‹ EnseignementChapitre 68 sur 158 · ÉDITIONS ORIGINALES D’AUTEURS FRANÇAIS · texte numérisé non relu

ÉDITIONS ORIGINALES D’AUTEURS FRANÇAIS

Il est rare qu’un catalogue de livres, môme un catalogue de vente après décès, vaille la peine et mérite les honneurs d’un article bibliographique. Il y a pourtant des exceptions, on le sait, et telle publication de ce genre obtient l’attention passionnée des bibliophiles et des curieux d’histoire littéraire. Aucun lecteur de goût n’a oublié que le plus élégant et le plus délicat des amateurs de livres, M. de Sacy, consacrait précisément au catalogue de J.-J. de Bure une de ses belles études littéraires et morales, et peut-être la plus exquise et la plus touchante de toutes. Je me serais bien gardé de rappeler ce chef-d’œuvre de talent et d’âme, si les notes qui suivent avaient la moindre visée théorique ou le plus léger caractère personnel. Je ne veux que signaler quelques-uns des faits, inédits ou peu connus, relatifs à notre littérature classique, qui se pressent dans le catalogue de vente de feu M. Rochebilière, rédigé avec tant de soin et de compétence par M. A. Claudin. Je n’ai que l’embarras du choix, car ce volume renferme en ce genre bien plus qu’on ne croirait, quoique le titre promette beaucoup en annonçant une collection d’éditions originales de notre grand dix-septième siècle, lentement amassée par le plus ardent et le plus éclairé des amateurs, et annotée par un de nos libraires les plus instruits.

Il n’est aujourd’hui personne qui ne connaisse le prix des éditions originales de nos grands écrivains ; je ne parle pas du prix

i Bibliographie des éditions originales d’auteurs français composant la bibliothèque de feu M. A. Rochebilière, ancien conservateur à la Bibliothèque Ste-Geneviève, rédigée avec notes et éclaircissements par A. Claudin. Paris, A. Claudin, 1882. In-18 de xxiij-454 pages. — Extr. des Lettres chrétiennes de Lille, 1885.

LÉONCE COUTURE

vénal qui est sujet à de fréquentes et profondes révolutions, mais de la valeur réelle des impressions corrigées par les auteurs euxmêmes. Il n’y a pas bien longtemps que la nécessité de traiter nos classiques français avec le même respect et les mêmes soucis littéraires que les textes antiques a été proclamée chez nous par Victor Cousin ; et déjà les éditions critiques de nos chefs-d’œuvre se sont multipliées avec un succès qui honore à la fois la librairie française et le goût de notre public lettré. On sait que ces éditions, par exemple celles qui constituent la belle collection des Grands Ecrivains de la France, publiée chez Hachette sous la direction de M. Ad. Régnier, sont établies, avant tout, sur le texte comparé des diverses éditions originales, trop souvent altéré par la négligence ou le caprice. Outre l’avantage inappréciable d’assurer la correction et l’authenticité du texte, la collation des éditions originales en offre un autre que nu] ami de la langue et de la littérature françaises n’oserait dédaigner : elle permet de retrouver et d’étudier les hésitations, les repentirs, les perfectionnements excessifs de nos maîtres en l’art d’écrire dans les parties de leurs œuvres qu’ils ont rejetées, ou ajoutées, ou remaniées, ainsi que dans les variantes qu’ils ont essayées avant d’arrêter la forme définitive de leur pensée et de leur expression. Le profit que l’on peut retirer de ces comparaisons n’avait pas échappé à Bayle. « Il est si grand, disait-il, lorsque c’est un habile homme qui a exactement revu son ouvrage, qu’il mérite que l’on garde son coup d’essai. » Et cependant les éditions originales furent longtemps peu recherchées. Charles Nodier écrivait en 1829, dans ses Mélanges tirés d’une petite Bibliothèque : « La réunion des éditions originales de nos classiques est un genre de collection encore peu à la mode et qui fixera tôt ou tard l’attention des amateurs les plus délicats. Qui pourrait dédaigner ces titres de notre gloire littéraire, dont les moindres variantes, inestimables aux yeux du goût (sic) révèlent les secrets les plus intéressants de la composition et les développements du génie éclairé par l’expérience et mûri par le temps ? »

