à l’histoire littéraire ! C’est dans les lettres des savants, des érudits, des humanistes et des écrivains plus ou moins célèbres, qu’on trouvera, mieux que partout ailleurs les vraies impressions des contemporains sur les œuvres littéraires, l’action de la mode, du milieu et du moment sur ces productions, les idées et les influences qui en ont préparé l’éclosion et le succès, enfin tous les éléments de cette continuité qui est la vie de l’histoire littéraire et qui seule en fait autre chose qu’une série de nomenclatures et d’analyses sans unité et sans intérêt.
Telle est, en particulier, la portée de la correspondance de Chapelain. 11 faut se souvenir en effet que jusqu’au jour fatal où son gros péché poétique, sa Pucelle devint publique, il a tenu en France et sans contestation la tête de la littérature ; qu’il n’a même perdu son crédit d’Aristarque littéraire que longtemps après, sous les coups de Boileau ; et, pour mieux dire, que les beaux-esprits seuls se sont dérobés enfin à son sceptre ou à sa férule, tandis que la plupart des hommes studieux, les littérateurs savants, les érudits appliqués à la double antiquité classique, à l’Espagne et à l’Italie, continuaient à prononcer son nom avec respect. — De plus ce juge patenté des ouvrages de l’esprit se plut, dès l’origine de sa haute situation littéraire, à nouer des relations avec tous les écrivains de renom en France et à l’étranger, et à échanger avec eux ces envois de nouvelles qui étaient, avant le temps des journaux et des revues, la principale source d’informations et de jouissances intellectuelles pour les hommes de lettres.
Du reste, cette énorme correspondance fut hautement appréciée, du vivant de Chapelain et après lui, par les meilleurs juges. Il semble lui-même l’avoir regardée comme un titre solide à la mémoire de la postérité ; car il assigna aux minutes de ses lettres une place honorable dans sa magnifique collection de livres et d’autographes, et il les recommanda à ses héritiers avec un luxe frappant de précautions. Après avoir parlé des lettres que lui ont
adressées les princes et princesses, les cardinaux, les ducs et pairs, les maréchaux de France et autres hauts personnages, il poursuit en ces termes dans son testament : « Celles dont j’ai gardé copie pour me conduire avec mes correspondants, comme MM. Balzac, Heinsius, et toute cette foule d’excellents hommes de toute nation à qui mon témoignage seul a eu le bonheur de procurer des bienfaits du Roi, seront aussi enfermées avec soin dans le plus long de mes coffres, que j’ai destiné à cela, comme aussi celles qu’ils m’ont écrites, qui sont autant de monuments de la glorieuse habitude que j’ai eue avec eux pendant ma vie et que j’ai par tant d’années fidèlement et constamment entretenue... »
Ces dernières lettres ont été perdues, malgré tout : mais la plupart de celles de Chapelain lui-même subsistent et elles ont été consultées souvent depuis deux siècles, par les critiques, les historiens littéraires et les bibliographes, tous unanimes à y attacher le plus grand prix. D’Olivet pour justifier les éloges qu’il accorde à l’auteur de la Pucelle dans sa classique Histoire de V Académie française , écrit ces mots significatifs : « On s’étonnera peut être de me voir tant de zèle pour la mémoire de M. Chapelain. J’en dirai naïvement le motif ; c’est qu’ayant lu plusieurs volumes de ses lettres manuscrites où son âme se découvre à fond, je lui paie, sans avoir égard aux préjugés, le tribut d’estime que je crois lui devoir. » Goujet, non content de témoigner son admiration pour l’étendue et la valeur sérieuse de la correspondance de Chapelain, en profitait pour enrichir sa Bibliothèque françoise. Le dernier propriétaire de l’énorme recueil, Sainte-Beuve, en tirait encore plus de profit pour plusieurs de ses Causeries du lundi, et gardait la meilleure impression de son étude prolongée des papiers de Chapelain. De plus, il les communiquait à plusieurs érudits de sorte que la correspondance encore inédite de Chapelain a servi à d’excellents travaux de notre temps, tels que YHistoire de Corneille de M. Taschereau, l’édition de Mme de Sévigné de M. Adolphe Régnier, celle des Lettres et mémoires de Colbert, par M. Pierre Clément, l’essai de M. Rathery sur Mlle de Scudery, etc.
Toujours appréciée des curieux en matière littéraire, il est pourtant assez naturel que cette correspondance soit restée plus de deux siècles manuscrite. Chapelain avait demandé dans son testament qu’on ne la publiât jamais, à moins que cette publication ne devînt nécessaire, « non pour sa gloire, mais pour la défense de sa réputation )>. Il est vrai que ce motif pouvait être invoqué ; sans avoir subi de bien profondes atteintes de la calomnie, le caractère moral de Chapelain avait été souvent méconnu, et sa mémoire avait cer-
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tainement tout à gagner à la publicité de ces lettres, qui le présentent si constamment sous le meilleur jour. Mais son nom est resté si décrié littérairement depuis deux siècles, et le goût de l’histoire littéraire a été, pendant la même période, si rare dans notre pays, que l’impression de ces nombreux volumes de lettres devait à peine être l’objet d’un désir ou d’un rêve de curieux jusqu’à notre temps. M. Sainte-Beuve lui-même ne songeait probablement pas à leur ménager cette bonne fortune quand il les destinait à la Bibliothèque nationale. C’était sans doute déjà beaucoup, à son jugement, qu’elles fussent désormais accessibles à tous les travailleurs, et à l’abri, dans ce dépôt public, des chances de dispersion et de perte dont elles avaient déjà trop souffert, malgré les précautions testamentaires de leur auteur.
En effet, Chapelain avait eu beau prescrire que sa riche collection ne fût ni vendue ni partagée ; il avait eu beau la léguer à son petit neveu Claude Ménard, et après lui, par substitutions successives, à tel membre de sa famille qui ne ferait comme lui profession que de belles-lettres ; transportée successivement chez ses divers possesseurs, la précieuse bibliothèque s’amoindrit à chaque mutation, et vers 1780 elle disparaît sans qu’on puisse en retrouver la trace. Les lettres adressées à Chapelain ne se montrent nulle part ; et c’est un fait digne de remarque que les chercheurs et les vendeurs d’autographes n’aient pas retrouvé la piste de ce trésor inappréciable dont nous n’avons plus que l’inventaire, c’est-à-dire tout juste ce qu’il faut pour exciter les convoitises et les regrets des amateurs de reliques du grand siècle. Il nous indique, en effet, plus de quatre mille lettres autographes, signées par la reine de Suède, le duc et la duchesse de Longueville, M. et Mlle de Scudery, Conrart, Godeau, Fléchier, Corneille, Scarron, Racan, Pellisson, Huet et cent autres. Où tout cela se cache-t-il? Car le recueil n’a pas été dispersé (on en aurait vu des échantillons dans les ventes) et il en coûte de croire qu’il ait péri tout entier d’un seul coup. Les lettres de Chapelain lui-même n’étaient que des minutes qu’on a cru longtemps de sa main, mais qu’une étude plus attentive a fait reconnaître pour des copies d’un secrétaire. Elles ont été moins jalousement gardées peut-être. Plusieurs hommes de lettres en ont obtenu communication, depuis Camusat qui en publia un tout petit recueil en 1726, jusqu’à Goujet vers 1750. A cette date, la correspondance de Chapelain, de 1632 à 1673, était encore incomplète. Un siècle après il y manquait tout un volume sur six, et un volume qui en valait deux, car il renfermait les lettres écrites de 1641 à 1658 inclusivement. Les cinq volumes subsistants passèrent
d’une maison religieuse de Paris qu’on ne nomme pas à M. Sainte- Beuve, par l’intermédiaire de M. Toulouse, libraire bien connu de la rue Cassette. Qui sait si la maison religieuse en question ne possède pas encore le volume le plus important, ce semble, de la collection et de plus la magnifique série des lettres écrites à Chapelain par tant de personnages célèbres ?
