‹ EnseignementChapitre 78 sur 158 · DERNIÈRE LEÇON DU COURS DE · texte numérisé non relu

DERNIÈRE LEÇON DU COURS DE

Résumé des quatre grandes littératures romanes.

Messieurs,

Dans toute la durée de ce Cours sur l’origine des langues et des littératures romanes, qui s’achève aujourd’hui 1 2, nous avons supposé, sinon démontré, l’existence de deux nations diverses, comprises dans les limites de la France actuelle. Non seulement nous avons distingué de la langue d’oïl ou du français proprement dit, la langue d’oc ou roman méridional, mais nous avons admis au Midi et au Nord deux races, deux génies particuliers. Et cependant, sauf les différences de la langue, et encore différences simplement phonétiques et musicales plutôt que grammaticales ou logiques, nous n’avons guère assigné au groupe provençal un seul caractère particulier qui le distingue du groupe français proprement dit. C’est qu’en effet, messieurs, le peuple français tout entier, malgré ses nuances ethniques, provinciales, était très évidemment prédisposé, dès ses origines, à l’unité complète qu’il a formée depuis. Il y a un génie italien, un génie espagnol, un génie français qui forment les trois nuances distinctes du génie roman et se détachent sur ce fond de lumière vive, active, diaphane, comme le triple rayon de la grâce, de la grandeur, de la force. Il ne reste donc rien pour la Provence ; aussi a-t-elle été absorbée par la France du Nord sans que le génie roman, et à un point de vue plus élevé, sans que l’histoire littéraire, la poésie et la civilisation y aient rien perdu. Ceci

1 Leçon inédite.

2 Ce Cours fut repris en 1885, comme 011 le verra plus loin, et se termina (1891-1892) par une étude sur la Divine Comédie. C’est pour cela que la leçon sur Dante, qui appartient au Cours de 1879, a pu être renvoyée au Cours professé pendant les années 1891 et 1892.

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soit dit sans vouloir traiter ou trancher ici la question si grave et si complexe de la croisade albigeoise, question où l’histoire impartiale dira son dernier mot quand la passion irréligieuse et le zèle imprudent des apologistes absolus voudront se taire à la fois. Mais dans la sphère de la littérature, de la poésie, de l’art, qui est la nôtre, je soutiens que la Provence (France du Midi) a pu cesser de chanter sans que le concert de la poésie humaine ait perdu une note essentielle.

Et pourtant, Messieurs, ne croyez pas que je veuille rabaisser ici la Provence : elle a eu son initiative magnifique, glorieuse et trop peu connue. Le résumé des quatre grandes littératures romanes que je vous porte aujourd’hui pour clore ces trop rapides entretiens, doit avant tout marquer nettement cette part de nos pères dans l’histoire de l’art humain. Je vais donc tâcher de vous dire en peu de mots ce que firent dans son domaine les Français du Midi, et ce qui leur manqua pour garder longtemps la place privilégiée qu’ils y avaient d’abord conquise !

On a cru autrefois que nos poètes méridionaux, les troubadours, avaient marqué le début de la poésie romane: erreur aujourd’hui bien reconnue. Non, Messieurs, ce n’est pas au Midi, c’est au Nord que les premiers chants de la muse romane se sont fait entendre, et, chose étrange, c’est même dans la région presque la plus reculée du Nord de la France, en Picardie. Le Midi n’a commencé qu’environ cent ans après, au onzième siècle : et le premier troubadour dont il nous reste des vers est Guillaume IX, comte de Poitiers ; de sorte que la poésie provençale a commencé aussi dans le pays le plus éloigné du vrai Midi. Mais, hâtons-nous de le dire, les troubadours, venus après les trouvères, ont chanté autrement qu’eux ; à leur tour, ils ont donné le ton, ils ont doté l’Europe et le monde d’un art nouveau ou du moins d’une des principales branches de fart poétique des modernes.

Tandis que le Nord de la France imite la lyrique populaire dans ses joyeuses chansons et qu’il célèbre les hauts faits de ses guerriers, dans ses grandes chansons de geste que je saluerai tout à l’heure, notre beau Midi créait — ce n’est pas trop dire — la lyrique personnelle, réfléchie, cultivée, celle qu’ont représentée plus tard Pétrarque, et Dante, et pour vous citer des noms de ce siècle, Gœthe, Leopardi, Lamartine et Musset.