La vogue promise par Nodier aux éditions originales de nos grands écrivains leur est venue depuis une vingtaine d’années surtout. Les premières éditions séparées des comédies de Molière et des tragédies de Corneille et de Racine, ainsi que leurs premières réunions en volumes, sont cotées fort haut sur le marché de la librairie, et il en est à peu près de même des éditions originales de Pascal, de la Bruyère, de la Rochefoucauld, et des chefs-d’œuvre de Bossuet. Cette cherté a, ce me semble, atteint les dernières limites en 1875 à la vente Benzon, dont la plupart des volumes, il est vrai,

se recommandaient par de belles reliures de Trautz-Bauzonnet et d’autres artistes : l’édition princeps des Pensées s’y vendit 600 fr., celle des Caractères, 620 fr. ; les premières éditions des Essais de Montaigne, 1.420, 1.425, 1.750 et 3.600 francs ! Les continuateurs du Manuel du libraire avaient bien quelque raison de s’écrier en face de ces adjudications un peu extravagantes : « Où tout cela s’arrêtera-t-il ? » La vente de M. Rochebilière semble, m’assuret-on, avoir marqué une détente dans ce mouvement de hausse continue, et cependant les articles les meilleurs et les plus rares y ont gardé de jolis prix : ainsi Y Oraison funèbre de Me Nicolas Cornet, publiée comme on sait, sans l’aveu de Bossuet (Amst, 1698) et fort rare, est montée à 1.900 francs ; l’Oraison funèbre de la reine d’Angleterre à 300 fr. ; celle de la duchesse d’Orléans, à 150 fr. ; deux exemplaires de l’Oraison funèbre de la princesse de Clèves, à 920 et 650 fr. ; il est vrai qu’ils étaient l’un et l’autre tirés sur Grand papier fort et aux armes, l’un du prince de Gondé, l’autre du duc du Maine. Molière, il faut en convenir, trouve encore plus d’amateurs, ou Mes amateurs plus riches que Bossuet : Les Précieuses ridicules, 210 francs ; le Médecin malgré lui, 260 fr. ; les Œuvres de M. Molière éd. de 1666, 650 ; éd. de 1672-3, 780 ; éd. de 1674-5, en 7 vol. in-12, 1.250 ; et l’édition posthume, de 1682, en 8 vol. 15.600 (je dis quinze mille six cents). Il est vrai qu’il y a sur ce dernier article un détail curieux que j’indiquerai tout à l’heure.

Il est bien entendu, que le prix de ces raretés était loin, infiniment loin de ces chiffres invraisemblables, à l’époque où M. Rochebilière les recueillait avec amour. Cet excellent homme n’eut jamais une fortune qui lui permît de lutter avec Msr le Duc d’Aumale, M. de Rothschild et les autres bibliophiles princiers ou archimillionnaires. Il n’eut que plus de mérite de deviner et de démontrer la valeur littéraire des éditions originales quand personne encore ne les recherchait. Une notice de M. Alph. Pauly, de la Bibliothèque Nationale, imprimée en tête de ce volume, fait connaître avec une précision judicieuse la carrière de ce modeste et savant bibliophile. Né à Paris en 1811, formé au latin par un chanoine de Notre-Dame, devenu depuis, graveur en timbres et cachets, Antoine Rochebilière montra de fort bonne heure un goût enthousiaste pour les livres, que la fréquentation de M. Cousin fit tourner surtout vers les chefsd’œuvre du siècle de Louis XIV. Cette noble passion lui fit enfin quitter son industrie pour entrer, en 1850.. à la Bibliothèque impériale, d’où il passa en 1856 à la Bibliothèque Ste-Geneviève. Le meilleur service qu’il ait rendu à la littérature a été d’amasser, depuis l’âge de quinze ans jusqu’à sa mort (29 juin 1881), les livres

LÉONCE COUTURE

précieux et surtout les éditions originales d’auteurs français ; car, à force de les étudier et de les comparer, il y a fait nombre de découvertes imprévues, qu’il n’aimait pas à garder pour lui seul. On sait depuis longtemps qu’il eut sa bonne part dans le travail préparatoire de plusieurs éditions critiques de notre temps, en particulier dans celles des Lettres de Mmc de Sévigné, données par MM. de Monmerqué et Ad. Régnier. « Comme la plupart de ses confrères en bibliophilie, dit son biographe, M. Rochebilière n’aimait pas à prêter ses livres ; cependant quand on s’adressait à lui pour une publication sérieuse, il montrait une rare complaisance S’agis-

sait-il de renseignements bibliographiques et historiques sur le dix-septième siècle, on trouvait auprès de lui un accueil des plus bienveillants ; il n’épargnait ni son temps ni sa peine, et il se mettait tout entier à la disposition de ses amis ». Parmi ses obligés, on cite surtout Sainte-Beuve qui, à l’époque des Causeries du lundi , avait constamment recours à sa lumière sur les points douteux de l’histoire littéraire du grand siècle.

