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I. NOTICE SUR LA PIÈCE

Hernani fut représenté pour la première fois le 25 février 1830. C’est une date importante dans l’histoire de notre dramaturgie, disons plus, de notre littérature ; car elle inaugure quelque chose de nouveau sur la scène française, savoir le drame romantique, tel que V. Hugo l’a conçu, qui vise à la vérité complète dans l’art et qui a pour caractères principaux : le rejet des unités classiques, pour permettre à l’action de se développer dans toute son étendue ; la succession et l’alliance du noble et du grotesque dans les faits et dans le style ; enfin, l’assouplissement de l’alexandrin qui doit se prêter à cette infinie variété d’effets.

l Conférence d’explication des auteurs français. Extr. du Bull, de ilnst. 1897.

LÉONCE COUTURE

Il est bien entendu que cette date, comme les époques littéraires en général, ne comporte pas une interprétation absolument précise. Le drame romantique avait eu ses antécédents dès le dix-huitième siècle, dans les théories et les pièces de novateurs tels que Diderot et Mercier ; il fut préparé, dans notre siècle, par tout le nouveau mouvement littéraire, et spécialement par le livre de G. Schlegel sur la littérature dramatique, par la représentation des drames de Shakespeare à Paris, par les timides essais des précurseurs (Soumet, P. Lebrun, etc.). — Il faut reconnaître surtout que la première apparition du vrai drame romantique précéda d’un an entier celle d ’Hernani. Henri III et sa cour, d’Alexandre Dumas, qui se joue encore, a paru sur la scène le 10 février 1829. Mais, malgré cette priorité apparente, Dumas procédait d’Hugo. Dès 1827, ce dernier avait donné l’impulsion en même temps que le programme, par le drame de Cromwel et sa préface. Il est vrai que ce drame ne devait pas être joué, n’était même pas jouable, mais il inaugurait la « vérité » dans l’art dramatique, comme l’entendait le grand novateur, et comme il l’esquissait dans la préface, manifeste d’ailleurs plus ambitieux que clair et qui renfermait beaucoup plus de métaphores que de précisions.

L’histoire de la première représentation d ’Hernani est plus célèbre que bien connue. Elle se trouve sans doute en détail dans les journaux et les mémoires du temps ; mais il faut l’en faire sortir, et il est fâcheux que les historiens littéraires se soient dispensés d’en tracer un récit sérieux, fidèle et impartial. Du moins, je n’en connais pas de tel et je constate, par exemple, qu’ Alfred Nettement, dans son Histoire de la littérature française pendant la Restauration, et même M. Edm. Biré, dans son ouvrage, si complet comme biographie, sur V. Hugo avant IS30, glissent avec une fâcheuse discrétion sur la bataille théâtrale du 25 février 1830. Ce dernier renvoie simplement à Pontmartin, qui n’a guère que des anecdotes autobiographiques, et à Théophile Gautier, dont le récit détaillé, mais un peu fantaisiste, a été coupé en pleine étoffe par la mort. J’emprunterai cependant quelques traits à ce récit.

On sait que V. Hugo prépara, pour soutenir sa tentative vraiment révolutionnaire, des troupes jeunes et ardentes, enrégimentées par petites escouades, qui avaient pour passe un carré de papier avec la griffe significative Hierro , et dont presque tous les membres se distinguaient par des costumes étranges de forme et de couleur et par de longs cheveux : on ne peut naître avec des perruques, observe judicieusement Gautier.

Le théâtre s’ouvrit à deux heures de l’après-midi, ce qui imposait

aux spectateurs huit heures d’attente ! Espérait-on « quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât l’intervention de la police ? » C’est un soupçon dont il faut laisser à Gautier toute la responsabilité. Mais écoutons quelques parties de son récit, qui, quoique écrites seulement dans l’hiver de 1872, gardent bien quelque chose, sous leur frivolité voulue, de l’ardeur belliqueuse de 1830 :

...On s’entassa du mieux qu’on put aux places hautes, aux recoins du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les endroits suspects et dangereux où pouvait s’embusquer dans l’ombre une clef forée, s’abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs d’un nouveau genre. Nous n’étions là guère plus à l’aise que don Carlos n’allait l’être tout à l’heure au fond de son armoire ; mais les plus mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre sous l’œil de leurs chefs et prêts à donner avec ensemble sur les Philistins au moindre signe d’hostilité.