Ainsi les Provençaux — n’oubliez pas que ce nom désigne tous les Français de langue d’oc — n’ont pas eu ou presque pas d’épopée ( Girart de Roussillon en est une magnifique, mais isolée et d’ailleurs née très probablement en Bourgogne, aux limites et sous l’influence

du génie d’oïl). Dans leur Midi paisible et déjà riche et luxueux, ils n’avaient guère occasion de se livrer aux expéditions aventureuses, aux grands coups d’épée. Ils ont donc laissé l’épopée aux Français du Nord. Mais ils ont créé, je le répète, une poésie lyrique qui, de proche en proche, a gagné tout le inonde latin et fait sentir son influence jusque dans les pays germaniques. Gomment cela ? C’est que les classes élevées du Midi de la France ont fait accueil aux jongleurs. Dès lors ceux-ci ont dépouillé peu à peu ce qu’il y avait de trop uni, de trop facile, quelquefois de grossier, dans leurs imitations des chants populaires. La vie des cours, les fêtes, les loisirs élégants et surtout la nuance particulière des relations d’un vassal avec la haute et noble dame, ont fait naître des sentiments passionnés, mais où le respect et la crainte dominaient le désir. Telle est l’inspiration ordinaire des chansons sérieuses des troubadours. De là pour le fond une poésie psychologique, intime, profonde, subtile, et quant à la forme, destinée à réjouir des auditeurs délicats et bientôt savants et raffinés ; c’est un jeu régulier de mesures, de rimes, d’accents, de strophes et de liaisons entre les strophes, art vraiment admirable, quand il ne donne pas dansL l’exagération et la recherche, et que nulle poésie européenne n’a égalé. Mais c’est surtout par le fond même qu’il faut louer, dans son éclosion primitive du moins, l’art des troubadours. Depuis l’antiquité, a-t-on dit avec beaucoup de raison, aucun effort aussi grand n’avait été fait vers la poésie la plus haute, celle qui concentre sa puissance dans la description du sentiment intime. Il est vrai qu’à son égard l’inspiration est facile et ordinaire : la pensée des troubadours les plus vantés, peut-être, Arnaut Daniel, Bernard de Ventadour, Bertrand de Born, nous semble plutôt raffinée que profonde, plutôt gracieuse que passionnée et en somme n’éveille pas en nous assez de sensations nouvelles. Tout cela nous paraît effacé, long, languissant, monotone. Sans le savoir, Messieurs, nous faisons porter à cette poésie la peine de ses succès et de sa célébrité : nous oublions que si beaucoup de ses formes nous font l’effet de beaux camées, c’est elle qui la première les a trouvées et mises en circulation. Autres étaient les dispositions des contemporains en face de cet art nouveau-né. Ils savourèrent avec passion cette vie intellectuelle qui s’ouvrait à eux et bientôt il n’y eut si petite cour seigneuriale qui ne fut au moins pour quelque temps un centre poétique. Les troubadours passaient volontiers de l’une à l’autre ; ils émigraient même dans les cours étrangères où les plus hauts seigneurs adoptaient leur langue et leur lyre : de sorte qu’on voit figurer sur les listes des -troubadours les rois

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d’Aragon, Alphonse II et Pierre III, les italiens Lanfranc de Zigala, Sordel de Mantoue, Dante de Maiano et bien d’autres encore !

L’âge d’or de cette poésie, au dire des meilleurs juges, ne fut pas long : il dura des premières années du douzième siècle au commencement de la croisade albigeoise. Encore y avait-il eu déjà décadence à quelque égard dans cette lyrique recherchée. Je m’explique. Les troubadours ont chanté, les premiers dans le monde moderne, l’amour respectueux, craintif, agité, et ses longues, ses éternelles alternatives d’inquiétude, d’espoir, de joie et de souffrance. Mais ils ne sont pas montés plus haut. Le culte de la femme est chez eux une pure idolâtrie, moins désintéressée qu’elle ne paraît au premier coup d’œil ; le respect n’est pour eux qu’une consigne inviolable dans un certain genre poétique. Ils se rattrapent trop, beaucoup trop dans les autres. Mais la vraie noblesse de l’amour est loin d’avoir trouvé en eux son expression suprême. Ils sont restés dans la sphère la plus inférieure de l’amour à la fois respectueux et passionné. C’est beaucoup, mais ce n’est pas assez ! Leur hymne a eu son heure et sa saison, l’heure matinale, la saison printanière, le premier âge enfin ! Mais le temps a marché, et la lyre des troubadours n’a pas su se transformer. Us habitent toujours un monde fantastique, ces joyeux chansonniers. Ils cheminent par des routes idéales où ce ne sont que Heurs, gazouillements d’oiseaux, fêtes brillantes, nobles dames qui se penchent aux fenêtres cintrées, plus blanches que neige de Noël, un printemps qui ne finit pas, un enchantement universel et perpétuel. C’est l’enfance poétique du monde moderne, enfance joyeuse, légère, aux impressions à fleur de peau : « Quand je vois poindre l’herbe verte et la feuille, les fleurs éclore par les champs ; quand le rossignol élève sa voix haute et claire, et s’émeut à chanter, je suis heureux du rossignol et des fleurs ; je suis heureux de moi et plus heureux de la dame qui accueille mes chants ; je suis enivré de joie, mais joie d’amour passe toutes les autres. » Ainsi chante le plus grand peut-être des lyriques provençaux, Bernard de Ventadour ; mais ainsi chantent*, ils tous ! et longtemps, beaucoup trop longtemps ! Car enfin, on l’a dit très justement, l’enfance doit faire place à la jeunesse, et la jeunesse à la virilité. Si aux rêves du premier âge ne succèdent pas les graves pensées, la gentillesse des idées et du langage deviendra bientôt un signe fatal. On murmurera des chansons amollissantes à l’âge de la force, de l’activité et de la science. Quand la France du Nord a chanté vingt épopées grandioses, quand Dante va construire le sublime édifice de la poésie chrétienne, quand l’Espagne improvise l’héroïque Romancero, que fait la Provence ? Des chants

