‹ EnseignementChapitre 7 sur 158 · Voir Bull, de l’fnst · texte numérisé non relu

Voir Bull, de l’fnst

INTRODUCTION

fus accueilli, d’abord par les organisateurs de notre œuvre, et, avant tous, par le regretté M°r Duillié de Saint-Projet; et ensuite par la sympathie marquée d'un auditoire toulousain. Je m’en étonne encore après vingt années : pendant six longs mois, j’ai parlé chaque semaine, voyelles, consonnes, diphtongues, phonétique, morphologie... J’en ai parlé sèchement, pédantesquement, à des auditeurs nombreux et toujours attentifs et fidèles. La clé de ce mystère, la voici, je crois : ce cours austère répondait à un besoin du moment. Les recherches historiques passionnaient presque tous les esprits sérieux et portaient en particulier sur les annales provinciales. Et comme la vraie méthode commençait à s’imposer, on allait aux sources, on attaquait les vieux textes pour les déchiffrer, les traduire, les interpréter; ce qui exigeait une sévère initiation grammaticale, M. Gatien-Arnoult, ancien doyen, ancien recteur de 1 Académie de Toulouse, qui honorait ces leçons de sa présence, m’avouait son regret jaloux, au sujet de l initiative prise chez nous par l’Institut. « Il y a quelques années, me disait-il, j ’avais demandé « au ministère de l’Instruction publique un professeur de langues « romanes pour notre Faculté des lettres; on m’envoya un profes- « seur d’épigraphie grecque et latine ! » C’est le savant et regretté M. Lebègue que désignait cette boutade du vieux doyen. Deux ans après, il est vrai, cet enseignement fut inauguré à la Faculté de Toulouse, — avec quelle maîtrise, je n’ai pas besoin de le proclamer, — par M. Ant. Thomas. Je me contente de rappeler que dans sa leçon d’ouverture le très savant romaniste constata en termes excellents que, sur ce terrain, l’enseignement officiel avait été précédé ici par l’enseignement libre.

(( En 1880, au lieu de transporter chaque semaine d’Auch à Toulouse mon bagage grammatical, je fus incorporé à la Faculté libre des lettres et chargé du cours de littérature étrangère. Mais je continuai le cours de langues romanes dans des conférences fermées, qui se poursuivent encore par l’enseignement de la « gram- (c maire historique du français ». Je le continuai surtout dans mon cours public de littérature, en m’attachant exclusivement aux littératures romanes, aux littératures du Midi; et cela par préférence raisonnée, ces littératures étant vraiment sœurs de la nôtre, tandis que celles du Nord nous sont vraiment étrangères ; et aussi, par nécessité : j’ai toujours été convaincu qu’on ne doit enseigner que ce que l’on sait ou qu’on a du moins étudié de son mieux.

INTRODUCTION

« Ce cours a duré dix-sept ans et s’est partagé en trois séries :

« La première, de cinq ans (i 880-1 884), sur la Renaissance italienne ;

(( La seconde, de huit ans (1885-1892), sur le Moyen âge italien, espagnol et même français;

(( La troisième, de quatre ans (1893-1896), sur Manzoni et l'idée religieuse dans la littérature italienne de notre siècle.

(( J’ai commencé par la Renaissance italienne (je vous dirai tout à l’heure pourquoi) et par son initiateur Pétrarque, à qui j’ai consacré plus de trente leçons. Ce n’est pas trop pour un personnage de cette importance. J’étais attiré, captivé par sa vie voyageuse, perpétuellement agitée, mêlée à presque tous les troubles de son époque ; par son âme, à la fois faible et passionnée, tourmentée elle aussi par toutes les inquiétudes de la passion. J’ai tâché de montrer l’intérêt historique de sa carrière, qui toucha de près à notre Midi : j eus la bonne fortune de faire avec mes auditeurs et lui un voyage en plein quatorzième siècle d’Avignon à Montpellier, à Toulouse et à Lombez, dont Pétrarque fut chanoine et où il passa, de son propre aveu, (( une saison divine » ; je ne pense pas que ce fût à cause des beautés de ce séjour. — J’étudiai soigneusement les vers de Pétrarque, parce qu'il est le vrai père de la lyrique moderne : j'y cherchai son portrait moral et aussi celui de Laure, cette dame mystérieuse dont il nous fallut retrouver l’état civil dans les documents historiques et le caractère dans les mentions trop discrètes de son poète. J’étudiai ensuite Pétrarque philosophe, philologue, théologien ; car l’amant de Laure ouvrit vraiment toutes les voies de cette belle Renaissance du quatorzième, du quinzième et du seizième siècles, sur laquelle j'ai longuement et vivement insisté parce que j avais mon idée personnelle sur cette grande période.