Jouissons en attendant des nouvelles découvertes, du trésor déjà bien riche qui est mis à notre disposition, et rendons grâces au Comité des travaux historiques qui a eu deux bonnes inspirations à la fois ; celle de décider la publication partielle de cette volumineuse correspondance, sur le rapport de feu M. Rathery, et celle d’en confier le soin à l’homme le plus capable par son érudition et par ses habitudes de critique attentif et de travaileur infatigable de faire un choix judicieux, d’établir un bon texte et d’en augmenter la valeur par un commentaire perpétuel offrant tous les éclaircissements désirables sur les noms et les faits.
Il a eu d’abord à faire un choix ; publiée intégralement, la collection épistolaire de Chapelain aurait rempli cinq volumes du grand format des Documents inédits sur l’histoire de France. C’était trop sans doute, d’autant que plusieurs des missives du poète avaient peu d’importance : par exemple, celles qui ne renfermaient que de minutieuses consultations grammaticales ou littéraires, ou des corrections de mauvais vers ; et aussi celles qui ne se rapportaient qu’à des affaires privées ou même aux infirmités de l’auteur. « Car le pauvre Chapelain, dit M. Rathery, surtout vers la fin de sa vie et de sa correspondance, revient à satiété sur sa gravelle, sa bile, ses humeurs mordicantes, le tout dans un style qui rappelle moins un académicien que M. Argan du Malade imaginaire. » Restaient les lettres, en beaucoup plus grand nombre, adressées à des écrivains ou à de hauts personnages et relatives soit aux événements publics, soit, et plus souvent, aux nouvelles littéraires. Mais ici encore il fallait faire quelques sacrifices : car la commission n’accordait que deux volumes, qui en valent près de quatre, il est vrai, grâce à la disposition du texte en deux colonnes et à une impression en caractères assez menus. Ces sacrifices ont dû coûter à l’éditeur, dont tous les érudits connaissent la curiosité universelle. Mais il a su tout concilier : les lettres qui ont un intérêt sérieux, en quelque genre que ce soit, sont reproduites en entier (il y en a plus de mille) ; les lettres moins importantes, mais qui offrent quelque passage utile, sont analysées et au besoin citées par extraits en note, à la suite de celles qui les précèdent dans l’ordre chronologique ; les lettres insignifiantes seules sont passées
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sous silence ; encore ont-elles leur mention dans une liste complète qui termine l’ouvrage.
Le texte a été soigneusement établi d’après les minutes. On pourra même trouver que telle ou telle transcription irrégulière aurait dû être rectifiée, sans autre avis, dans l’imprimé au lieu d’être reproduite scrupuleusement : mais l’idée que les minutes étaient de la main de Chapelain n’a été abandonnée qu’un peu tard par le savant éditeur, qui par là même s’est cru obligé à cette réserve extrême. Il aurait été peut-être à propos d’étendre encore plus loin la liberté des corrections en ce qui concerne les textes plus ou moins altérés par le copiste. L’annotation de M. Tamizey de Larroque supplée, il est vrai, à ces défaillances. Toutefois il est resté, çà et là, surtout dans les textes italiens, un certain nombre d’incorrections qui peuvent troubler les lecteurs peu habiles dans l’idiome de si.
Quant à cette annotation elle-même, il est à peu près inutile de la recommander ici. M. Tamisey de Larroque est bien connu des lecteurs de la Revue des questions historiques par le soin infini qu’il apporte à l’illustration des textes inédits dont il enrichit pour ainsi dire chaque jour notre histoire et notre littérature. Il n’a jamais eu pareille occasion de démontrer sa préparation toute spéciale au sujet du dix-septième siècle. Chaque lettre de Chapelain soulève, par des demi-mots, par des indications elliptiques, par des faits simplement rappelés ou sous-entendus, par les citations, allusions, noms propres de lieux et de personnes qui se pressent à chaque page, une multitude de questions souvent insolubles pour la plupart des lecteurs même instruits. Le commentaire, en dépit des conseils de discrétion du Comité des travaux historiques, a donc dû prendre des proportions fort étendues ; il atteint souvent malgré l’économie de place ménagée par un caractère fort menu, quoique bien lisible, le quart et la moitié de la page. Mais aussi doublet-il — expression banale qui n’a rien ici que de fort exact — l’intérêt historique et littéraire de la correspondance érudite dont il éclaire et complète toutes les parties. Le nombre des références nullement vulgaires, des notices vraiment neuves, des rectifications de faits et de dates, des particularités bibliographiques, jetées dans ces notes, est incalculable. J’aurai occasion de citer tout à l’heure quelques exemples, cueillis presque au hasard dans un petit nombre de pages, de ces enrichissements apportés à l’histoire littéraire. Je dois, de plus, noter ici, pour attirer l’attention des intéressés sur un détail qui n’est pas du ressort de cette Revue, les quatre ou cinq cents notes philologiques répandues dans les deux volumes, et dont
l’auteur a eu l’heureuse pensée cle dresser, dans les dernières pages de cette publication, une liste alphabétique. C’est là une contribution très importante au Dictionnaire historique de la langue française moderne, dictionnaire qui sera bientôt entrepris, espérons-le, par quelque disciple de M. Frédéric Godefroy, mieux encore par M. Godefroy lui-même, quand il aura terminé son précieux glossaire du vieux français.
Une revue même très sommaire des révélations historiques sur le dix-septième siècle que nous apporte la correspondance de Chapelain, dépasserait de beaucoup les limites de cet article. Je me contente donc de choisir presque au hasard, dans des notes prises au cours de quelques lectures trop peu suivies, de courtes indications qui feront au moins entrevoir à quelle variété de sujets touchent ces lettres et combien de travailleurs sont intéressés à les consulter. Je ne parlerai guère que de ce qui regarde la littérature et la société françaises, mais après avoir signalé deux chapitres de littérature étrangère pour lesquels ces deux volumes contiennent de vraies richesses.
Chapelain connaissait à fond la langue italienne et suivait, avec la passion d’un lettré de Florence ou de Rome, les productions et les discussions érudites d’au-delà des monts. Les Italiens lui devaient quelque reconnaissance pour avoir présenté à la France, je ne dis pas Y Adone du cavalier Marin, mais la Secchia rapita du Tassoni : car c’est à lui qu’est due l’édition princeps de ce petit poème, donnée en 1662 à Paris, chez Toussaint du Bray ; on l’apprend pour la première fois, avec des détails curieux sur la jalousie de Marino, sur l’intervention de Vaugelas, etc., dans une lettre écrite plus de quarante ans après (II, 525). Mais c’était sur des preuves beaucoup plus sûres de sa compétence en fait de toscan que l’Académie de la Crusca, par un vote unanime, avait admis Chapelain, en même temps que Ménage, au nombre de ses membres, à la suite d’un double mémoire sur un vers de Pétrarque adressé par les deux rivaux au docte aréopage. Il me semble (mais je crains de me tromper sur ce point) que M. Tamizey de Larroque n’a indiqué nulle part la lettre italienne de remerciement écrite à ce/te occasion par Chapelain, le 10 novembre 1654, lettre qui se trouve, avec les autres pièces relatives à ce petit événement, dans les Mescolanze de Ménage. Quoi qu’il en soit, les passages vraiment intéressants pour
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l’histoire littéraire de l’Italie au dix-septième siècle abondent dans ces deux volumes. Presque au commencement du premier (p. 13), on rencontre un examen approfondi de la Guerre de Flandre du cardinal Bentivoglio, examen qui passa sous les yeux du cardinal de Richelieu, et qui dut lui montrer que le critique serait au besoin, comme il l’écrivait lui-même en 1667, « propre à servir dans les négociations étrangères ». Mais sa compétence et sa curiosité de cruscante y paraissent encore mieux que sa connaissance des affaires, et, malgré un peu de pesanteur technique, la pièce est encore très digne d’attention. Dans le second volume, les passsages relatifs à l’académie florentine et aux productions latines et toscanes de l’Italie se multiplient ; les lettres à Carlo Dati, à Graziani, secrétaire du duc de Modène, à Ottavio Ferrari, professeur à Padoue, et à plusieurs autres Italiens, compteront désormais parmi les pièces à consulter pour l’histoire érudite et académique de la péninsule au milieu du seicento.