Six ou sept heures d’attente dans l’obscurité ou tout au moins la pénombre d’une salle dont le lustre n’est pas allumé, c’est long, même lorsque au bout de cette nuit Hernani doit se lever comme un soleil radieux.

Des conversations sur la pièce s’engagèrent entre nous, d’après ce que nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu quelques vers, qu’ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On y pressentait i un nouveau Cid, un jeune Corneille non moins fier, non moins hautain et castillan que l’ancien, mais ayant pris cette fois la palette de Shakespeare.

...La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté du chocolat et des petits pains, — quelques-uns — proh ! pudor — des cervelas ; des classiques malveillants disent à l’ail. Nous ne le pensons pas ; d’ailleurs l’ail est classique, Thestylis en broyait pour les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques ballades d’Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables scies d’atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs couplets versant toujours la même bêtise ; ensuite on se livra à des imitations du cri des animaux dans l’arche, que les critiques du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra à d’innocentes gamineries de rapins ; on demanda la tête ou plutôt le gazon de quelques membres de l’Institut ; on déclama des songes tragiques !...

L’orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d’orage grondait sourdement dans la salle, il était temps que la toile se levât ; on en serait peut-être venu aux mains avant la pièce, tant l’animosité était grande de part et d’autre. Enfin, les trois coups retentirent... 2

Laissons là un récit qui devient moins « positif » à proportion qu’il pénètre plus avant dans l’essentiel des faits. On y a vu du

1 II y a présentait , mais je soupçonne une faute d’impression. — L. C.

2 Histoire du Romantisme, pp. 104-106.

moins quel esprit d’exaltation juvénile, quelle ivresse d’admiration aveugle régnaient en 1830 dans le bataillon romantique. Mais il ne faut pas attribuer pour cela au clan opposé une raison calme et impartiale. « En cette mémorable soirée, dit un critique, on mettait, en chaque camp, autant de parti pris à exalter ou à censurer tout, indistinctement, dans l’œuvre nouvelle. L’on ne se rendait pas toujours compte de ce que l’on entendait, et c’est ainsi que le légendaire vieil as de pique, que l’on crut saisir au lieu de vieillard stupide, fut l’objet, ici de réclamations bruyantes, et là d’applaudissements enthousiastes. » De cet état violent des esprits, rien de bien décisif ne pouvait se dégager. Mais les effervescences tombèrent peu à peu de part et d’autre et, en somme, on peut dire qu’Hernani surnagea, mais que son succès ne fut qu’une demivictoire. Il eut la même fortune que le drame romantique lui-même, dont le premier règne, toujours contesté, n’a duré qu’une douzaine d’années, de 1830 à 1843. Voici des données précises sur ce point. Je les emprunte à l’écrivain que je viens de citer et que j’aime à recommander, non seulement comme un compatriote qui nous fait grand honneur, mais surtout à cause de sa compétence exceptionnelle et de sa profonde érudition dans l’histoire du théâtre français b

Joué trente-huit fois en 1830, Hernani reparut sur la scène treize fois en 1838, six fois en 1840 et de quatre à huit fois par an jusqu’en 1849. Le chiffre 4 est celui des trois dernières années, ce qui prouverait au besoin (mais il y en a d’autres preuves) que l’enthousiasme public avait bien délaissé ce drame éblouissant, même avant que le second Empire lui fit subir une éclipse officielle, une exclusion par ordre supérieur. Sans nous inquiéter ici des autres drames d’Hugo, qui eurent tous moins de succès qiïHernani ( Ruy Blas, aujourd’hui rival à' Hernani au théâtre, ne fut pas même représenté) 1 2, disons que les Burgraves marquèrent en 1843 le

1 Alb. Soubies, La Comédie-Française depuis l’époque romantique (Paris, 1895, in-4°). M. A. Soubies est de Beaumont-de-Lomagne (Tarn-et-Garonne).