(( J’avais rêvé de faire sur la Renaissance un travail à la fois historique et apologétique, quelque chose (avec l’énorme différence de l’érudition et du talent) comme le travail accompli par Ozanam sur les origines du Moyen âge. Avant ce maître éloquent, certaine histoire aimait à dire que lorsque, après la chute de l’Empire romain. l’Église prit la direction des peuples nouveaux, elle étouffa ou du moins laissa périr chez eux toute spontanéité, tout art, toute poésie, toute civilisation. Ozanam, au contraire, montra l Eglise gardienne vigilante et laborieuse inspiratrice de la science et des arts dans ces temps orageux et fît ainsi l’histoire, à la fois scientifique et reli-

INTRODUCTION

gieuse, de la civilisation dans les temps barbares et du progrès dans Les siècles de décadence.

<( Eh bien ! je me suis transporté, moi chétif, à un autre point du domaine historique, à cette époque où le Moyen âge finit et où une civilisation nouvelle, ou du moins renouvelée, s’épanouit en Italie pour se répandre ensuite dans le reste de l’Europe. Cette époque, la Renaissance, était dépeinte presque partout comme une séparation violente du Moyen âge, comme une révolte de la pensée moderne contre la foi des aïeux, de la liberté contre l’autorité, de la matière même et des sens contre l’ascétisme cruel de l’Eglise catholique. Ainsi parlaient la plupart des admirateurs de la Renaissance et aussi, hélas ! ou à très peu près, certains partisans excessifs et exclusifs du Moyen âge qui ne voient dans cette grande période, si mêlée de bien et de mal, que 1 action toujours obéie de l’Eglise et de Dieu, et dans tout ce qui a suivi le règne de Satan. Ces panégyristes outrés des âges de foi ne craignent pas de maudire la civilisation moderne tout entière, avec sa poésie depuis Pétrarque jusqu’à Chénier et son art depuis Léonard de Vinci jusqu’à Ingres. Déplorables et funestes erreurs de part et d’autre, qu’il me semblait nécessaire autant que facile de combattre et de repousser. En réalité, la Renaissance du quatorzième et du quinzième siècle fut l’œuvre du Christianisme comme celles du onzième et du treizième, malgré des caractères bien différents. L’Église, éducatrice de l’Europe, inspira ces poussées successives, ces renouveaux progressifs de vie et d'activité. Et non seulement elle imprima le premier mouvement de la grande Renaissance, mais elle en inspira les meilleurs représentants et les œuvres les plus hautes. Elle créa, encouragea, bénit le courant légitime de la Renaissance, qui va de Pétrarque au Tasse et de la Rome des papes du seizième siècle à notre dix-septième siècle français, si chrétien au fond, malgré trop de paganisme de surface. Je n’ai pas dissimulé d’ailleurs l’autre courant, celui de la Renaissance licencieuse et négative, qui va de Boccace à Machiavel et au cavalier Marin, mais qu’il est absolument déplacé de prendre pour la vraie et légitime Renaissance.

(( Le caractère religieux de cette glorieuse période, il m'a été facile de le montrer d’abord dans son initiateur Pétrarque, nommé à juste titre par Ernest Renan « le premier homme moderne », qui ressentit en effet toutes les aspirations de 1ère nouvelle, mais qui ne tenait pas moins, par le fond même de son âme, à la foi de ses

INTRODUCTION

aïeux. Au siècle suivant, Politien, Laurent de Médicis, génies plus suspects, plus profanes, n’offraient pas moins dans leurs meilleures œuvres une remarquable fidélité aux traditions populaires* nationales et religieuses de l’Italie. Enfin, le siècle de Jules II et de Léon X nous a montré le triomphe de l’art moderne, vraiment spiritualiste et chrétien, malgré l’envahissement trop réel du paganisme renaissant. qui n’a pu prévaloir contre l’esprit religieux toujours vivant, toujours gardé par l’Eglise.

« Après cinq ans d’études consacrées à la Renaissance, huit ans l’ont été au Moyen âge. Je glisse sur cette période, en réalité plus courte que la précédente ; car les cours publics, au lieu d’un semestre entier, n’y tenaient plus que deux mois. Une raison logique m'avait amené à ce recul vers le Moyen âge. J’avais soutenu que la Renaissance, au lieu de rompre violemment avec la période précédente, en avait continué, en y ajoutant des éléments nouveaux, toutes les grandes traditions. Il fallait donc montrer dans le Moyen âge les sources déjà jaillissantes et fécondes de la poésie et de l’art modernes. De là des études prolongées sur les sources poétiques de l’ère médiévale : Sources populaires d’abord : proverbes, récits facétieux, récits merveilleux... Quelques-uns d’entre vous se souviennent peut-être encore de ma leçon sur le (( roi des Corbeaux ». Il me semblait que chacun de mes auditeurs me disait avec le bon La Fontaine :