d’amour toujours plus doucereux, toujours plus subtils, toujours plus nombreux.

Ici, je le sais bien, mon excellent ami et maître, M. Paul Meyer, refusera de me suivre. Il me dirait que le genre satirique, intime et surtout agréable, la peinture des mœurs, quelque chose de ressemblant déjà au roman moderne, grandissaient et se développaient, au treizième siècle, dans la poésie méridionale, de sorte que, sans l’invasion brutale du Nord, cette littérature allait très visiblement se renouveler.

Je n’y contredis pas absolument. Mais je remarque, je maintiens que son inspiration satirique était non seulement hardie, indignée, violente, mais révoltée et irréligieuse, que son inspiration familière, et par conséquent moralisatrice, était licencieuse ou voisine de la licence, et que son inspiration sentimentale sérieuse était épuisée. Aussi n’hésiterai-je pas à dire que la lyre méridionale se perdit, se noya d’elle-même dans les glaçons de ce lleuve du Tendre dont elle ne sut jamais remonter le cours, bien plutôt qu’elle ne fut écrasée, brisée, consumée par le fer et le feu de la croisade albigeoise.

Pour parler sans figure, la poésie des troubadours viola les conditions communes, essentielles, natives, du génie roman, en deux façons : elle devint, de subtile et délicate qu’elle avait toujours été, précieuse, obscure, parfois indéchiffrable, outrage à la clarté qui est le signe le plus distinctif de notre race ; elle glissa en même temps de la métaphysique amoureuse, qui avait eu sa noblesse et son utilité, à l’oubli, à la négation ou à l’abaissement du sens moral et du sens religieux, funeste méconnaissance de ce fond chrétien qui est, nous l’avons vu, la meilleure partie du trésor traditionnel et indivis du génie roman. Et puis, signe de faiblesse que j’attribue à la corruption des cours féodales du Midi plutôt qu’à l’esprit si heureusement doué des chanteurs méridionaux, dans cette initiation progressive à l’amour pur, âme de toute poésie, que dis-je ? synonyme de la vraie poésie, ils ne surent jamais atteindre les degrés supérieurs où monteront sans effort leurs glorieux disciples Dante et Pétrarque.

Vous connaissez tous, Messieurs, cette mystérieuse échelle de l’amour si admirablement décrite par Platon. « O mon cher Socrate, dit l’étranger de Mantinée, dans la plus belle page du Banquet et de la philosophie antique, celui qui a parcouru successivement tous les degrés du beau, apercevra tout à coup une beauté merveilleuse, éternelle, incréée, impérissable..., beauté qui n’a rien de sensible, comme un visage, des mains, ni rien de corporel ; qui, n’est pas plus ou moins dans un discours ou une pensée, mais qui

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existe éternellement dans elle-même et par elle-même, et de laquelle participent toutes les autres beautés. Tout consiste à savoir s’élever des beautés inférieures jusqu’à cette beauté parfaite ! Car le droit chemin de l’Amour, c’est de commencer par les beautés d’ici-bas, de passer ensuite par tous les degrés : des beaux visages aux belles paroles, de celles-ci aux belles occupations, aux belles âmes, jusqu’à ce qu’on arrive au Beau lui-même et qu’on finisse par le connaître comme il est réellement. »

