ROMANES
Leçon d’ouverture du 29 Janvier 1879 l
Messieurs,
Il me semble que je n’ai pas le droit de m’asseoir dans cette chaire avant d’avoir justifié les longs retards que j’ai mis à y monter. Mais vraiment les excuses ne me font pas défaut. Prévenu au dernier moment, quelques jours à peine avant l’inauguration de la Faculté catholique des lettres, j’ai eu, durant le dernier mois de l’année passée et le premier de l’année nouvelle, à régler les affaires courantes et l’énorme arriéré de deux publications périodiques. Et puis, je ne veux pas vous le cacher, messieurs, il m’est venu des craintes, des hésitations, des inquiétudes. J’ai senti le besoin de reculer un peu..., je n’ose dire pour mieux sauter ; mais enfin vous admettrez qu’on ne passe pas si aisément d’une classe de petit séminaire à une chaire d’enseignement supérieur, qu’on ne se décide pas à transporter chaque semaine d’Auch à Toulouse son petit bagage scientifique, sans avoir essayé d’abord de rafraîchir un peu ses vieilles armes. Jasmin, le poète populaire de mon pays, m’a appris qu’il faut faire un bout de toilette avant de se présenter devant la reine :
On pren bouno deguèyno Aban de bizita sa rèyno...
et Toulouse n’est-elle pas pour nous tous, enfants du Midi, une reine dont aucune révolution n’a effacé les titres et dont la couronne conserve, même en temps de république, son éclat souverain ?
i Extr. de la Rev. de Gasc., 1879.
Mais l’extrême bienveillance que m’attestent votre concours et vos applaudissements me défend d’insister sur ces excuses. A vrai dire, je ferais bien d’en chercher, non pour les leçons que je n’ai pas faites, mais pour celles que je ferai..., pour la faiblesse d’un enseignement qui ne saurait répondre — je le déclare en toute franchise et non dans un sentiment de modestie plus ou moins sincère — 1 soit à la grandeur de son objet, soit à l’éclat et à la solidité des leçons que vous êtes habitués à recevoir ici, soit à l’honneur insigne accordé en ma personne à un travailleur aussi dépourvu de talents que de titres académiques.
Mais votre sympathie, déjà si éloquente, me rassure pour l’avenir comme pour le passé ; si vous me la continuez, messieurs, il me semble que mes constants efforts, s’ajoutant à une préparation déjà longue, produiront quelque fruit. Cette préparation éloignée, j’allais dire inconsciente — eh ! mon Dieu, que j’étais loin de penser à l’Université catholique de Toulouse, dans mes veilles solitaires, dans mes recherches obstinées d’histoire littéraire et de linguistique ! — cette laborieuse préparation, dis-je, m’a déjà valu ce gracieux accueil , auquel j’étais loin de m’attendre. Qui donc vous a révélé mes très obscurs travaux ? Sans doute, d’anciens élèves que j’ai aimés beaucoup, que j’aime toujours et qui me le rendent bien un peu, et dont je suis tout heureux de reconnaître quelques-uns dans cette enceinte ; et puis des amis, des confrères, des publicistes trop indulgents. C’est par leur voix que je vous ai adressé d’avance, et de loin, une prière assez semblable à celle que Dante adresse à Virgile aux abords de son Enfer :
Vagliami’l lungo studio e’1 grande amore,
Che m’han fatto cercar lo tuo volume !
C’est-à-dire, en traduisant un peu librement : Toulousains, sachez-moi quelque gré de cette vocation qui date chez moi presque de l’enfance et qui, pendant tantôt trente ans, m’a fait chercher un peu partout les souvenirs historiques et littéraires de votre beau Midi, et comptez-moi pour un mérite l’immense amour que je lui ai voué !
Cette prière, vous l’avez entendue, Messieurs, puisque vous voilà, et puisque vous en accueillez encore la faible expression par vos applaudissements sympathiques. Je n’essaie pas de vous exprimer à mon tour — je n’y réussirais pas — l’émotion qu’excite dans mon âme cette bienveillance trop peu méritée... Permettez-moi d’y répondre seulement par un bref mais chaleureux merci !