D’autres étrangers, pour quelques-uns desquels Chapelain sut obtenir les encouragements pécuniaires de la cour de France, reçoivent de lui des lettres non moins nombreuses, non moins intéressantes. Je veux parler des Heinsius, de Grævius, de Gronovius, etc..., ces doctes représentants de la poésie et de la philologie latines en Hollande.
Le retour de notre génération à la philologie classique doit faire lire avec une vive curiosité surtout la correspondance de Chapelain avec M. Heinsius, humaniste et poète latin de tant de renommée (sans parler de son rôle politique), et qui eut tant de rapports avec les érudits français de son temps. D’ailleurs, on ne saurait trop le rappeler après deux ou trois siècles d’oubli presque total, l’école hollandaise de philologie classique est une des gloires littéraires de la France, dont elle garda l’esprit net et pratique, à partir de son fondateur, le plus illustre des humanistes français, le grand Scaliger. Il faut assurément laisser à l’actif de Chapelain comme un témoignage sérieux d’estime profonde et réfléchie, encore plus de reconnaissance, les belles paroles écrites par Grævius à la nouvelle de sa mort : Unus omnium candidissimus ingeniorum æstimator , quæ ad optimarum artium dignitatem augendam ubique gentium et plausu et præmiis incitabat ; ipse ingenio, doctrina, gravitate vitæque sanctitate imprimis conspicuus, ut illius memoriæ et meritis erga doctrinæ politioris cultores omnis ætas perpetuo sit debitura i.
1 Sylloge epistolarum de P. Burmann, t. IV, p. 240.
Mais c’est naturellement l’histoire littéraire de la France qui a le plus à gagner dans cet immense répertoire. Il n’est guère de noms un peu notables des deux premiers tiers de notre dixseptième siècle qui ne figurent dans la longue table alphabétique placée à la fin de l’ouvrage, et la plupart y sont suivis d’un très grand nombre de références. Les théologiens, surtout ceux de Port- Royal, Arnauld, Saint-Cyran, Le Maître, l’abbé de Bourzeys y sont pour des éloges circonspects, quelquefois aussi pour des particularités piquantes, dont Sainte-Beuve n’a pas oublié de profiter. Les philosophes eux-mêmes trouvent dans Chapelain un juge attentif, et non seulement sympathique mais assez compétent. Répondant à une lettre de Gassendi il ne craint pas de regarder comme « un des plus grands contentements qu’il ait reçus de sa vie » l’annonce de *« cette belle philosophie tant désirée (I, 63) ». Et son admiration pour le restaurateur de l’épicurisme ne le rend pas injuste pour Descartes, qu’il appelle « le plus éloquent philosophe des derniers temps (I, 189) >>. Il est vrai que l’auteur du Discours de la méthode avait prévenu Chapelain par ses louanges (I, 153), et que celui-ci ne cachait pas sa faiblesse au sujet des compliments même exagérés qu’on lui adressait. II adopte à ce propos un bien joli mot du maréchal d’ Ancre, qu’il a été le premier, je crois, à nous faire connaître : « Tu me flattes, mais tu me fais plaisir. Tu m’aduli, ma tu mi piaci1 2. » N’omettons pas, dans cet ordre d’études sévères auxquelles Chapelain ne se montra jamais indifférent, les éloges qu’il accorde à Pascal, encore assez peu connu, mais qu’il déclare « né pour les grandes découvertes (II, 48) ».
Toutefois, les litterœ politiores 2 l’occupent davantage, et c’est avant tout sur les beaux esprits et les poètes du temps que ces deux volumes offriront une moisson abondante de renseignements curieux. Déjà M. H. Chardon a su faire son profit, pour la biographie de Rotrou, de quelques mots un peu énigmatiques, mais bien vifs, sur la servitude honteuse à laquelle s’était imprudemment assujetti « un garçon de si beau naturel (I, 6) ». Mais il n’y a qu’à prendre, sans avoir rien à deviner, bien d’autres anecdotes biographiques ; par exemple les vaines tentatives de Voiture pour débaucher Madame de Maure (I, 603), et cette historiette sur le vieux Malherbe, qui caractérise mieux qu’aucune autre ses embarras et
1 II me semble que Balzac attribue ce propos à Richelieu, mais je ne trouve pas le passage.
2 Voyez (pag. 332 Rev. des Quest. hist., juillet 1885) l’article de M. Tamisey de Larroque sur le travail de M. Chardon.
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cérémonies d’écrivain : « Malherbe m’a dit autrefois qu’ayant à écrire à Mn,e la princesse de Conti sur la mort de son frère cette belle consolation que vous avez tant vue, il lui fit faire un voyage exprès à Saint-Germain, afin qu’on ne pût pas dire qu’étant en une même ville, il n’avoit qu’à lui dire ce qu’il écrivoit (I, 573). »
Je ne sais si la collection des Grands écrivains de la France contiendra un jour les œuvres de Balzac ; en tout cas une édition critique de ce précurseur est bien à désirer pour servir à l’histoire de la langue et de l’éloquence françaises. Or nulle part on ne trouvera pour ce travail plus de lumières que dans la correspondance de Chapelain, en y joignant, bien entendu les notes de son savant éditeur. Déjà M. Tamizey de Larroque avait enrichi la collection épistoïaire de Balzac de cent soixante et onze lettres à Chapelain 1, annotées avec une érudition curieuse et sûre qui ne laissait à peu près rien à désirer ; cette fois, les lettres de Chapelain à Balzac paraissent à leur tour, avec un appareil non moins remarquable de recherches biographiques et critiques. M. Tamizey de Larroque fournit, en particulier, des redressements notables en ce qui concerne la date des lettres du grand épistolier de France : ainsi plusieurs lettres relatives à M. de Noailles, ambassadeur à Rome, étaient datées de 1636, tandis qu’elles sont de 1633 (I, 33) ; la protestation fort importante de Balzac au sujet de son premier écrit, de son imprudent Discours politique sur l’état des Provinces-Unies (Leyde, 1638, in-4°), porte dans ses Œuvres complètes la date du 15 octobre 1637 ; elle est d’août 1638 (I, 276). Autre éclaircissement. Le beau fragment latin de Balzac, fictum pro antiquo, cette virulente satire censée dirigée contre les poètes flatteurs de Néron, et qui a si bien trompé les meilleurs juges qu’elle figure sous le nom de Turnus dans les collections d’auteurs latins de Pankoucke et de M. D. Nisard, avait été inspiré, pensaient quelques critiques, par une vive rancune contre le cardinal Richelieu. On a aujourd’hui toute certitude sur ce point, Chapelain, « le plus intime confident de Balzac », comme l’appelle son éditeur, ayant déclaré (II, 163) que la pièce « avait été conçue par lui dans le désir de se venger sûrement du premier ministre d’alors qui, ou ne lui avoit pas tenu parole pour son avancement aux dignités ecclésiastiques, ou n’avoit pas continué à favoriser la réputation de ses écrits ».