2 Cette parenthèse est absolument erronée. Ruy-Blas fut joué en 1838 avec un grand succès, et Frédéric Lemaître tint le premier rôle avec un talent très différent, mais avec non moins d’éclat que le fait aujourd’hui Mounet-Sulh'. Ce qui a troublé mes souvenirs et amené mon assertion, malgré tout peu excusable, c’est que je suivais, avec une confiance pleinement méritée, les tableaux de M. Alb. Soubies, qui ne portent pour Ruy-Blas aucune mention de représentation jusqu’en 1878 ; mais je ne faisais pas attention que ces tableaux ne se rapportent qu’au Théâtre-Français, tandis que Ruy-Blas parut d'abord au théâtre de la Renaissance, nommé depuis salle Ventadour ou théâtre des Italiens. Je remercie cordialement M. P. D. d’avoir bien voulu m’avertir de cette grosse étourderie.

suprême conflit des deux écoles, la défaite des purs romantiques et, comme on l’a dit, « le terme de la période militante du romantisme. » Faut-il expliquer ce phénomène par la répugnance native de notre tempérament à ce qui contrarie l’unité d’effet, idéal du théâtre classique ? ou plutôt au vice constitutionnel indéniable du drame d’Hugo, « l’absence de vérité naturelle, de conformité avec la vie, d’exactitude psychologique » ? ou encore à des causes plus ou moins accidentelles, apaisement des ardeurs de 1830, renaissance des saines études, succès de tel ou tel grand talent scénique (Rachel...) ? Tout put y contribuer. Le fait reste ce qu’il est, mais avec cette circonstance essentielle que le prétendu classicisme renaissant, marqué par le prodigieux succès de la Lucrèce de Ponsard (1843), n’avait pas d’avenir.

Une histoire complète du premier drame d’Hugo dans cette période comporterait nécessairement une excursion en province et, surtout, une étude des discussions qui éclatèrent à son sujet dans la presse. — Sur le premier point, je suis sans renseignements précis, et je note seulement, à titre de sinistre curiosité, cette assertion d’Aug. Challamel, qu’à Toulouse un jeune homme se fit tuer en duel pour Hernani 1. — Sur l’attitude de la presse, il y aurait à faire un travail intéressant que personne n’a même ébauché jusqu’ici. A s’en tenir aux revues, qui étaient peu nombreuses alors, il faut au moins en signaler deux qui traitèrent sérieusement la pièce nouvelle et qui, dès la première heure, donnèrent, en dépit de leur réputation d’hostilité, une note presque entièrement impartiale. J’ai ces deux articles sous les yeux et j’en userai librement : l’un, sous la signature « M. Avenel », parut dans la Revue encyclopédique de mars 1830 ; l’autre, anonyme, dans la Revue française du même mois. Ce dernier, qui fit grand bruit, est, dit-on, de M. de Rémusat ; mais la voix publique, non sans quelque motif probablement, l’attribuait à Aug. Trognon, ce qui, huit ans plus tard, valut à celui-ci cette allusion plus brutale que spirituelle, dans Ruy Blas :

L’afïreuse compagnonne Dont le menton fleurit et dont le nez trognonne.

Je ne veux rien dire de la critique ultérieure des recueils les plus graves, particulièrement de la Revue des Deux-Mondes , qui, par la plume de Sainte-Beuve et surtout de Gustave Planche, aida si puissamment la réaction contre le drame d’Hugo.