Si Peau d’âne m’était conté,

J’y prendrais un plaisir extrême ;

je contais donc de vieux contes de fées... et mon auditoire n’en paraissait pas mécontent. Après les contes, les chansons : chansons de travail, de mariage, de danse, de deuil, etc., origines de la lyrique cultivée dans toutes les littératures du Midi. — Sources ecclésiastiques : légendes, chroniques, prières latines, imitées et développées peu à peu en roman ; drames liturgiques, représentés successivement dans le sanctuaire, dans la nef, devant l'église, devenus mystères en France, autos sacramentales en Espagne, rappresentazioni sacre en Italie et donnant naissance à tout le théâtre sérieux des modernes. — Sources classiques : souvenirs et modèles antiques transformés par l’imagination du Moyen âge; tel d’entre vous n’a pas oublié, j’en suis sûr, les légendes de Troie, d Alexandre, de Rome, de Virgile, devenu le roi des Magiciens. — Sources

INTRODUCTION

proprement nationales et héroïques : souvenirs poétisés de la conquête lombarde en Italie, de Charlemagne, de Roland et de Guillaume en France, du Cid et de Bernard del Carpio en Espagne. — Enfin, j’ai abordé Dante et son œuvre magnifique qui m’ont occupé deux ans, et je dois dire que dès le premier jour l’annonce de ce grand sujet obligea d’augmenter notablement le nombre des chaises dans ma salle de cours. Avec Dante et sa Comédie, grandiose et complexe comme nos vieilles cathédrales, nous avons visité ensemble les trois mondes de l’au-delà, en cherchant toujours, sous les beautés poétiques de tout ordre, le sens profond de la philosophie dantesque : le désordre moral dans l’Enfer, la purification et le progrès dans le Purgatoire, enfin dans le Paradis la perfection des vertus et leur union avec la perfection suprême.

(( Je ne vous parlerai pas de mes cours sur Manzoni et l’Italie contemporaine. Manzoni m’attira comme une sorte de Dante diminué, et comme le chef d’une renaissance à la fois religieuse et littéraire. D’ailleurs, en parlant de lui, j’étais pour ainsi dire à la fois en France et en Italie. C’est à Paris qu’il se convertit; ses Hymnes sacrés se rapprochaient d’eux-mêmes des Méditations de Lamartine; ses deux tragédies, des drames de Victor Hugo; sa lettre en français sur les unités dramatiques, de la préface de Cromwell , manifeste romantique plus tapageur, mais cent fois moins raisonnable; enfin, son roman des Fiancés nous apparaissait comme bien supérieur, au moins par la hauteur du sentiment moral, aux œuvres analogues de Walter Scott et de Vigny. Au moment où la maladie m’obligea de suspendre mes leçons, il ne me restait guère qu’à montrer en Italie l’influence persistante de Manzoni en face d’un mouvement d’idées tout contraire, et à rapprocher, par exemple, Zanella de Carducci et Fogazzaro de G. d’Annunzio.

(( C’était mon projet de revenir ensuite à la grande Renaissance, en ajoutant à mes études sur l’Italie des études semblables sur l’Espagne. Cette partie de mon dessein ne sera pas réalisée. Toutefois, dans ce cours modeste, presque fermé, destiné surtout aux ecclésiastiques, — ce cours d’histoire de la littérature théologique, dont Monseigneur le Recteur vient de parler en termes beaucoup trop flatteurs pour moi, — j’ai déjà eu l’occasion d’esquisser quelques grandes figures de la Renaissance espagnole : Ximénès, Louis Vivès, Melchior Cano... j’en étudierai d’autres dès le mois de janvier qui vient : Maldonat, sainte Thérèse, Louis de Léon, et je ne

INTRODUCTION

me dissimule pas ce que laisseront à désirer ces faibles ébauches. N’importe; quelque temps encore, si Dieu le permet, je continuerai à jeter le grain dans une terre que je sais fertile et bien préparée. Je ne puis vous promettre, comme je l’ai fait dans le passé, que beaucoup de travail et beaucoup d’amour pour mon sujet.

Vagliami ’1 lungo studio e ’l grande amore.