Valentin Conrart et le nain de Julie, plus tard évêque de Grasse, Antoine Godeau, reviennent presque aussi souvent que Balzac dans
i Lettres de Jean-Louis Guez de Balzac, publiées par Ph. Tamizey de Larroque. Paris, impr. nation. 1873, in-4° de 458 p. (Extr. des Mélanges, qui font partie du recueil des Documents inédits ).
la correspondance de Chapelain, et il vaut mieux renvoyer d’un mot à la table alphabétique de la collection que d’efïleurer ce double sujet. Il suffît de remarquer ici que l’amitié fort intime qui régna toujours entre l’auteur de la Pucelle et celui des Eglogues chrétiennes donne une saveur particulière aux missives adressées à ce dernier : les traits familiers y abondent, et Chapelain s’y montre peut-être plus qu’ailleurs en toute liberté.
Les débuts de l’Académie française, à la fondation de laquelle notre auteur eut une si large part, ces débuts qui assez longtemps se confondent presque avec l’histoire entière de notre littérature, occupent une place considérable dans le premier volume des lettres. Tous les académiciens fondateurs, ou peu s’en faut, y ont leurs mentions plus ou moins nombreuses. Sur Richelieu lui-même, il faut signaler au moins les droits qu’il semble avoir à passer pour l’auteur de la Comédie des Tuileries (I, 84, 89, 90). Sur Maynard, des rectifications à sa biographie (I, 76, 113). Sur Boisrobert, l’assurance des services qu’il rendit à Chapelain auprès du Cardinal (I, 38) ; au reste la reconnaissance ne pèse pas à notre épistolier ; ses lettres au trop joyeux frère René sont des plus affectueuses et prennent souvent un ton de gaieté fort agréable. Sur Silhon, toute une série de témoignages qui ne laissent pas d’ajouter plusieurs données positives à l’excellente notice consacrée par M. Kerviler à cet académicien dans la Revue de Gascogne (années 1875-76). Sur Vaugelas, au moins cette piquante chronique du 25 décembre 1637, dont Sainte-Beuve n’aurait pas manqué de faire son profit si elle ne lui avait pas échappé : « M. de Vaugelas, qui jusqu’à présent vouloit faire sa fortune par le moyen des femmes, a changé de batterie et veut maintenant faire la fortune des femmes par son moyen, je veux dire est résolu d’en épouser une qui n’a rien ; et pour ce que lui-même n’a pas grand’chose pour mettre cette femme à son aise, l’amour qu’il lui porte est si violent qu’il l’a porté à poursuivre à mort un homme, le meilleur qui soit en Normandie, pour avoir son bien (I, 186) ».
Un des épisodes les plus curieux de l’histoire de l’Académie naissante, c’est le schisme qui s’y produisit en 1659 au sujet de la succession de Colletet (sur lequel, pour le dire en passant, Chapelain et son annotateur offrent aussi de bien jolies choses). Un premier scrutin avait porté Gilles Boileau, que Pellisson, à l’assemblée suivante, représenta comme « un homme de mauvaises mœurs, un coquin, un homme tel que, s’il n’était déjà du corps, il faudrait l’en chasser ». Ménage et Mlle de Scudéry étaient les auteurs de la cabale montée contre Gilles Boileau, dont Chapelain, au contraire,
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se constitua le champion. Sa correspondance est la seule source historique à consulter sur toute cette affaire (II, 25 et suiv.), l’abbé d’Olivet ayant gardé là-dessus dans son Histoire de l’Académie un silence complet, par égard pour Pellisson dont il était le continuateur.
Je n’ai rien dit de la vie et des œuvres de Chapelain lui-même, quoique les renseignements biographiques et bibliographiques qui le concernent surabondent naturellement dans ses lettres, et qu’ils aint leur intérêt pour l’histoire littéraire. Je n’ai rien dit non plus de ses révélations sur les hauts personnages de son temps ; et pourtant elles sont assez nombreuses et assez importantes pour intéresser tous les amis de l’histoire politique et mondaine (voir, par exemple, sur le maréchal de Grammont I, 69 ; sur le cardinal de Retz, I, 229, 472, et surtout 487 ; sur le comte d’Estrades, II, 278, 280 ; sur d’Epernon II, 11 ; sur la mort de l’archevêque de Toulouse, La Valette, II, 502, 513 ; sur la cause de la disgrâce du comte de Brienne, II, 291, etc., etc.). Pour ne pas prolonger ces notes décousues, je ne signalerai plus que quelques traits relatifs aux femmes les plus illustres du grand siècle. Je ne fais que nommer la reine Christine de Suède, sur laquelle je préviens les curieux que le second volume des Lettres de Chapelain contient beaucoup de détails assez neufs (92 et passim ) ; j’indique une forte tirade sur la vie plus que légère de M1110 de Sablé en 1638 (I, 334), et je m’arrête un instant à Mme de Sévigné. La lettre de Chapelain du 7 novembre 1661 à la marquise, qui se trouvait alors à Nantes, contient des particularités nouvelles sur la délicate affaire des billets trouvés dans la cassette de Fouquet, avec des encouragements paternels à mépriser des calomnies dont la reine elle-même a fait bonne justice (II, 164). Les mêmes assurances reviennent, le 16 novembre, avec cette profession bien remarquable, bien glorieuse pour Chapelain, d’affection paternelle et de vraie protection : « Quand vous prenez confiance en mes paroles, vous me faites plus de justice que de faveur, car elles sont très désintéressées et ne regardent jamais que votre bien. J’en appelle à votre lumière et à votre expérience. Il vous peut souvenir que je suis votre père d’élection et que je vous en ai rendu tous les devoirs, entre lesquels le moindre n’est pas d’avoir étreint la liaison que vous avez avec Mesdames de Rambouillet et de Montausier (II, 173). »
Mais laissant de côté les astres de première grandeur, je veux insister sur une modeste étoile, à peine aperçue jusqu’ici. Ce sera une occasion de suivre de près toute une série de lettres de notre auteur, et de faire ample connaissance avec lui en même temps
qu’avec une de ses plus aimables correspondantes. J’ai, du reste, ici le secours d’une esquisse biographique de M. Tamizey de Larroque lui-même 1.