Eh bien, Messieurs, ce magnifique progrès qu’on admire sans doute, mais qu’on suppose à tort n’avoir jamais été qu’un programme, j’ose dire que la lyrique provençale a péri pour ne l’avoir pas même à demi rempli, et que la lyrique italienne a vécu pour l’avoir compris et réalisé. Ecoutez seulement. Dante Alighieri, à l’âge de dix ans, a vu dans une fête de famille, Béatrice Portinari, plus jeune que lui de quelques mois, et il a cru voir un ange ! Depuis, il sentira croître, de jour en jour, son admiration sans recevoir de la pure et douce jeune fille autre chose qu’un salut plein de courtoisie. Et tout à coup, il la verra mourir à la fleur de l’âge. Cette image absolument immaculée planera sur son âme, se dressant comme un reproche après chacune de ses faiblesses, comme un céleste encouragement à chaque effort vers la lumière et la vertu. Et quand il aura conçu le « Poème sacré auquel le ciel et la terre ont mis la main », Béatrice y prendra sa place dans la lumière de Dieu: et, symbole vivant de la grâce, de la foi ët de la science sacrée, elle viendra accueillir son poète, enfin délivré du mal et de la souffrance, et le guidera de sphère en sphère jusqu’au trône de Dieu.

Me direz-vous que ceci est un phénomène poétique absolument sans modèle et sans rival, et qu’il n’y a pas lieu de fonder une théorie sur une exception ? Sans accepter pour ma part cette manière de voir, je la conçois, Messieurs, et je puis la laisser passer ; un autre nom me suffît pour vous montrer l’ascension naturelle de l’amour et de la poésie dans des régions que les troubadours n’ont pas connues ; c’est un nom moins effrayant que celui de Dante, il rappelle une poésie moins surhumaine, et certainement il représente toute une école, mieux que cela, toute une postérité qui compte, dans chacune des nations modernes, une foule de noms glorieux.

Il est vrai que l’œuvre poétique de Pétrarque ne peut pas être résumée en cinq minutes. Aussi renverrons-nous à l’année prochaine, si vous le voulez bien, Messieurs, l’étude attentive du père de la lyrique moderne. Mais deux ou trois citations vous montreront que, disciple des troubadours, il s’est élevé sur la voie ouverte par

ees mélodieux chanteurs à des hauteurs sublimes qu’ils n’ont pas même entrevues. En ouvrant le Canzoniere, vous rencontrerez d’abord un acte d’humilité et de contrition comme je n’en ai pas trouvé, pour ma part, dans un seul recueil de poésies provençales. C’est le profond regret de l’âme chrétienne qui comprend trop tard le but sérieux de la vie et la vanité des affections humaines même les moins grossières. « O vous qui écoutez dans mes rimes le son de mes soupirs, dit-il, j’espère de vous plus que pardon, pitié ! Mais je vois bien aujourd’hui que j’ai été trop longtemps la fable du monde, et je n’y puis songer sans un sentiment de honte. Tel est le fruit de mes longues erreurs : la honte et le repentir, et reconnaître que tout ce qui séduit le cœur n’est qu’un songe d’une heure.

E del mio vaneggiar vergogna è ’l frutto,

E ’l pentirsi, e ’l conoscer chiaramente Che quanto piace al mondo è breve sogno. »

A Dieu ne plaise que je canonise ici ce que Pétrarque vient de condamner avec un accent si vif et si sincère ! Mais, enfin, à travers les vanités, les rêves, les langueurs, et aussi les subtilités et les mièvreries de ses innombrables chants d’amour, j’entends résonner de temps en temps la note mystérieuse et céleste que la Provence ne connut pas et que Pétrarque sut tenir à la fois de Platon et du Christianisme. Cette note éclate surtout et devient dominante dans cette partie du livre qu’on a intitulé Canzoniere in morte di Laura. Je voudrais citer en entier cette canzone célèbre

Quando il soave mio dolce conforto,

où la morte bienheureuse apparaît en vision au poète survivant désolé. « D’où viens-tu, lui dis-je, âme bienheureuse ? Et tirant de son sein une palme et un rameau de laurier, elle me dit : Je viens du séjour serein de l’empyrée, et j’ai quitté ce séjour sacré et je suis descendue jusqu’ici uniquement pour te consoler. Et je la remercie humblement par mes gestes et mes paroles, et je lui demande : D’où sais-tu mon état ? Et elle : Les ondes de tes pleurs dont jamais tu n’es rassasié, avec le vent de tes soupirs, ont pénétré jusqu’au ciel à travers l’infini de l’espace. Il te déplaît donc que je sois partie de ce lieu de misère pour aller jouir d’une vie meilleure ? Tu devrais en être heureux si tu m’aimais autant que tu semblais le montrer et le dire. Je réponds alors : Je ne pleure que sur moimême qui suis resté parmi les ténèbres et les douleurs. » Et vers la fin de ce doux et triste dialogue : « Que veulent dire, lui