Votre attention soutenue, votre ardeur pour l’étude feront l’appoint de ma faiblesse et la bonne semence continuera, malgré la maladresse du semeur, à prendre racine dans le bon terrain, à y lever, à y monter en tige, en fleur, en graine, jusqu’à produire cent pour un. »

Léonce Couture était arrivé à la quatrième année de son Cours d’histoire de la littérature théologique. Les controverses sur la grâce le faisaient passer d’Espagne en France et il abordait le Jansénisme, ce sujet dans lequel il avait affirmé sa maîtrise, trente ans avant, par la critique du Port-Royal de Sainte-Beuve. 11 allait donc terminer son Histoire de la Renaissance par l’étude de « notre Renaissance française » plusieurs fois annoncée, notamment à la fin des cours de i884, quand il avait dit : « la Renaissance catholique, signalée par les grandes œuvres de la seconde moitié du seizième siècle, n’ayant eu dans Le Tasse qu’un interprète poétique trop imprégné de la sève païenne de l’âge précédent, malgré la sincérité de sa foi, ne triomphera sérieusement dans la littérature qu’au dix-septième siècle et dans notre pays. C’est en France, c est à l’époque de Corneille, de Pascal, de Bossuet, de Boileau et de Racine qu’apparaîtra la Renaissance classique adulte, assagie et soumise sans contrainte au double joug de la saine raison et de la vraie foi. »

Mais Dieu interrompit le professeur dans son œuvre, l’invita au repos et à la récompense éternelle.

Léonce Couture avait enseigné, à l’Institut catholique de Toulouse, du 29 janvier 1879 au 3 février 1902.

Que restera-t-il de l’enseignement de Léonce Couture P Voilà la question qui souvent a été posée et mal résolue. Je vais la reprendre, au risque de tomber dans des redites avec le professeur pour la période qu’il vient de décrire.

INTRODUCTION

Le volume Enseignement donnera, dans l’ordre et sous les titres choisis par Fauteur, Philosophie et Théologie , Études latines , Grammaire et Littérature françaises , Grammaire et Littérature provençales, Littérature étrangère , tous les articles énumérés dans sa bibliographie de 1900. J’y ai ajouté, comme il convenait, les études parues de 1900 à 1902, et même, après avoir pris conseil, un certain nombre d’articles de date plus ancienne. On y trouvera encore une dizaine de leçons inédites qui ont pu être arrachées, comme nous l’avions espéré, à la fameuse tachy graphie du professeur.

C’est par respect pour le maître que la classification de 1900 a été conservée. Peut-être a-t-il fait ces groupements avec intention, en souvenir du triple objet des études chères aux humanistes : philosophie et religion, antiquité classique, littératures nationales. Mais le tableau qu’il a fait lui-même de son enseignement nous autorise à voir, dans un grand nombre de ses articles, le prélude ou le complément de son étude principale : la Renaissance — la Renaissance telle qu’il l’envisageait depuis ses origines, le Moyen âge, jusqu’à son terme, le dix-septième siècle français. Et, dès lors, nous avons une classification nouvelle très simple.

Le Moyen âge.

Léonce Couture , nous venons de l’entendre , commença son enseignement à Toulouse par un cours de langues et de littératures romanes. Mais ce cours fut scindé à partir de la rentrée scolaire 1879-1880, et il y eut : i° un cours de philologie romane et 2° un cours de littérature romane ou plutôt étrangère, parce que la jeune Faculté désira être pourvue d’une chaire de littérature étrangère.

Langues romanes. — Le cours fermé de langues romanes a été fait par Léonce Couture, de 1880 à 1902, sous le titre de (( Conférence de langue d’oc, de philologie romane, de grammaire historique, de grammaire et métrique françaises, d’expJication des auteurs français pour la licence ès lettres, etc. ». Pour connaître, dans toute son étendue, l’objet de ce cours, il faut dans cç volume rapprocher des divers chapitres de « Grammaire provençale » les chapitres des « Etudes latines » sur la métrique, le cursus prosaïque, l’hymnographie, et les chapitres de « Grammaire fran-

INTRODUCTION

çaise » sur les textes de Joinville et même sur la réforme de l’orthographe.

Je ne puis omettre ici l’appréciation de M. Jeanroy sur le cours de philologie romane : « Ce cours, dit-il, qui avait charmé le grand public, en 1879, M. Couture le reprit plusieurs fois depuis devant un auditoire restreint, mieux préparé à en tirer parti. Pendant vingt ans, des générations d’étudiants ont appris de lui les vrais principes de la philologie romane... Si ces principes sont aujourd’hui universellement reconnus et appliqués dans les travaux des jeunes érudits de la région, notamment dans ceux des ecclésiastiques, c’est en grande partie à lui que l’honneur doit en être rapporté. »

Littératures romanes. — Le cours de littératures romanes, confondu d’abord avec le précédent et transformé, à la rentrée de 1879-1880, en cours de littérature étrangère, amena le professeur à commencer immédiatement son Histoire de la Renaissance des Lettres dans l Europe latine; mais plus tard, en i885, après avoir consacré cinq ans à la Renaissance italienne , il reprit son cours de 1879 sur les Sources et les Origines des littératures romanes , et il exposa, comme il l’a rappelé dans sa causerie, toutes les richesses littéraires du Moyen âge, spécialement du onzième et du treizième siècle, depuis l’humble cantilène « Buona pulcella fut Eulalia » jusqu’au sublime poème de Dante.