Parmi les portraits que Chapelain avait placés dans sa bibliothèque et que son testament déclarait inaliénables comme elle, celui de la marquise de Flamarens est signalé tout à côté des images de la reine de Suède et de la duchesse de Longueville. Mais, en dehors de sa correspondance, on trouverait bien peu de chose sur cette noble dame, qui n’en fut pas moins, au jugement du savant et délicat éditeur, « l’une des physionomies les plus sympathiques de la galerie des femmes du dix-septième siècle. » Dans les lettres qu’il lui adresse, Chapelain, en nous révélant cette âme d’élite, nous fait encore apprécier et aimer ses propres qualités d’ami fidèle et tendre, de conseiller affectueux et grave, je dirai presque de père spirituel. Marie-Françoise Le Hardy de la Trousse était de vingttrois ans plus jeune que son correspondant, et elle avait reçu de lui, dès sa première jeunesse, des leçons de belles-lettres et spécialement de style épistolaire. Il les lui continue, avec des conseils d’un ordre bien plus élevé, lorsque, jeune mariée de quinze ans, elle se voit séparée de ses brillantes amies, Mme de Sévigné, Mme de Sablé, Mme de Maure, et confinée en province, sur les terres de son mari, le marquis Agésilas-Antoine de Grossoles-Flamarens, tantôt au château de Buzet près de Nérac, tantôt dans le triste village de Montastruc, en Agenais. Le bon Chapelain, qui avait signé, comme ami de la famille, au contrat de mariage de la jeune marquise, lui parle, comme un parent intime et dévoué, de ses ennuis, de ses souffrances, de ses deuils et de ses soucis d’épouse et de mère. A propos de la mort de son frère aîné, le marquis de la Trousse, tué au siège de Saint-Omer le 8 juillet 1638, il loue sa résignation à la volonté de Dieu, et l’exhorte à s’attacher de plus en plus à son mari. « Pourvu que Dieu vous le conserve, il ne saurait rien vous arriver d’insupportable, étant votre principal bien, qui vous peut tenir lieu de tous les autres, quand Dieu vous en voudroit priver. » La noble femme, encore bien jeune, devait, hélas ! perdre ce mari, d’aileurs presque, toujours éloigné d’elle par le métier des armes : il fut tué, après treize ans de mariage, dans les rangs des Frondeurs, à la bataille du faubourg Saint-Antoine.
Mais la marquise eut à souffrir avant et après bien d’autres douleurs. Le caractère emporté de sa mère lui était une rude et conti-
1 La marquise de Flamarens, Auch 1884, br. in-8°. (Extrait de la Revue de Gascogne.)
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nuelle épreuve en dépit de sa douceur naturelle, aidée des sages conseils de son guide. La solitude de la Gascogne devait lui paraître bien triste après une jeunesse passée au milieu des cercles les plus brillants de Paris ; pour tout soulagement, Chapelain lui envoyait les condoléances de ses illustres amies, dont à peine, à de longs intervalles, une ou deux venaient visiter la pauvre exilée : ainsi MUe Paulet, la lionne de Voiture, attirée par M,nc de Clermont au château de Clermont en Agenais (canton de Puymirol), où elle devait mourir. Mais la jeune marquise fut surtout malheureuse dans ses enfants. Le premier mourut en bas-âge. Après la naissance du second, Chapelain lui écrit :
« Madame, je loue et bénis Dieu de votre bonne délivrance et je le loue et bénis au double de ce qu’il lui a plu vous rendre le fils qu’il vous avoit ôté sitôt après votre perte, et sans doute comme je l’apprends avec tous les signes qui vous peuvent faire espérer de l’élever. Vous êtes si sage et si pleine de vertu que vous n’avez point besoin de préceptes pour sa bonne nourriture, qui est, après votre affection pour M. votre mari, le plus important de vos
devoirs Durant l’absence de M. votre mari, qui n’est pas moins
accompagnée de péril que d’honneur, redoublez vos prières pour sa conservation et demandez tous les jours à Dieu au pied de l’autel et durant le sacrifice qu’il rende son courage heureux et qu’il vous le rende couronné de gloire. Si vous n’étiez la modestie et la sagesse mêmes, je vous recommanderois d’en témoigner plus maintenant que jamais. Mais c’est à d’autres qu’il faut donner de ces avis et non pas à vous qui n’avez à suivre que votre beau naturel pour bien faire toutes choses, et qui ne pourriez sans un effort extraordinaire manquer à la moindre de vos obligations ».
Le compliment fait passer le conseil ; mais il est évident que la vertu de la jeune dame justifiait tous les éloges. Chapelain, qui, au dire de Mlle de Scudery, débitait quelquefois « des douceurs et des galanteries d’aussi bonne grâce et peut-être de meilleure que les galants de profession », n’en dit jamais à Mme de Flamarens.
Tl ne lui rappelle même pas qu’elle est belle, et son spirituel éditeur n’a pu s’assurer de ce détail que par un vrai raisonnement inductif. Comme la marquise avait fait tenir à son correspondant trois portraits d’elle, et que Chapelain lui écrivait à ce sujet : « Je les garderai très volontiers jusqu’à ce que vous ordonniez à qui je les baillerai, et je prendrai plaisir que l’on en voie trois dans ma chambre pour son plus bel ornement », M. Tamizey de Larroque ajoute de son chef : « La phrase du bon Chapelain ne doit pas être un banal compliment ; mais un sincère hommage à la beauté
de Mme de Flamarens. D’ailleurs une femme qui n’aurait pas été belle aurait-elle demandé une triple reproduction de son image ? »
Chapelain, loin de flatter sa jeune amie, semble se départir avec elle de ses habitudes bien connues d’indulgence et d’optimisme universels. 11 lui continue, en même temps que ses leçons de moraliste, ses directions de précepteur littéraire. Un jour, en lui envoyant une lettre de la spirituelle Mme de Maure, il avait eu le malheur d’ajouter ce conseil : « Il lui faut répondre aussi civilement et aussi galamment que vous pourrez, afin qu’elle vous trouve accomplie de toutes choses et qu’elle voie en vous autant d’esprit que de vertu ». Il est toujours dangereux de pousser une personne modeste et timide à montrer de l’esprit. La docile correspondante de Chapelain s’y appliqua, et peina et travailla si bien que le maître ne fut pas content du chef-d’œuvre de l’élève. Que ne lui avait-il dit d’avance ce qu’il fut bien obligé de lui dire après, en face d’une lettre un peu pénible et obscure ? « Croyez-moi, écrivez toujours comme vous pensez d’abord et comme vous parlez. Je vous connois mieux que vous-même et sais que vous vous pouvez fier en votre sens naturel ». .
La preuve n’était pas loin : si Mnie de Flamarens avait mis de l’apprêt dans sa lettre à M'ue de Maure, elle était restée parfaitement naturelle en répondant à son vieil ami avec, « cette clarté et cet air libre qui est surtout requis dans les lettres ». Ce sont les expressions mêmes de Chapelain, banales pour nous, mais qui avaient leur mérite à l’époque du grand succès des lettres de son ami Balzac.
A partir de 1649, nous ne voyons guère plus Mme de Flamarens qu’affligée dans ses enfants. Un d’eux, le marquis François de Flamarens, soldat des îles, se distingue surtout par des coups de tête et se fait bannir de France. « Ce qu’il y a à faire de votre part, écrit Chapelain, c’est de recevoir cette rude touche avec une constance chrétienne et la soutenir sans abattement, afin d’être en état d’agir dans cette grande occasion comme votre qualité de mère et votre vertu le requièrent, dont vous avez à rendre compte au public aussi bien qu’à votre bon cœur ». Le jeune marquis causa bien d’autres ennuis à sa mère. A propos d’un projet de mariage pour lui, qu’elle-même avait conçu, son guide la prévenait déjà de la difficulté de bien rencontrer : « Où sont les filles qui se veulent bien confiner comme vous dans une province dont elle n’entendent ni la langue, ni les mœurs ? » Plus tard, quand le jeune homme voulut contracter en Espagne une union déshonorante pour sa famille, Chapelain l’excusait de son mieux sur « le bouillon de
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l’âge » en exhortant la pieuse mère à prier Dieu de le guérir de sa faiblesse. Le mariage redouté n’eut pas lieu, mais les douleurs ne cessèrent pas pour cela de s’accumuler sur la pauvre veuve : tantôt, le chevalier, son troisième fils, est blessé à la guerre ; tantôt, il encourt de graves reproches de son protecteur, le maréchal d’Albret, et Chapelain ne sait plus que compatir aux alarmes maternelles de Mme de Flamarens : « En portant une partie de votre fardeau, il me semble que je vous en soulage ». Il lui rappelle pourtant ce grand motif de courage et de constance : elle est le soutien d’une noble famille qui tomberait infailliblement et sans retour, si elle venait à lui manquer. Plus tard, ce cœur, si ferme, et qui paraît ne s’être jamais démenti, devait encore lutter contre les atteintes de la maladie ; le religieux correspondant se bornait dès lors à lui offrir la consolation suprême : « Madame, il ne
restoit plus que cette épreuve à votre vertu à essuyer pour être pleinement assurée de votre prédestination et d’avoir une heureuse place dans le ciel, après en avoir eu une si malheureuse sur la terre » .