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demandai-je, ces deux rameaux verts ? Et elle : tu peux répondre toi-même, qui as si bien chanté le laurier. La palme, c’est la victoire. Toute jeune encore, j’ai vaincu le monde, j’ai triomphé de moi-même, et voilà le brillant trophée que j’ai mérité par la grâce du Seigneur de qui venait ma force.

Mercè di quel Signor che mi diè forza.

Et toi aussi, maintenant, tourne-toi vers lui, et implore son secours de sorte que nous soyons avec lui, à la fin de ton voyage.

Si che siam seco al fine del tuo corso. »

Dans un spectacle, dans une inspiration plus sublime encore peut-être, le poète s’élève jusqu’au ciel où Laure fait entendre ces vers célèbres :

Io son colei che ti diè tanta guerra E compii mia giornata innanzi sera.

« Avant le soir, je finis ma journée. Mon bonheur ne saurait entrer dans l’intelligence humaine. Je n’attends plus que toi et non ce voile de mon âme qui est resté là-bas. Oh ! pourquoi cessa-t-elle de parler ? A des accents si pieux et si chastes peu s’en fallut que je ne restasse au ciel ! »

Enfin, Messieurs, pour clore ce livre admirable, vous savez que Pétrarque entonna la canzone à Marie :

Vergine bella che di sol vestita,

Coranata di stelle, al sommo Sole Piacesti si......

Cette magnifique canzone que j’ai déjà rapprochée de l’invocation de saint Bernard à la Vierge Marie dans le Paradis de Dante ! Je n’en citerai ici qu’une strophe :

O Vierge, que de larmes j’ai déjà versées, — Que d’illusions et de prières perdues, — Pour ma peine hélas ! et pour mon malheur ! — Depuis que je naquis sur la rive de l’Arno, ’ — Balloté tantôt d’un côté tantôt de l’autre, — Ma vie n’a été que continuelle angoisse. — Une beauté mortelle — s’est emparée des forces de mon âme. — O Vierge sainte et clémente, — Ne tarde pas, je suis peut-être à la dernière de mes années. — Mes jours, plus rapides que la flèche, — Parmi les souffrances et les péchés, — Se sont enfuis, et la Mort seule m’attend. —

Recommande-moi à ton Fils, vrai — Homme et vrai Dieu, — Qu’il accueille en paix mon dernier soupir.

Raccommandami al tuo Figliuol, verace Uorno e verace Dio,

Ch’ accolga il mio spirito ultimo in pace.

Quelle inspiration vraiment religieuse, vraiment catholique, dans ces vers où la douce mélodie des paroles n’enlève rien à la précision sévère de la pensée, à la rigoureuse exactitude du dogme !

Après cela, Messieurs, je devrais vous montrer la lyre de Pétrarque montée, ce semble, pour chanter les doux rêves du cœur, s’élevant au ton d’Horace et de Pindare pour chanter les gloires de l’antique Latium et déplorer les souffrances de l’Italie esclave des Barbares en dépit de l’éternelle barrière des monts et de la mer. Mais je me hâte et je vous dis : telle est la source où la poésie italienne, que dis-je ? la poésie moderne s’abreuve et se renouvelle depuis cinq cents ans ! Il y a eu, il est vrai, dans la lyre italienne, un courant parallèle, le courant plus ou moins gracieux, mais sensuel, de Boccace, de Politien, de Laurent de Médicis, que la Pléiade a introduit en France au seizième siècle. Mais l’hymne chaste et religieux a toujours gardé la première place en dépit des envahissements d’une muse moins pure.

L’épopée a fleuri aussi et merveilleusement au-delà des Alpes. Mais, notez-le bien, elle n’est pas italienne dans son fond, elle a emprunté sa matière aux autres nations et surtout à la France, et elle l’a revêtue de ce vêtement splendide, toujours à demi lyrique, tantôt gracieux, tantôt grave, qui répond évidemment à son rôle spécial, et qui a fait accepter comme originaux ces grands et chrétiens poètes imitateurs de nos vieilles gestes : Pulci, l’Arioste et le Tasse.

Ainsi, dans la littérature romane, le chant vient spécialement des Provençaux, et les Italiens seuls l’élèvent à sa plus haute puissance, en l’appliquant même à l’épopée, même à la prose toujours cadencée, large, mélodieuse.