Et maintenant je voudrais bien entrer tout de suite dans mon sujet, m’engager et vous engager avec moi in médias res, vous épargner les longueurs, les embarras et l’ennui d’un nouvel exorde. Les exordes, messieurs, nous avons tous appris en rhétorique quelle estime leur est due ; mais combien de fois ne leur avonsnous pas trouvé ce fâcheux inconvénient, qu’ils empêchent de commencer — à peu près comme les transitions, selon le mot si spirituel et si juste du P. Gratry, empêchent de passer ! Mais nécessité n’a point de loi. Si je fais de ma première leçon un long exorde et rien que cela, soyez bien persuadés, messieurs, que ce n’est pas pour obéir à une formule de l’art ou à une indication de l’usage : non, c’est par une nécessité très réelle de méthode et de clarté. Ce ne sera pas trop de tout cet entretien pour éclairer et justifier le programme de ce cours, tel que vous l’avez lu depuis longtemps, tel que je viens de le lire moi-même sur l’affiche : Langues et littératures romanes. Le professeur étudiera dans son fond commun et dans ses nuances distinctes le génie des peuples romans : Espagne, Italie , France ( langue d'oc et langue d’oïl). — Des explications sont d’autant plus nécessaires que ce programme a été trouvé vague, obscur, chargé d’ambitieuses promesses... Ne dites pas non, messieurs. Je suis sûr qu’on lui a fait tous ces reproches. Je sais au moins une personne qui en a jugé de la sorte. Si vous ne la connaissez pas, vous, moi, je la connais... c’est-à-dire, je devrais la connaître, depuis si longtemps que je m’applique à l’étudier, ne serait-ce qu’en ma qualité de régent de philosophie et pour obéir au TvcoOi séauTov de Socrate. Oui, Messieurs, c’est moi-même qui reconnais et déclare tout le premier — d’abord que ce programme a besoin d’un commentaire, et sur ce point je vais tâcher d’y ajouter ce qui y manque, et de lui donner la clarté qui lui fait défaut. J’avoue de plus que ce programme promet beaucoup, beaucoup, beaucoup... — de façon peut-être à suggérer aux malins l’exclamation d’Horace : Quid dignum tanto feret hic promissor hiatu ? Mais puisque la faute est commise et qu’elle est irréparable, je veux, quelque étrange que le procédé puisse vous paraître, l’accentuer encore plus vigoureusement, pour employer ensuite toutes mes leçons de cette année à l’effacer, je veux dire à réaliser peu à peu, mais jusqu’au bout, les promesses trop peu discrètes de mon début.
Ce que vous avez bien compris dans ce programme, en laissant de côté ce génie des peuples romans , auquel j’arriverai naturellement bientôt, c’est qu’on vous promettait un tableau sommaire, sans doute, mais complet dans ses modestes dimensions, des trois
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ou quatre grandes littératures du Midi de l’Europe, dans leur origine commune, dans leur développement respectif, dans leurs influences réciproques. Mais, cela bien entendu, vous avez le droit de me dire : Ce tableau sera-t-il une étude philologique ? — ou une étude proprement littéraire, esthétique ? — ou une étude historique ? — Je m’empresse de répondre qu’il sera tout cela, mais non pas tout cela au même degré, ni tout cela à la fois. Car, rien n’est plus nécessaire, ce me semble, surtout dans l’état actuel des études de littérature comparée, que de bien distinguer ces trois ordres de travaux : grammaire, esthétique, histoire littéraire. Et pour vous faire sentir cette nécessité, permettez-moi d’en venir tout de suite aux définitions exactes, aux précisions rigoureuses de la méthode scientifique, en vous montrant les caractères distincts de ces trois études, qui peuvent s’aider sans doute, qui le doivent même dans une certaine mesure, mais qui ne peuvent se confondre sous peine de s’annuler et de périr.
Parlons d’abord de la grammaire — non pas de « la grammaire qui sait régenter jusqu’aux rois » et que vous avez tous apprise, sauf peut-être à l’oublier après, à l’école et au collège. Celle-là se définit l’art de parler et d’écrire correctement ; c’est donc un art, quand ce n’est pas une routine. La nôtre est une science. Je ne veux pas dire du mal de la première. Elle a son rôle indispensable à la base de toute instruction et de toute littérature, et c’est une entreprise insensée et funeste, et pour dire le mot, une entreprise révolutionnaire, de songer à l’abolir, serait-ce pour la remplacer par la grammaire historique ou scientifique. Qu’on la perfectionne, c’est bien, et je me permets de croire qu’il y a quelque chose à faire en ce sens. Qu’on y introduise même, dans le détail, ou au faîte et comme « couronnement de l’édifice », quelques notions de philologie, pourvu qu’on y aille avec prudence et discrétion, pour ne pas surcharger à l’excès les programmes des écoles et les cervelles des écoliers, nous applaudirons. Mais sur le terrain de la grammaire, comme sur d’autres terrains qui paraissent plus sacrés, soyons conservateurs, franchement, constamment, obstinément conservateurs, au risque de nous attirer ces noms malsonnants de rétrogrades, de routiniers, que sais-je ?