La marquise de Flamarens, reconnaissante des attentions que lui prodiguait son ami, n’oubliait pas de le consoler lui-même dans les ennuis et les deuils de sa vieillesse. Malheureusement toutes ses lettres sont perdues pour nous ; mais on sent quelque chose de la douceur attristée qui devait y respirer, à cette réponse que Chapelain lui adresse, le 5 mai 1669, après la mort de sa sœur : «Je sens comme je dois la part que vous prenez à la perte que j’ai faite et la sage et tendre manière que vous employez pour m’en consoler. Mais cette bonté ne me surprend pas après tant d’autres que vous m’avez témoignées depuis tant de temps par une persévérance qui a si peu d’exemples, non seulement en votre sexe, mais encore en celui qui se vante de plus de fermeté. Ma pauvre sœur est très heureuse d’être arrivée au port de salut. L’ordre vouloit que je partisse le premier, mais Dieu ne m’a pas voulu prendre afin de me donner le temps de le mériter en me rendant assez bon pour mériter cette grâce. Ce sera quand il lui plaira, et j’y suis tout disposé, n’ayant presque d’attache au monde que vous ». Chapelain mourut cinq ans après cette profession touchante de détachement chrétien. La marquise de Flamarens lui survécut de longues années : elle ne cessa de souffrir qu’en 1703, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans. Mais n’est-ce pas une vraie bonne fortune — pour les nombreux chercheurs préoccupés aujourd’hui de la vie de famille aux derniers siècles, et pour tous les amis des beaux souvenirs du passé — que la découverte de cette aimable et austère
figure de grande dame : arrachée dès quinze ans aux plaisirs délicats de la plus haute société parisienne, confinée durant un demi-siècle dans d’obscures gentilhommières de province, vouée corps et âme aux rudes devoirs de la famille et à la pénible administration d’une fortune compromise, affligée par surcroît de malheurs continuels, frappée au cœur de cent blessures et toujours courbée sous la main de Dieu dans la foi et la prière ! Et auprès de cette noble image de grâce, de douleur et de sainteté, quelle belle attitude que celle de notre académicien ! quels accents de grave et paternelle tendresse ! quels beaux conseils d’expérience morale et de christianisme pratique ! Certes nous sommes loin du ridicule portrait du rimeur qui s’est emparé de toutes les imaginations, et le moindre des traits que j’ai cités, en puisant au hasard dans les lettres de Chapelain à la marquise de Flamarens ne suffit-il pas à lui faire pardonner tous les lourds alexandrins qui pèsent encore sur sa mémoire ?
IIÏ
Je n’ai garde pourtant de m’arrêter à cette impression toute favorable. Sans doute les citations qui précèdent mettent décidément au-dessus de la satire outrageuse et de la dérision sommaire et aveugle, d’une part la vertu et le caractère de Chapelain, d’autre part, sa valeur' sérieuse de savant et de juge des savants. Mes extraits suffiraient au besoin pour justifier le mot du cardinal de Retz : « Chapelain qui, après tout, avait de l’esprit » ; et celui de Sainte-Beuve : « somme toute et sur bien des matières, il fut un sensé et savant homme ». Mais il est bon de préciser davantage cette idée générale de l’homme et du critique. Il en vaut la peine, vu la place que ses lettres vont tenir désormais parmi les sources les plus abondantes et les plus sûres de notre histoire littéraire. Ces lettres même nous aideront à mettre leur auteur à son vrai rang : parmi les honnêtes gens aimables, non parmi les héros de vertu, parmi les témoins littéraires précieux, non parmi les grands critiques et les vrais juges.
Le portrait que Chapelain a tracé de lui-même dans sa liste des gens de lettre (1662) dressée par ordre de Colbert annonce de prime abord un personnage qui a mis enseigne de vertu, qui pose de bonne foi pour le désintéressement, quitte après tout à y trouver son profit. « C’est un homme qui fait une profession exacte d’aimer la vertu sans intérêt ». Et plus bas : « Surtout il est
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candide et comme il appuie toujours de son suffrage ce qui est véritablement bon, son courage et sa sincérité ne lui permettent jamais d’avoir de la complaisance pour ce qui ne l’est pas ». Dieu me garde de m’inscrire en faux contre la sincérité du peintre ; mais qui n’aperçoit ici la flatterie ordinaire aux peintres de portraits, et deux fois plus naturelle à ceux qui font leur propre image ? Ami de la vertu, Chapelain l’était toujours, mais sa vertu s’humanisait au besoin ; et si elle prenait un ton austère avec les jansénistes et les dévots, elle se pliait trop aisément à un autre langage avec les mondains pour laisser croire à une force de caractère et à une hauteur d’âme qui, après tout, sont bien rares à toute époque parmi les hommes de lettres. Cette sincérité courageuse que Chapelain s’attribue est donc loin d’exprimer exactement le fond de sa nature morale. Ce qui semble bien mieux la caractériser, c’est une constante habitude de douceur, de politesse et de conciliation.
D’esprit assez large pour voir ce qu’une œuvre littéraire quelconque offrait de plausible et de précieux, Chapelain y allait tout droit pour être agréable à ses correspondants ; l’un des mobiles les plus ordinaires de sa vie fut assurément le désir de plaire. Ainsi, ami de la vertu et de la vérité, je n’y contredis pas, j’y souscris même sans arrière pensée, mais au moins aussi préoccupé d’être agréable que d’être vertueux et sincère. « Aristée, dit MUe de Scudéry qui l’a si bien connu, a une complaisance qui fait qu’il n’a jamais contredit personne volontairement ; mais ce que j’admire encore en lui, c’est l’inclinaison qu’il a à faire valoir le mérite des autres et à cacher leurs défauts, ne prenant jamais des choses que ce qu’il y a de bon ; aussi est-il si généralement aimé que personne ne le peut être davantage. En effet, nous n’avons point de prince ni de princesse qui ne croie se faire honneur en l’honorant et qui ne le traite avec beaucoup de civilité ». Toutes les pages de cette correspondance déposent en faveur de ce jugement de MUe de Scudéry. Que serait-ce si nous possédions les innombrables lettres de ses illustres correspondants qu’il avait mis un orgueil si naturel et si légitime à garder et à nous transmettre ? Mais, on conviendra sans peine, tout cela est d’un sage aimable, plutôt que d’un héros.
De l’homme passons à l’écrivain, je veux dire au critique.