Les leçons qui nous restent de ce cours et qui figurent sous le titre (( Littérature étrangère » doivent être unies aux leçons de 1879 et à divers articles dispersés dans les Études latines, provençales et même françaises (par exemple, les Mystères, par M. Petit de Julieville).

La Renaissance.

L 'Histoire de la Renaissance des Lettres dans les nations romanes devait comprendre, d’après le projet de Léonce Couture, quelques leçons sur la Renaissance en général et une étude aussi complète que possible de la Renaissance italienne, de la Renaissance espagnole et de la Renaissance française.

L’étude sur la Renaissance, en général, dans l’Europe latine fut faite avec une ampleur d’exposition, une sûreté de jugement.

INTRODUCTION

une possession du sujet et une élégance de langage qui ravirent les auditeurs les plus difficiles. Mais aucune des leçons ne fut publiée, et nous eûmes mal au cœur en voyant paraître un beau livre comme celui de M. Jean Guiraud sur Y Eglise et les Origines de la Renaissance sans qu’il pût être fait mention, dans sa copieuse bibliographie, de l’œuvre et du nom de Léonce Couture. Il n’en sera plus ainsi puisque nous publions les quatre premières leçons, les plus importantes. Dans ces leçons préliminaires, ainsi que dans plusieurs autres, on verra comment le professeur de Toulouse aboutit aux mêmes conclusions que le professeur de Besançon, I un et l’autre paraissant, d’ailleurs, s’être inspirés de la célèbre formule de Pascal sur la hiérarchie des corps, des esprits et du monde surnaturel. Voici la formule de M. Jean Guiraud qu’on retrouvera souvent, avec des variantes, dans les leçons de L. Couture : « Tant que la Renaissance, dans ses conceptions, soumit la nature physique, quelque belle qu’elle fût par elle-même, aux aspirations de l’esprit, pour s’élever ensuite au sublime de la charité et au surnaturel de la foi, il y eut harmonie entre ces tendances et les enseignements de l’Eglise; la papauté et la Renaissance exercèrent l’une sur l’autre une action salutaire... » (p. 289).

Après avoir lu ces magnifiques leçons sur la Renaissance, il n’y aura personne qui ose répéter cette appréciation de la Romania : (( On ne peut reprocher à Léonce Couture qu’une trop grande timidité à aborder les grands sujets. » Il est vrai que ce jugement date de 1879. Mais j’ai voulu le rappeler parce que le Maître, avec sa profonde humilité, mit la phrase de la Romania en exergue à sa bibliographie publiée en 1900.

Renaissance italienne. — Léonce Couture a fait une étude complète sur la Renaissance en Italie pendant les quatorzième, quinzième et seizième siècles, de Pétrarque au Tasse. Il a prononcé dans ce cours, qui a duré cinq ans, une soixantaine de leçons. Toutes ont été écrites, mais nous n’avons pas pu les lire toutes à cause de l’écriture prodigieusement abrégée que le professeur avait adoptée pour ses notes. Une vingtaine de leçons sont publiées dans ce volume. Mais on distinguera bien, entre elles, les leçons publiées par le maître lui-même, comme Pétrarque et Jacques Colonna; les leçons inédites, mais destinées probablement à l’impression, comme

INTRODUCTION

les quatre premières leçons sur la Renaissance1, et enfin les leçons qui sont simplement les notes rédigées la veille du jour où il devait parler. M. l’abbé Lahargou a bien décrit comment il faisait cette rédaction : « Il lisait, jusqu’à onze heures ou minuit, ce qui pouvait être utile pour son cours; puis il jetait sur le premier morceau de papier blanc qui se rencontrait sous sa main, carte de visite, lettre de deuil, le programme de son cours en signes abréviatifs où lui seul pouvait se reconnaître. »

La leçon sur Pétrarque et T Averroïsme est écrite sur trois morceaux de papier irrégulièrement découpés dans une lettre de deuil. J’ai pris une autre leçon, Echec et martyre de Savonarole , pour la donner en fac-similé, parce qu’elle est écrite, avec beaucoup de régularité, au verso d’une lettre d’invitation divisé en quatre compartiments. Si le bon Dieu m’en laisse le temps, je me remettrai à l’œuvre et j’espère que j’arriverai à lire toutes les leçons de la Renaissance italienne, soit encore une quarantaine sur soixante2.