Vous allez voir maintenant la part de l’Espagne. Quelques mots y suffiront. La poésie cultivée procède toujours à quelque égard de la poésie populaire. Or, que pouvait être la chanson populaire chez un peuple héritier de la grandeur romaine, armé pour la foi catholique et qui a combattu pendant plusieurs siècles contre l’infidèle fixé dans son sein, avec le courage calme et fort, intrépide et patient, admirablement désigné en espagnol par ce substantif vraiment national, serenidad ? Les chansons de l’Espagne étaient surtout des chroniques guerrières : elles étaient narratives comme celles de la France, mais plus constamment héroïques et plus exclusivement traditionnelles et nationales. Aussi les premiers

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poètes plus ou moins cultivés de la péninsule ibérique ont-ils formé leur art, très peu compliqué, mais éminemment original, sur l’inspiration et la métrique du peuple lui-même. De petits vers chantants, courant quatre à quatre avec l’appui de deux légères assonances, au lieu de la rime opulente et compliquée des Provençaux, une poésie pleine de faits, d’images, de défis, de merveilleux coups d’épée, de dialogues dramatiques, d’amoureuses tragédies, de triomphes éclatants et de larmes brûlantes. Et savez-vous ce qui est résulté de ces chansons éparses, improvisées sans doute entre deux batailles par des chanteurs inconnus ? L’épopée, Messieurs, la vraie épopée nationale et merveilleuse, dans son essence la plus profonde. Chaque grand événement de l’histoire légendaire d’Espagne a donné naissance à une série de romances correspondant à chacun des détails importants, des mouvements successifs de l’action. Aussi dans l’immense recueil de ces chansons à demi populaires, le Romancero de l’Espagne, distingue-t-on au premier coup d’œil des groupes naturels de chansons dont chacun forme au moins une ébauche d’épopée. Prenez, par exemple, les romances du roi Rodrigue, et vous verrez à l’œuvre une épopée en formation. Vous savez le peu que l’histoire du huitième siècle nous apprend de ce roi : il séduit la fille du comte Julien, et celui-ci, par esprit de vengeance, appelle les Mores en Espagne, et le malheureux roi périt dans la bataille gagnée par les infidèles, qui dès lors ont pris pied pour 700 ans dans son royaume... Il y a là certes matière à épopée ; mais voyez comme elle s’est faite pour ainsi dire toute seule dans les dix ou douze principales romances consacrées au dernier roi des Goths. Le merveilleux populaire y paraît au début :

Don Rodrigo rey d’Espana

Por su corona onrar...

Don Rodrigue pour l’honneur de sa couronne fait publier un tournoi dans Tolède ; en même temps il pénètre violemment dans la maison mystérieuse qu’on appelle maison d’Ercule et que ses prédécesseurs avaient respectée. Il y trouve ces mots écrits : C’est pour ton malheur, et d’autres funestes présages non moins singuliers viennent l’alarmer. — Dans un autre roman,

De una torre del Palacio

Se saliô por un postego,

le roi, nouveau David, se laisse éprendre à la beauté de la fille du comte. Si on demande qui a été le plus coupable, les hommes disent la jeune fille, et les femmes Rodrigue.

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0 canas ignominiosas !...

O mes cheveux blancs couverts de honte, s’écrie l’infortuné père dans une poésie pleine de menaces contre le roi et aussi, hélas ! contre tout son royaume. — Une autre chante la sacrilège invasion : O douleur infinie, ô malheur incomparable! Dire que pour une jeune fille ces deux traîtres ont été cause que l’Espagne est passée sous le joug ! — Puis arrive cette reine des élégies :

Las huestes del Rey Rodrigo

que vous connaissez au moins, Messieurs, par les belles imitations qui en ont été faites dans toutes les littératures de l’Europe. J’en cite quelques vers seulement en traduisant à la lettre :

« Les troupes du roi Rodrigue fuyaient, vaincues après huit jours de lutte... Rodrigue s’en va seul, l’infortuné, sur son cheval aussi lassé que lui, sur son cheval qu’il ne guide plus... Il monte sur une colline élevée. De là, il regarde son armée, son armée qui se sauve en déroute. De là, il regarde ses drapeaux, ses drapeaux foulés aux pieds dans la poussière des chemins. Il regarde s’il voit ses capitaines : de ses capitaines aucun ne se montre. Il regarde la plaine : elle est teinte de sang, de sang qui coule en façon de ruisseaux. Et triste, navré, pleurant, il se lamente ainsi : Hier, j’étais roi d’Espagne, aujourd’hui je ne le suis plus d’une seule ville. Hier j’avais forteresses et châteaux, aujourd’hui je n’ai pas une place, pas une tour à créneaux que je puisse appeler mienne. Malheureuse fut l’heure, malheureux le jour où je naquis ! héritier d’une si grande Seigneurie que je devais perdre toute à la fois et en un jour... »