La science de Chapelain était fort étendue, sans manquer de solidité. Il possédait assez les langues anciennes, non seulement pour écrire en latin avec élégance, mais pour exciter l’admiration des plus habiles humanistes de Hollande ; et l’érudition classique
avait alors aux Pays-Bas sa meilleure école. A cette littérature exquise, comme on disait alors, il joignait un esprit assez ouvert à la philosophie et aux sciences, et surtout à l’histoire, pour en parler très pertinemment ; une connaissance profonde et familière de l’italien et de l’espagnol ; une plume sage et correcte en français, avec une curiosité et un amour prononcés pour tous les genres de littérature. C’est assez pour expliquer la royauté littéraire dévolue pendant une trentaine d’années à Chapelain. Elle était méritée, peut-on dire ; mais il faut ajouter qu’elle ne devait avoir qu’un temps. La Pucelle suffît pour décrier le grand lama des lettres françaises ; mais le triste poème n’eût-il jamais paru, n’eût-il pas même été entrepris ou rêvé, le règne de Chapelain devait finir peu après le milieu du dix-septième siècle, et le bonhomme devait survivre à son empire. A ce moment en effet une révolution s’accomplit ou se prépare dans l’esprit français ; la vérité dans l’art chasse toutes les enflures et tous les raffinements de la période de Louis XIII. Le sceptre passe dès lors à un critique, peut-être étroit, exclusif, mais vigoureux et profond : Nicolas Boileau. Le critique de l’époque précédente, Chapelain est une de ses premières victimes, et il ne pouvait guère y échapper. Certes Chapelain s’était montré en somme droit et sensé dans quelques circonstances délicates de sa dictature littéraire, témoin ses pages sur le Cid. Mais, outre le gros péché de la Pucelle, sa critique manqua toujours de vraie profondeur, de décision et d’énergie ; on ne l’a pas assez dit et c’est pour cela que je dois y insister un peu.
Qu’on se rappelle sa première œuvre, son discours apologétique pour l’Adonis du cavalier Marin. Il avait compris parfaitement, dit-on, que c’était un monstre ; mais il faut croire que cette monstruosité ne l’a pas blessé au vif. La seule difficulté grave qui se soit élevée dans son esprit contre le trop brillant poème, c’est qu’il ne ressemblait pas à l’Iliade ou à l’Enéide ; ce qui laissait la ressource de plaider pour un genre nouveau. Chapelain s’y prêta de bonne grâce et couvrit de longues pages d’éloges entortillés, vrai chefd’œuvre de scolastique littéraire et d’ennuyeuse érudition. Il fallait une certaine étendue d’esprit pour réussir un plaidoyer pareil ; mais ce plaidoyer eut été absolument impossible pour un critique de race, dont le goût sévère repousse d’instinct le faux et s’arme contre lui d’une sainte indignation. L’entregent de Chapelain fut pour beaucoup sans doute dans ce fâcheux début, c’est par complaisance qu’il offrit à l’admiration publique, lui homme de bonnes mœurs, une œuvre obscène, lui admirateur de l’antiquité classique, la quintessence de tout le mauvais goût moderne. Mais
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si l’homme moral faillit alors, c’est que l’homme de goût n’était pas assez fort.
Il avait pourtant une des qualités du vrai critique : je veux dire cette largeur de sens qui fait reconnaître, partout où ils se montrent, le talent et l’esprit. Et c’est par là autant que par son érudition qu’il devait régner sans rival et sans jaloux dans une période de transition comme le second tiers du dix-septième siècle. Il devait s’imposer à toutes les classes de lettrés d’alors.
Les pédants, héritiers du siècle précédent, les hommes qui cultivaient encore les lettres classiques pour elles-mêmes, ou qui du moins ne connaissaient pas de plus grands hommes que les savants en us, éditeurs et commentateurs des latins et des grecs, le saluaient comme un juge expert en toutes questions de rhétorique et de poétique. Les novateurs épris du seicentisme italien se pâmaient d’admiration devant l’introducteur de YAdone et le correspondant de la Crusca. Les beaux esprits à la française vantaient la grâce du poète qui avait apporté la plus belle fleur à la Guirlande de Julie. Les raffinés honoraient le bel esprit reçu au salon bleu de l’incomparable Arthénice, et les esprits graves, les réformés de Port-Royal par exemple, rendaient justice au style correct, sage, uni, et aux saines doctrines de cet oracle universel. Le critique était d’ailleurs comme l’homme : complaisant, ne contredisant guère personne, prenant le bon de chaque chose. C’est ainsi qu’on règne quelque temps sans obstacle. C’est par les qualités opposées qu’on établit péniblement une autorité durable. Rapprochez seulement Boileau de Chapelain. Et ne croyez pas que leur différence essentielle soit dans le caractère moral ; elle est surtout dans le goût lui-même, large mais superficiel d’une part, étroit peut-être, mais vif, profond, impérieux, intolérant, de l’autre !
Cette étendue de science et d’esprit, cette largeur sympathique, cette curiosité intelligente et presque passionnée pour toutes les belles choses ne sont pas du reste un mince mérite. Comparez Chapelain littérateur et critique à n’importe quel de ses contemporains, antérieurs à la révolution qui a pour chefs Boileau et Racine vous ne trouverez guère d’esprit plus ouvert en tout sens et en somme plus sensé. Ainsi, je le place instinctivement entre le médecin Guy Patin, un autre auteur épistolaire, un autre curieux témoin des choses du milieu du dix-septième siècle, et l’évêque Huet, un des lettrés les plus illustres de la seconde moitié du même siècle, d’ailleurs admirateur et un peu disciple de l’auteur de la Pucelle. Et je lui donne hardiment la préférence. Guy Patin, de cinq ans
plus jeune que Chapelain d’après son état civil, a cinquante ans de plus en littérature. Les héros de la République des lettres pour lui, ce sont ceux dont il a réuni les portraits dans sa chambre : Casaubon, Muret, Rabelais, Montaigne, Charron, Grotius, Heinsius, Saumaise, Juste Lipse, et, comme français modernes, saint François de Sales, et Camus, évêque de Belley : et le culte de ces vieilles figures, singulièrement associées, suffit au caustique suppôt de la Faculté salutaire, si bien qu’il se ferme et résiste à toute admiration plus récente et qu’il ne montre qu’une pitié dédaigneuse pour les travaux de ses contemporains, à commencer par Descartes. Huet, de son côté, tout éclairé qu’il nous paraît à juste titre, et même plus délicat et plus poli que Chapelain, est loin d’avoir son envergure critique. A mesure que les savants en us disparaissent de l’horizon littéraire, il lui semble que les étoiles tombent du ciel et qu’on revient au chaos ; et lui, contemporain de Bossuet et de Fénelon, écrira dans une sorte de testament littéraire : « Quand je suis entré dans le pays des lettres, elles étaient encore florissantes, et plusieurs grands personnages en soutenaient la gloire... J’ai vu les lettres décliner et tomber enfin dans une décadence presque entière. Je puis dire que j’ai vu fleurir et mourir les lettres et que je leur ai survécu. » Voilà donc un très bel esprit, doublé d’un grand érudit, qui a connu de près les maîtres écrivains du dixseptième siècle et qui, aux premières années du dix-huitième, en est encore à l’admiration, aux habitudes et aux idées des pédants du seizième ! Il est bon de se mettre ces exemples sous les yeux pour apprécier ensuite à sa vraie valeur cette largeur d’intelligence qui permet à Chapelain de goûter à la fois la solide érudition classique des humanistes de Hollande, les élégances de l’Italie, les progrès de la science de son temps, les délicatesses des cercles parisiens et le génie de Corneille : car, malgré les concessions qu’il ne sut pas refuser à la cabale puissante montée contre le Cid, il pensa toujours ce qu’il exprimait nettement dans sa Liste des gens de lettres de 1662 : « Pierre Corneille est un prodige d’esprit et l’ornement du théâtre français ».