Renaissance espagnole. — C’est dans le Cours d’histoire de la littérature théologique que Léonce Couture revint, après un long intervalle , à la Renaissance du seizième siècle et, pendant trois années, il étudia les grandes figures de la Renaissance espagnole. Mais, de cette étude, il ne nous restera qu un résumé de la première année du Cours, inséré dans « Philosophie et Théologie ».

En dehors de cette leçon, nous n’avons, pour la littérature espagnole, que quelques articles bibliographiques, mais avec une page très intéressante sur le poème d’Ercilla et le Libro de buen amor, contemporain de la Divine Comédie.

On nous reprochera peut-être d’avoir négligé son étude sur le jésuite José Francisco de Isla. Mais notre volume, par de telles additions, s’est déjà grossi de la page 800 à la page 1000!

Renaissance française. — La mort a arrêté Léonce Couture au moment où il allait étudier la Renaissance française. Nous avons,

1. Puisque Léonce Couture a comparé un peu son œuvre à celle d’Ozanam, nous pouvons bien rappeler que les disciples d’Ozanam, en recueillant ses notes, n’ont pas manqué de faire une observation, la même que nous voulions exprimer au sujet des notes de Léonce Couture : « Il est intéressant d’observer à quel point des notes, même soignées, gagnaient à être développées par Ozanam et à recevoir de lui le dernier poli de la rédaction. » La Civilisation au cinquième siècle , II, 3 1 3.

2. J’espère aussi pouvoir reconstituer quelques leçons sur Manzoni.

INTRODUCTION

pour suppléer à cette partie de son enseignement, ou plutôt pour nous figurer ce que cet enseignement aurait pu être, l’article sur l’humaniste Pierre Bunel clans les ce Etudes latines », les articles sur Port-Royal, Bourdaloue , Chapelain lui-même, curieusement réhabilité, et d’autres encore dans (( Littérature française », et enfin dans « Philosophie et Théologie » les études sur Pascal.

On ne saurait trop regretter que Léonce Couture n’ait pas écrit l’histoire du Jansénisme. Personne n’était prêt et ne sera peut-être jamais préparé comme lui à donner cette histoire à l’Eglise et aux Lettres. Son étude de saint Prosper d’Aquitaine suffit pour montrer la connaissance qu’il avait de la doctrine, des controverses et de la littérature théologique sur les plus difficiles problèmes de la grâce.

Le Dix-neuvième siècle.

(( Quel dommage, disait le cardinal Mathieu, que M. Couture ait jeté sa poussière d’or sur tant de petits chemins î » Jusqu’ici, nous avons vu Léonce Couture parcourir deux grandes routes, l’Histoire littéraire de la Gascogne et l’Histoire de la Renaissance des Lettres dans les nations romanes. Faudra-t-il lui tenir rigueur de ce qu'il a été quelquefois « jeté loin de son sujet par la loi impérieuse des événements »? Qui donc pourrait reprocher au doyen d’une Faculté des Lettres de savoir tour à tour expliquer Hernani aux aspirants à la licence, donner une conférence sur le Roman et ses rapports avec la Poésie , dans un Congrès bibliographique, ou, devant un auditoire toulousain, rechercher les traditions indo-européennes dans les Contes merveilleux populaires ? Lui ferait-on un crime d’avoir été prêt pour faire, à l’Institut, la « conférence d’histoire de la philosophie » et, avec autant de facilité, dans un Congrès international, un Rapport sur la philosophie au dix-neuvième siècle digne d’être comparé à l’œuvre de M. Ravaisson ? Dans ce rapport il a très heureusement pour la philosophie chrétienne comblé une lacune laissée par M. Ravaisson et ensuite par M. Ferraz.

Léonce Couture était devenu rédacteur au Polybiblion comme il devint professeur de philosophie au Petit Séminaire d’Auch, archiviste municipal et plus tard archiviste du département du Gers. Mais il était prêt à professer la philosophie et à faire la critique des travaux philosophiques de ses contemporains, celui qui en sortant de

INTRODUCTION

sa solitude des Missionnaires (1866) jugea avec tant de sagesse le traditionalisme de Mgr de Salinis. Léonce Couture fut présenté par M. Tamizey de Larroque à M. de Beaucourt et, dès lors, à ses études sur la Gascogne et sur les Littératures méridionales se joignirent des études sur la philosophie.