Et tout ne finit pas à ce cri de douleur. L’épopée demande l’achèvement complet de l’action. Dans une très longue romance, un capitaine va raconter à la reine les détails de la défaite de son mari et des chrétiens. — Dans une autre le génie populaire adresse des reproches sanglants au roi vaincu :

Volved los ojos, Rodrigo,

Volved los a vuestra Espana.

Enfin une dernière consacre le souvenir de l’expiation imposée par la miséricordieuse Providence à ce grand coupable. Il n’est pas mort dans la bataille, quoi qu’en dise l’histoire : il est allé faire pénitence auprès d’un saint ermite, au fond d’une forêt. L’ermite,

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suivant la révélation de Dieu, l’enferme dans un tombeau avec un reptile vivant. Et le troisième jour, l’ermite, soulevant sa pierre sépulcrale, lui dit : « Comment vous va, roi Rodrigue ? » Et le roi tout pleurant : « Hélas, dit-il, le serpent ne m’a pas touché. Dieu ne l’a pas encore voulu. Priez pour moi, saint ermite ! » Mais plus tard le roi dit à l’homme de Dieu : « Le Seigneur est venu à mon aide. Le serpent me mange. » Et ici, Messieurs, je ne veux pas vous cacher un détail d’une crudité naïve, sincère, épique, devant laquelle ni Dante ni Michel-Ange n’auraient reculé, mais qui répugne à notre délicatesse, le serpent entama le vieux roi par où il avait péché. Il mourut pardonné et béni. Ainsi finit le roi Rodrigue et il s’en fut droit au ciel.

Eh bien, Messieurs, dans ce groupe de romances presque absolument populaires, dans ce groupe que j’ai pris à peu près au hasard, ne voyez-vous pas, ne prenez-vous pas sur le fait le génie épique élaborant, transfigurant, achevant les données de l’histoire pour réaliser l’idéal héroïque et religieux ? L’Espagne est dans ces deux mots ; je pourrais en reprendre la démonstration par d’autres cycles plus frappants encore que celui du roi Rodrigue, et par cette brillante ébauche épique qui a pour titre le Poème du Cid. Mais le temps nous presse, et c’est assez d’un exemple comme celui que je vous ai offert.

Ainsi l’Italie, éveillée par la Provence, a fourni le chant, l’élan lyrique et passionné, l’ornement, l’image et la cadence, et l’art exquis des harmonies fortes ou suaves. L’Espagne va fournir, pensez-vous, la matière épique, le récit, les grandes figures, les actions héroïques, le merveilleux de la terre et du ciel. Non, Messieurs, cette mission n’appartient pas proprement à l’Espagne, parce que son premier développement a été relativement tardif, incomplet, purement local : ce qui s’explique par des circonstances historiques et topographiques. La nation qui a donné les sujets et les héros de l’épopée à l’Europe, c’est la France ; et les épiques italiens les plus aimés du monde moderne ont pris à nos trouvères la geste inépuisable de Charlemagne et de ses pairs.

C’est d'ailleurs avant toutes les autres nations romanes que la France du Nord a fait entendre ses rudes et fières chansons de geste, qu’elle a sonné de l’olifant épique, jusqu’à extinction de voix et de souffle. Je devrais donc, à cette heure, vous faire les honneurs de quelqu’une de ces vieilles épopées françaises, par exemple de la plus énergique et de la plus simple de toutes, la Chanson de Roland. Mais je m’abstiens, parce qu’il vaut mieux indiquer seulement un si riche sujet que de le gâter par une esquisse trop mutilée, trop