Les lettres de Chapelain mettent dans tout son jour cette précieuse et rare ouverture d’esprit, cette sympathie largement ouverte à tout ce qui intéresse les honnêtes gens et surtout aux choses d’érudition et de littérature. Elles feront estimer de plus en plus Chapelain littérateur. Chapelain poète, quoiqu’on ait imprimé dernièrement les douze derniers chants de la Pucelle, qui n’avaient osé depuis deux cents ans affronter un public si cruel aux douze premiers, Chapelain poète est bien mort, et il n’y a pas pour lui de
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réhabilitation possible. Est-ce à dire que le littérateur et le poète aient constitué, comme l’a dit le plus attentif de ses biographes 1i « deux personnalités complètement distinctes » ? Pas si complètement. En serrant de près le critique, nous avons vu qu’il lui manquait une certaine vivacité de goût, une certaine sensibilité passionnée pour le vrai beau ; et voilà précisément le point faible où s’est greffée, pour ainsi dire, et d’où s’épanouit sa déplorable production poétique. Il a charpenté une machine épique d’après les règles, il a martelé douze fois douze cents vers d’après un type de versification grave, solennelle, au besoin rude et technique, en croyant imiter les Grecs et les Romains. Et puis, il s’est peut-être défié du succès ; ses formules modestes au sujet de ses vers peuvent avoir une part de sincérité. Mais soyons sûrs qu’il a cru jusqu’au bout à son mérite, en dépit du public ignorant, et qu’il est mort dans la ferme croyance qu’il a léguée à son admirateur Huet :
« On a condamné la PiiceUe, écrivait ce dernier un quart de siècle après la mort de Chapelain, on l’a condamnée parce qu’il était à la mode de la condamner, et la mode s’en est établie par des juges très incompétents. Il n’appartient pas à tout le monde de juger du poème épique... » On peut lire dans le Huctiana toute cette apologie, qui s’étend même aux expressions dures et aux vers forcés , ce sont les termes de l’auteur. Le public ne sait pas ce que c’est qu’un poème épique, soit ; mais ni Huet ni Chapelain n’ont su, ou du moins n’ont assez profondément senti ce que c’est que l’inspiration, et c’est là leur faiblesse, non seulement comme poètes, mais comme critiques.
Tel qu’il est, plus large que profond, plutôt compréhensif, indulgent et curieux que vif ou militant, Chapelain épistolaire est le témoin le plus précieux qu’on pût désirer du mouvement littéraire d’une période qu’il domine tout entière, ayant tenu durant trente ans le sceptre de la littérature, et en ayant suivi sur tous les théâtres de l’Europe toutes les manifestations. Si nous avions, à côté do ses lettres, les demandes où les réponses de ses innombrables correspondants, ce serait pour nous, lecteurs du dix-neuvième siècle, une évocation merveilleuse, un spectacle complet, une conversation animée, complaisante, cent fois nouée et renouée, entre une foule d’écrivains français et étrangers. Il est vrai que de tout ce long dialogue il ne reste que le rôle d’un seul interlocuteur ; mais celui-là, mais Chapelain, par sa bonhomie et par son humeur
1 M. René Kerviler, Jean Chapelain (p. 73-280 de La Bretagne à l’Académie française au xviic siècle. Paris, V. Palmé. 1879, in-8°). Ce travail très étendu et très consciencieux m’a été fort utile pour cette modeste étude.
indulgente et sympathique, était précisément le plus propre à nous rendre l’impression de l’ensemble. Malgré le grain de pédantisme que son siècle et son rôle lui imposaient, sa figure, à la fois grave et souriante, ne nous fatigue jamais, et d’ailleurs cent autres physionomies viennent tour à tour se refléter sur la sienne. N’en faisons pas pour cela un épistolier de génie comme Sévigné ou Voltaire ; ce serait une contre-vérité absolue. Si l’expression des nobles et tendres amitiés, l’élévation naturelle d’une âme vertueuse, enfin l’exquise politesse puisée dans la société la plus délicate, ne donnaient un accent assez vif à bien des pages de ces deux gros volumes, on pourrait en caractériser la prose par la formule connue : « Elle est comme la bonne eau, qui n’a ni couleur, ni saveur, ni parfum. » Elle rend les choses avec une exacte fidélité, sans grand relief, sans image frappante. La langue est pure et correcte avec un ton vieillot ; la phrase est claire, mais sujette à traîner. En somme, on lit sans fatigue, mais on s’éprend, à cette lecture, de l’homme plus que de l’écrivain.
Encore le charme principal ne vient-il pas de lui, mais plutôt des choses mêmes qu’il nous montre, du spectacle des mœurs et du travail littéraire de son temps. Ce vaste monument n’avait pas besoin d’ajouter un chef-d’œuvre à notre littérature épistolaire, déjà si riche ; son mérite et son intérêt viennent d’ailleurs : il est avant tout, — comme l’a qualifié un homme en qui l’érudition la plus étendue et la plus solide s’allie à un goût éclairé pour toutes les choses de l’esprit, M. Léopold Delisle, — il est un vrai Journal littéraire. Non pas, entendons-le bien, un recueil de nouvelles à la main et de chroniques malicieuses sur le monde des écrivains et les choses du théâtre ; non pas une indiscrète et piquante correspondance, comme celle de Grimm ou seulement celle de La Harpe ; non pas enfin une feuille littéraire militante, comme nous l’entendons depuis le dix-huitième siècle ; mais le journal de la « République des Lettres », comme le comprenait le dix-septième, tenu au courant des ouvrages d’esprits légers ou graves, des graves surtout ; — une sorte de salon sérieux, un peu académique, où la curiosité pénètre, mais où l’esprit ne dispense jamais des habitudes courtoises de la bonne compagnie ; d’où la malice est à peu près constamment exclue ; où règne, au contraire, une sympathie générale pour tous ceux qui honorent, par le talent et le travail, le métier des lettres. Ajoutez, à l’avantage de ce salon de Chapelain, qu’aux savants et aux poètes viennent s’y mêler souvent les plus illustres représentants de la noblesse française, et quelques-unes de ces femmes qui ont donné à la société du grand siècle une grâce
LÉONCE COUTURE
à la fois attrayante et sévère, inconnue « auparavant », « et qu’on n’a point revue ».
Malgré tous ces mérites, je n’ai pas prétendu — on s’en souvient — que ces deux gros volumes dussent aller directement au grand public ; je crois pourtant qu’il en pourra tirer quelque avantage et j’espère même qu’il en profitera bientôt ; peut-être sans le savoir. La mode est toujours aux études sur notre dix-septième siècle ; et il faut souhaiter qu’elle dure au moins jusqu’à ce que nous ayons pris à cette noble école des leçons efficaces de dignité, de moralité littéraires et autres. Or, pour ce genre d’études, historiens, biographes, critiques, moralistes, ont tout intérêt à feuilleter sans cesse la correspondance de Chapelain. J’ai tâché de faire entrevoir de combien de faits notre épistolier témoigne et qu’elle est la sincérité de son témoignage. Mais ce n’est qu’en puisant à la source même, en demandant aux précieuses tables qui terminent ces beaux volumes, et aux pages qu’elles indiquent, les mille et un faits plus ou moins nouveaux que le savant du dix-septième siècle et son admirable commentateur du dix-neuvième mettent aujourd’hui à la portée de tous les chercheurs ; ce n’est, dis-je, que par ce travail personnel qu’on appréciera toute la valeur de cette belle et méritoire publication, honorée déjà d’une récompense de l’Académie française, et qui le sera bientôt des suffrages reconnaissants de tous les hommes voués à l’étude de l’histoire et de la littérature du grand siècle.