Il n’est pas donné à tout le monde de se spécialiser. Il est aussi bien rare de trouver un homme capable de parler, avec la compétence d’un spécialiste, sur tous les sujets qu’il aborde. Au reste, le compte rendu semestriel des ouvrages de philosophie, que Léonce Couture a fait pendant trente ans, au Polybiblion, ne l’a jamais empêché de remplir scrupuleusement ses obligations professionnelles, ni de poursuivre ses études sur ses deux routes principales. Et avec quelle perfection il accomplissait ce qu’il a quelquefois appelé (( l’ingrate besogne du Polybiblion » ! L’abbé de Broglie lui écrit qu’il est dans l’admiration des six pages lumineuses par lesquelles il a résumé son système qui lui avait demandé deux gros volumes. Le P. Cornoldi ne croyait pas qu’il y eût, en France, depuis la mort d’Ozanam, un homme capable de saisir avec tant de facilité les rapports de la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin et de la Divine Comédie de Dante Alighieri. C’est à regret que nous avons mesuré, dans le volume, la place qu’on nous demandait de faire bien large aux articles du Polybiblion.

Léonce Couture, en abordant l’étude de Manzoni, a cru devoir expliquer comment il avait été attiré par une sorte de Dante diminué et une autre Renaissance italienne, au dix-neuvième siècle. Nous n’avons pas besoin des mêmes explications, quand le futur Majorai salue, dès 1859, les nouveaux troubadours de Provence : Roumanille, Mistral et Aubanel. Il les acclame avec d’autant plus d’enthousiasme qu’il trouve dans leurs chants la note sublime, la note religieuse, dont l’absence, d’après lui, fit s’étioler et périr la poésie des premiers troubadours.

Enfin, le volume se termine par des « Variétés » choisies et désignées par l’auteur lui-même, et je ne sais pas pourquoi, dans une reproduction de sa bibliographie, on a écourté ce chapitre. Tous ces articles appartiennent bien à l’enseignement. Le « Rapport sur le classement des archives de la ville d’Auch » traite du Collège d’Auch et des illustres humanistes qui y furent professeurs. Il convenait aussi, — pour revenir à l’herbier, — dans ce volume où les premières feuilles sont ornées d’un discours de distribution de

INTRODUCTION

prix au Petit Séminaire d’Auch, de mettre, à la dernière page* comme bouquet, le discours en vers prononcé, en 1857, au Collège de Lectoure, par le professeur d’humanités, dans l'enthousiasme de ses vingt-cinq ans.

M. Armand Praviel , avec son imagination d'artiste et sa bienveillante amitié, a vu déjà réalisée notre œuvre : <( Ce sera un monument unique, mutilé certes, incomplet, mais grandiose et impressionnant encore, à la façôn de notre Saint-Etienne de Toulouse, du Temple de Minerve à Nîmes, ou des Colonnes jumelles dü théâtre d’Arles, li Bessouno. » Un admirateur a renchéri : « En réunissant les articles de M. Couture, m’a-t-il dit, suivant les plans qu’il avait adoptés, vous élevez un édifice qu’il aurait aimé. Les marbres, taillés par le maître-ouvrier, s’élèveront selon les lignes harmonieuses vues par lui, à la manière grecque, sans ciment; et, s’il manque quelque partie, l’œuvre ne rappellera que mieux ces débris immortels de l’Hellade qui enseignent encore les lois de l’impérissable beauté. »

Hélas! bien d’autres juges persistent >à croire que l’œuvre de Léonce Couture n’est qu’un ramassis de pierres, portées une à une, à travers quelques paniers de sable ou de ciment... Et c’est à ces derniers appréciateurs que le maître, s’il nous parlait encore, donnerait raison. A la phrase de la Romania, mise en exergue à sa bibliographie de 1900, il avait ajouté un dicton de Charles d’Orléans qui lui semblait désigner sa chétive personne et son œuvre inachevée : Petit mercier, petit panier.

Mais pourquoi Léonce Couture n’a-t-il pas lui-même mis sur pied quelque partie de son œuvre P Pourquoi n’a-t-il pas fait un livre P

Je pourrais répondre, d’abord, comme je l’ai fait dans sa biographie : Cet enfant qui, d’après les notes de la Maîtrise d’Auch, a des (( talents extraordinaires », mais « manque d’énergie et d’émulation » ; ce professeur qui, de son propre aveu, parle de la volonté, non sans doute comme l’aveugle parle des couleurs, mais comme le malade parle de la santé ; ce clerc tonsuré qui a quitté le Grand Séminaire, portant toujours avec beaucoup de dignité la soutane, mais n’a jamais osé gravir les degrés du sacerdoce ; celui-là a aidé beaucoup de licenciés à trouver et à documenter leurs thèses de doc-

INTRODUCTION

torat ès lettres, comme il a poussé beaucoup de ses élèves au sacerdoce, mais il ne devait jamais se décider à faire un livre.