Du reste, ce collectionneur ne ressemblait à aucun autre. Au lieu de se contenter d’un seul exemplaire d’une édition originale, il en acquérait autant qu’il en pouvait trouver, non pour un vain plaisir d’avare et de bibliotaphe, mais pour se livrer à des comparaisons minutieuses, qui ont amené souvent des révélations inattendues. Il est démontré aujourd’hui que beaucoup d’éditions originales existent à deux ou plusieurs états différents ; c’est-à-dire, premièrement, dans leur intégrité originelle, avant les cartons exigés par la censure ou suggérés par un scrupule personnel, et ensuite, après telle ou telle série de cartons ; car on a parfois continué à introduire des corrections dans un livre déjà mis en vente. Ainsi le résultat le plus important des longues recherches bibliographiques de M. Rochebilière ne fut pas dans l’accumulation des trésors littéraires de notre grand siècle. Encore était-ce un spectacle instructif autant qu’attrayant que cette masse de précieux volumes, presque tous dans leur première reliure, recueillis et rapprochés dans un cabinet de notre temps. « C’était, dit M. Pauly, à se croire en pleine Galerie du Palais, au milieu des boutiques des Barbin, des Billaine, des Courbé, des de Luyne, etc. ». Un résultat bien plus utile des travaux de l’heureux chercheur fut d’enrichir notre histoire littéraire de vraies découvertes. En voici deux exemples.

Il est parlé dans la Préface de la première édition des Maximes de La Rochefoucauld (1665) d’une méchante copie de cet ouvrage, « qui a couru et qui passa même depuis quelque temps en

Hollande » ; ce qui aurait amené un ami de l’auteur, c’est-à-dire sans doute l’auteur lui-même, à le faire imprimer sur une copie « tout à fait conforme à l’original ». M. Gilbert, le judicieux éditeur du La Rochefoucauld des Grands Ecrivains, dit à ce propos : « l’histoire de cette copie infidèle n’a jamais pu être éclaircie et il y a tout lieu de croire que c’était un simple prétexte dont un grand seigneur comme La Rochefoucauld avait besoin pour donner au public un livre même anonyme. Si une copie avait couru jusqu’en Hollande, on n’eût pas manqué de l’y imprimer immédiatement comme on s’était hâté de faire, en 1662, pour les Mémoires de notre auteur ; or il ne reste pas trace d’une édition hollandaise antérieure à la première édition française ». M. Rochebilière a constaté et démontré à l’œil la vérité de cette « histoire » et l’existence de cette édition. Elle a 79 pages, elle est antérieure d’un an à l’édition princeps authentique. On la trouvera décrite ici (p. 234-5), d’après l’exemplaire déjà communiqué à M. Willems, qui en a parlé dans son excellente publication sur les Elsevier. Ce petit livret est monté au prix de 5.100 francs, tandis que les exemplaires de l’édition originale de Paris, en divers états, ont atteint les prix suivants : 475, 440, 380, 360, 180, 250 francs.

Une découverte qui a fait plus de bruit, c’est celle de la scène du pauvre, supprimée par la censure dans le Don Juan de Molière. Cette scène, au reste, a été retrouvée depuis longtemps dans un exemplaire non cartonné du VIIe volume des Œuvres de Molière publiées après sa mort par Villot et Lagrange (1682). On citait un autre exemplaire entier, qui se trouve aujourd’hui à la Bibliothèque nationale ; mais, de fait, il est en partie cartonné. M. Rochebilière en avait un dans son premier état, et M. Claudin nous donne un relevé minutieux (p. 188-195) des variantes qu’il présente indépendamment de la scène du Pauvre, dans plusieurs passages de Don Juan et dans quelques-uns de la comtesse d’Escarbagnas. Ces variantes sont très curieuses et d’une portée beaucoup plus que grammaticale. Au reste, M. Rochebilière les avait soigneusement relevées et il en avait fait part aux éditeurs du Molière de la Collection des Grands Ecrivains. J’ai déjà dit jusqu’à quel prix invraisemblable le Molière non cartonné de 1682 est monté à sa vente.