1 Souvenirs d’un hugolâtre (1885), p. 25.

LÉONCE COUTURE

J’ai hâte d’arriver à la seconde période de vie et de succès qui a commencé pour Hernani en 1867, l’année de la grande exposition universelle. Le 20 juin, la reprise de ce drame, accordée par l’Empereur aux désirs des Français et des étrangers, fut l’occasion d’un vrai triomphe, qu’on ne saurait, à la vérité, regarder comme exclusivement poétique.

Lorsque l’Empire permit, pour la première fois, dit la Revue des Deux- Mondes du 1er décembre 1877, la représentation d’une œuvre de Victor Hugo, les ardeurs politiques s’unissaient aux enthousiasmes purement littéraires, et le public était animé de dispositions belliqueuses et bruyantes. Tous les admirateurs du poète des Châtiments étaient accourus, avides d’acclamer le drame proscrit depuis le 2 décembre. La salle n’offrait plus l’image d’un champ de bataille ; elle ressemblait à une place prise d’assaut, quand, après l’escalade, les vainqueurs, enivrés de leurs succès, poussent des clameurs triomphantes à la lueur des maisons incendiées et dans le tumulte des murs qui s’écroulent. Il semblait qu’on fût au milieu d’une fournaise, tant la passion avait chauffé toutes les têtes. La politique s’en mêlant, les passages qui pouvaient prêter à une allusion étaient salués par des trépignements et des hurras. Les applaudissements montaient comme une tempête, du parterre aux cintres, et retombaient avec des éclats de tonnerre sur les premières loges, effarées d’un tel succès. Chaque fin d’acte amenait une ovation, et dans les entr’actes, au foyer, l’enthousiasme continuait ; on se serrait les mains, on se félicitait avec des cris de joie. Même, au sortir de cette fameuse reprise, je me souviens que deux poètes parnassiens, encore tout grisés d’admiration, s’en allèrent droit devant eux par la ville endormie, déclamant, chantant, se montant mutuellement la tête, et furent retrouvés au petit matin sur le talus des fortifications, en train de réciter le monologue de Charles- Quint à un groupe de douaniers ébahis.

Quelque action qu’eût la politique dans ce triomphant succès d 'Hernani renaissant, il serait téméraire de n’y pas voir aussi la puissance poétique d’un génie privilégié, enfin compris et goûté du public. Outre les soixante et onze représentations de l’année de l’Exposition universelle et les quatre-vingt-dix de 1877, il y en a eu plus de cinquante depuis 1877 jusqu’à la fin de 1894 1, et chaque année depuis a ramené la pièce sur l’affiche du Théâtre-Français. Le talent des acteurs, et surtout d’artistes qui semblent faits exprès pour rendre la passion excessive et névrosée du drame romantique, y est pour beaucoup. Une fugue de Mme Sarah Bernhardt n’interrompit-elle pas quelque temps la série des représentations ? On peut encore faire ici la part du « snobisme » qui se glisse partout, mais qui par là même n’est jamais l’explication totale d’un succès durable. Pourtant, ce qui dans l’action drama-

1 J’ai sous les yeux les grands tableaux si utiles qui terminent l’ouvrage déjà cité de M. Alb. Soubies.

tique d ’Hernani paraissait peu vraisemblable et peu vivant à la génération qui nous a précédés est resté dépourvu de naturel et de vie, et les critiques autorisés d’aujourd’hui ne sont guère moins sévères aux conceptions dramatiques d’Hugo que ceux de 1840 : M. Brunetière, par exemple, semble bien accepter à cet endroit toutes les rudesses de Gustave Planche. Mais, au jugement et au « sentiment » de la génération nouvelle, ce qui parut longtemps au plus grand nombre l’abomination de la désolation dans le romantisme est devenu l’une des manifestations les plus vives et les plus magnifiques du génie : cette poésie, agitée de brusques mouvements et flamboyante de chaudes images, a fini par acquérir sur les esprits cultivés un ascendant et comme un prestige d’éblouissement et d’émotion qui ne semble pas près de cesser.

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