Je puis donner, après un examen réfléchi, une autre raison. Lui qui avait sur tous les sujets de son domaine une information précise et complète, regardait toujours du côté de Y Allemagne, dont il n’avait pas eu le courage d’étudier la langue. (( Il n’en coûte pas au professeur de la Faculté libre de Toulouse, écrivait-il avec une certaine mélancolie, de confesser qu’il lui est difficile de se tenir au courant des travaux d’outre-Rhin. . . » Et il hésita toujours à publier le résultat de ses travaux dans la crainte d ignorer un livre, un article de revue, un document de découverte récente, dont l’omission empêcherait son ouvrage d’être parfait et irréprochable.

En janvier, février et mars 1880, il publia dans la Revue de Gascogne ses trois leçons sur Pétrarque et Jacques Colonna. M. Paul Meyer, dans la Romania (avril 1880, pp. 338 et 33q), reconnut la forme très élégante des leçons et pour finir porta ce jugement : (( L information m’a paru complète sur tous les points. Je ne reprocherai pas à M. Couture de n’avoir pas fait usage du livre de M. Ixœrting ( Petrarcas Leben und Werke, Leipzig, 1878), où, pour cette partie de la vie de Pétrarque, il n’eût rien trouvé qu’il ne sût déjà ; mais il aurait bien fait de consulter l’édition, malheureusement fragmentaire, des Rime , publiée, il y a quatre ans, par M. C arducci ( Rime di Fr. Petrarca. . . Saggio di un testo e commento nuovo a cura di G. Carducci. Livorno, Vigo, 187b). Il aurait pu s’y référer utilement à propos du célèbre sonnet : Mai non vedranno le mie luci asciutte1. »

C’est après avoir obtenu cette note presque très bien qu’il se décida (juin 1880) à publier à part, dans une brochure, les trois leçons sur Pétrarque et Jacques Colonna, évêque de Lombez. Mais jamais plus il n’a donné à part, hors des pages du Rulletin de l’ Institut, une leçon quelconque de son cours. Les tÿpis ou quatre leçons de son Introduction à la Renaissance étaient prêtes pour l’impression, mais il aura suffi, pour I en détourner, de quelque aventure comme sa discussion avec l’abbé Vacandard sur Y Ecole du palais aux temps mérovingiens .

Cependant il faut regretter, pour sa gloire et notre utilité, qu’il n’ait pas consenti à nous donner son œuvre, malgré les quelques

j. Voir, dans ce volume, Pétrarque et Jacques Colonna, p. 71 1,

INTRODUCTION

imperfections qui auraient pu s’y rencontrer. Lui seul n’aura rien regretté en partant de ce monde. Il est advenu de son œuvre ce qu’il avait prévu comme possible et probable dans les desseins de Dieu.

Au moment même où il concevait son idéal de vie littéraire, en 1860, il écrivit de Naples à un de ses anciens élèves de Lectoure, l’abbé Delarc1 : (( Il faut à l ame studieuse un vaste projet total qui renferme sa vie littéraire tout entière, son poème, pour ainsi dire; mais il lui faut aussi, sous peine d’aller sans arriver, des épisodes même larges et jusqu’à un certain point complets par eux-mêmes... Il faut recueillir des moissons partielles, en attendant la récolte lointaine... Sachez, d’ailleurs, que rien ne s’achève ici-bas, que les œuvres qui nous paraissent les plus essentielles n’ont presque jamais le couronnement matériel, positif, qu’on leur rêvait; que Dieu dispose enfin et que ses dispositions trompent non seulement les projets des méchants, mais encore presque toujours les desseins des bons, au moins dans la forme déterminée qu’ils leur ont donnée... Il faut travailler pour le travail, en tant, bien entendu, qu’il est un devoir imposé de Dieu, et dont Dieu nous récompensera à coup sûr, et dans nous et dans ceux pour qui nous voudrions travailler et qui souvent n’en sauront rien. »

C’est ainsi qu’il a travaillé pendant cinquante ans de professorat, heureux de recueillir « des moissons partielles , en attendant la récolte lointaine » qui pour lui, en ce monde, n’est jamais venue. S'il ne laisse, au lieu des deux poèmes conçus dans sa jeunesse, que des épisodes plus ou moins appréciés par les hommes, il a, en revanche, de nombreux disciples qui rendront témoignage, devant Dieu, de la formation chrétienne qu’ils ont reçue de lui par la parole et par l’exemple.

M. L ACLAVERE,

V ica ire généra l .

Auch, le 24 juin 1911.

1 . L’auteur de Saint Grégoire VII, les Normands en Italie , un Pape alsacien, etc.

Page 1