dépouillée de ce détail de faits et de style, sans lequel il n’y a plus de chaleur et de vie... Mais quoi ! vous avez lu Roland, vous le lirez encore. Ce poème redevient classique parmi nous et il faut s’en féliciter pour vingt raisons, dont voici la plus profonde : c’est qu’il y a là le génie de notre vieille France, de cette douce France de nos pères, que nous n’admirerons et que nous n’aimerons jamais assez, parce qu’elle est encore la nôtre, malgré les prétentions insensées d’une histoire, d’une science, d’une politique homicide. Douce France, à la fois guerrière et prudente, bien représentée par Roland le brave et le sage Olivier; à la fois grave et joyeuse et railleuse, n’accordant jamais son suffrage et son appui à l’absurde, à l’impossible ; à la fois très éprise de liberté et très religieusement soumise à la dicipline, à la raison, au devoir et à Dieu ! Ce qui domine pourtant, ce qui a charmé le monde dans ces récits épiques dont la formule primitive n’a été pour ainsi dire retrouvée que de nos jours, mais dont le fond a été accueilli et retourné en tous sens par les diverses nations modernes, c’est le courage, l’audace, l’héroïsme dans l’action et le bon sens, la rondeur, la netteté dans la parole. Voilà bien la part du génie français. Elle est d’autant plus magnifique qu’elle répond précisément à ce qui fait le fond même du génie de la race romane. L’Italie et l’Espagne y apportent l’ornement de la grâce et celui de la majesté. Mais la France a le fond solide et brillant qui sert de trame à ces merveilleuses broderies. Ne croyez pas, cependant, qu’elle puisse absolument se passer d’elles ! Son génie, qui est celui de l’action et de la clarté, brille encore plus par l’aversion de ce qui est exagéré, prétentieux, chimérique, que par l’amour du vrai et du beau. Son bon sens se tourne surtout en esprit. L’enthousiasme n’est pas son pain quotidien : l’ironie lui est encore plus familière. Aussi à côté de l’épopée sérieuse elle a eu de bonne heure, de très bonne heure, la poésie railleuse, grondeuse et agressive, qui a fini, ou peu s’en faut, par tuer l’autre : d’où le dicton, trop vrai à son heure : Les Français n’ont pas la tête épique.

Messieurs, cela prouve que la France elle-même, qui a chanté la première dans le chœur de l’art moderne, dont tous les peuples ont accepté l’initiative héroïque et reconnu le contrôle sensé et spirituel, la France est trop portée à ignorer, à méconnaître et à supprimer l’élan lyrique et le pur amour de l’art qui caractérise l’Italie, l’enthousiasme héroïque et religieux qui semble propre à l’Espagne. Mais elle est précisément par son histoire, par sa position géographique, par son tempérament physique et moral, le lien commun des nations romanes ; elle peut accueillir et s’approprier comme lui revenant de droit les inspirations de ces races voisines, ne craignons

LÉONCE COUTURE

pas de le dire, plus artistes, plus chantantes, plus passionnées, plus fantaisistes qu’elles. De son côté, elle leur communiquera cette rectitude de goût, cet équilibre, cette pondération, ce suprême bon sens qui est le maître de l’art comme de la vie.

Il est vrai, ces qualités caractéristiques de la France ont pu subir quelque notable amoindrissement sinon une éclipse totale. Mais parmi les nombreuses causes de ce malheur, il y en a une qui doit nous frapper ici plus que toute autre, c’est que la France, dans le dernier siècle et dans celui-ci, pour se compléter et se renouveler, s’est adressée sans réserve et sans mesure précisément aux races étrangères les plus antipathiques à son simple et fier génie. Qui ne sait, qui ne voit aujourd’hui — sans parler de l’âme même, et de la foi, et du caractère — combien la pensée et le style français ont été dévoyés et pervertis par l’influence germanique, dont les abstractions laborieuses et les raisonnements sophistiques ont pris la place de notre raison lumineuse et de notre parole loyale ?

Eh bien, Messieurs, appelé à l’honneur dangereux de professer ici la littérature étrangère, accueilli constamment par une sympathie indulgente qui double mes obligations, mais qui me les fait plus faciles en me les rendant plus chères, je vous convie à étudier avec moi, non pas ces littératures du Nord qui ont leur gloire incontestée, mais qui nous ont fait au moins autant de mal que de bien, mais ces littératures sœurs de la nôtre et ses compléments naturels, et surtout la littérature ialienne que je voudrais prendre à ses origines, dans mon prochain cours, à l’ouverture de la nouvelle année scolaire. J’ai d’autres projets relativement surtout à cette langue d’oc pour laquelle vous avez montré tant de goût. Mais je n’ose en parler encore : je dois attendre que ma position professionnelle, jusqu’ici peu propice à de nouveaux plans de cours public, se modifie à cet endroit. Mais je dois dire que les directeurs de cette œuvre naissante m’y aideront et que de mon côté je ne m’oublierai pas, pourvu que vous me laissiez espérer, Messieurs, la continuation de votre sympathie en retour de ce que j’ai tâché de vous apporter cette année et que je vous promets encore pour l’avenir : un grand amour de mon sujet et un travail assidu.

Vagliami’l lungo studio e’1 grande amore

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