On comprend déjà l’extrême intérêt qu’offre aux amis de la littérature française un tel catalogue d’éditions originales minutieusement commenté par un libraire comme M. Claudin. Ce dernier a eu soin de le rédiger comme un manuel d’histoire littéraire, en suivant l’ordre chronologique des auteurs et de leurs ouvrages. Il

LÉONCE COUTURE

nous fait parcourir ainsi Montaigne, Charron, saint François de Sales, Régnier, Rotrou, Corneille, Pascal, La Fontaine, Bossuet, Molière, Racine, La Rochefoucauld, Boileau, Perrault, Fléchier, Malebranche, Mascaron, Bourdaloue, Fénelon, La Bruyère, Regnard et Madame de Sévigné. Il a groupé après eux, sous le nom de petits auteurs français du xvne siècle , quelques écrivains moins illustres, mais parfois aussi intéressants, comme St-Evremond, Mme de La Fayette, Méré, etc. Viennent ensuite quelques classiques du xvme siècle : Le Sage, Massillon, Montesquieu, Prévost, Vauvenargues, Gresset ; et enfin un très petit nombre de romantiques de notre siècle ; presque tous les honneurs, je veux dire les belles adjudications, ont été ici pour Victor Hugo, qui n’approche pourtant pas de la vogue des classiques.

Pour ceux-ci, M. Rochebilière ayant réuni presque toutes les éditions originales, souvent en divers états, ses remarques, jointes à celles de M. Claudin, offrent fréquemment, sur les dates de ces éditions et sur les variantes qui les distinguent, bien des observations neuves. Prenons au hasard le chapitre de saint François de Sales (p. 12-21). Sous le numéro 21 se place Y Introduction à la vie dévote, seconde édition (Lyon 1610 in-12) M. Claudin démontre dans la note qui suit que 1610 n’est pas la date exacte de ce livre rarissime, on l’a post-daté. « La preuve de ce fait ressort d’une mention manuscrite sur la garde du volume ainsi conçue : Ce présent livre est à moy, Anne Farcette et m’a esté donné par mon frère Me Denys Farcette le 2k janvier 1610. On peut supposer avec quelque vraisemblance que la composition typographique et le tirage de ce livre ont duré plus de 23 jours. Cette supposition deviendra une certitude si l’on se reporte à la fin de la préface qui est datée de Necy (Annecy), le jour de Ste-Magdeleine 1609. La date de sa publication peut être reportée en octobre 1609 au plus tard », ce qui ressort d’une reproduction faite à Douai sous la même date 1610 ; mais avec une permission du 3 novembre 1609. Cette déduction donne quelque idée des soins infinis et de la rare compétence du savant libraire dans ces menues questions de chronologie bibliographique. Sous le n° 23 figure une édition presque aussi rare du chef-d’œuvre de l’évêque de Genève (Paris 1615), sur laquelle voici l’annotation de M. Claudin : « Une particularité

curieuse distingue cette édition. L 9 A vis au lecteur par saint François de Sales est différent de celui qui est placé en tête de's éditions précédentes. C’est un véritable document d’histoire littéraire constatant d’une façon indubitable l’existence d’une première édition de 1608 que personne n’a encore vue et en indiquant les

différences caractéristiques... » Sous les deux chiffres suivants deux autres éditions de la Vie dévote, avec des remarques importantes sur des chapitres ajoutés, retranchés, remaniés par le saint auteur. Le n° 26 amène le Traité de l’amour de Dieu (Lyon 1616 in-8°), non pas de première impression, quoique M. Rochebilière Teût cru d’abord ; cette première édition est introuvable comme celle de la Vie dévote et le zélé bibliographe la croyait « au plus tard de 1615 ».

Il y aurait à relever bien plus de notes précieuses dans le chapitre de Pascal. Je me contente d’y renvoyer pour ce qui concerne le difficile problème des vraies premières éditions des Provinciales, et d’y souligner ce passage d’autant plus digne d’attention que personne ne connait aussi bien que M. Glaudin l’histoire de nos imprimeries de province : « Il est de tradition dans le Vendômois que les Lettres provinciales auraient été imprimées clandestinement à Vendôme chez Sébastien Hyp. Cette attribution mérite d’être examinée ; en effet le petit caractère employé pour quelquesunes des Provinciales ressemble beaucoup à celui employé par Séb. Hyp à Vendôme et par Fr. de la Saugère à Blois ». Un examen plus curieux, à un autre point de vue, serait celui de divers passages de l’édition princeps des Pensées (1670) que l’archevêque de Paris fit supprimer ou modifier. La Bibliothèque nationale en possède un exemplaire, le seul connu, d’avant les cartons.

Je m’arrête, parce qu’il me faudrait plusieurs pages pour rédiger les notes que j’ai prises en parcourant ce curieux et instructif catalogue. Il est assez recommandé par le peu que j’ai dit. Un volume qui renferme les séries les plus complètes des éditions originales de nos classiques avec l’explication de leurs divers états et de leurs variantes caractéristiques, a sa place marquée sur les tablettes des bibliophiles, à côté du Manuel du libraire, et dans la bibliothèque des littérateurs, non loin de la collection des Grands Ecrivains de la France.

Page 1