Il n’en est pas moins vrai qu’il s’est fondé à côté de cet art grammatical, qui persiste et qui ne doit pas périr, une science grammaticale, qu’on appelle aussi philologie ou linguistique , surtout quand elle s’occupe de comparer entre eux plusieurs idiomes plus ou moins apparentés. Cette science, on peut sans trop d’exagération et
d’orgueil l’attribuer en propre au dix-neuvième siècle. Sans doute elle a été préparée dans les siècles passés par des découvertes partielles, des vues de détail, des divinations de génie. Mais elle n’a trouvé que dans le nôtre ses principes arrêtés, sa méthode régulière et un ensemble de faits acquis assez considérable pour constituer une science. Et déjà, vous ne pouvez l’ignorer, elle a rendu de grands services et créé de graves dangers. Elle a rendu de grands services par les résultats sérieux de ses enquêtes sur l’origine, la filiation, l’affinité, les diverses phases de civilisation des peuples : car le génie des peuples et des époques est écrit, pour qui sait y lire, dans le langage, aussi bien et mieux encore que dans les autres manifestations de l’activité humaine. La philologie comparée a créé aussi, a occasionné pour mieux dire, des dangers nouveaux par les hypothèses gratuites et les synthèses prématurées dont certains philologues, fort savants d’ailleurs, ne sont que trop prodigues et qu’ils font accepter trop souvent d’un public plus ou moins compétent, au nom de la science qui n’en peut mais.
N’imputons point à la philologie les travers de ses représentants et reconnaissons-lui tous les caractères d’une véritable science d’observation. Elle s’occupe des mêmes faits que l’art grammatical ou la grammaire de l’usage ; elle a, comme diraient les scolastiques, avec l’admirable précision de leurs formules, elle a le même objet matériel , mais non pas le même objet formel. Elle étudie les faits du langage non pour les régler par des lois directives, mais pour en fixer les lois historiques. Elle constate les faits grammaticaux, les approfondit par l’analyse, les groupe méthodiquement et, par une prudente et sagace induction, finit par découvrir les principes généraux de leurs changements. Avec cette méthode, lente et laborieuse, mais féconde bien au-delà de ce que pourraient imaginer ceux qui n’en ont point usé, la philologie étudie successivement les sons élémentaires, les mots en eux-mêmes et dans leur flexion, et la contexture de la phrase : c’est-à-dire, dans les termes consacrés, la phonétique, la lexicologie, la grammaire proprement dite ou morphologie, et la syntaxe.
La perspective que je viens d’ouvrir devant vous, Messieurs, vous surprend peut-être plus qu’elle ne vous agrée. Si les lois de l’usage vous permettaient en ce moment de m’interrompre, je crois bien que plus d’un parmi vous me parlerait à peu près en ces termes : Quoi ! vous nous annoncez un cours de grammaire ! Après nous avoir fait espérer des comparaisons attrayantes autant qu’instructives entre les littératures de l’Espagne, de la France et de l’Italie, entre la lyre des troubadours et celle des trouvères, vous allez nous
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jeter dans des discussions de syllabes, de vocalisme, de consonnantisme, de diphthongaison (car ce sont les termes techniques des philologues d’aujourd’hui) ? et vous espérez trouver des adeptes pour ces théories abstruses et minutieuses ! et vous croyez attirer et captiver des auditeurs par les charmes mystérieux de l’étymologie et de l’accent tonique ?
Messieurs, ce que j’aurais voulu et ce que je veux faire en ce genre, je vais vous le déclarer en toute franchise. Je m’étais promis d’abord, et cette idée avait l’approbation de notre excellent et vénéré doyen, d’ouvrir ici, purement et simplement, un cours de philologie romane ; d’étudier avec vous toute cette année, non pas même les quatre langues romanes que j’ai désignées tout à l’heure, mais une seule, la langue d’oc, en m’aidant pourtant d’une autre (la langue d’oïl, qui est le français lui-même). Cette langue d’oc classique, que l’on appelle aussi langue provençale, c’est une langue morte, mais qui se survit dans ses sœurs, les langues vulgaires de notre Midi, et dans des œuvres littéraires dignes parfois de toute notre admiration. C’est la langue des troubadours; une langue très harmonieuse, très flexible, très régulière et très riche, qui fut parlée, en des siècles d’une civilisation déjà fort avancée, non seulement dans tout le midi de la France, mais encore dans les plus brillantes cours d’Espagne et d’Italie. Or, Messieurs, savez-vous ce qui en est aujourd’hui de cette douce et noble langue ? Elle est enseignée avec distinction et avec succès, depuis de longues années, dans presque toutes les Universités de l’ Allemagne. Elle a trouvé en France, quoique un peu tard et surtout en beaucoup trop petit nombre pour notre honneur national, des chaires publiques, des revues spéciales, des adeptes dévoués, même des maîtres de premier ordre. Mais si nous considérons notre Midi — je ne parle pas de la Provence, j’en parlerai peut-être un autre jour 1 — dans notre Midi, Languedoc et Gascogne, la vieille langue, qui est un de nos plus beaux titres de gloire, est complètement négligée. Signalons bien vite d’honorables exceptions : à Montpellier, un groupe fort bien discipliné, qui a pour organe une revue justement estimée : la Société des langues romanes ; à Toulouse, quelques travailleurs courageux et un maître, un vrai maître, le savant docteur Noulet, dont je suis heureux de prononcer le nom, comme un hommage de vive et respectueuse sympathie. Mais à part ces exceptions, dont on peut bien dire
l Cette demi-promesse a été tenue dans la première leçon du second semestre, dont on verra plus loin le début. Il y a dans ce volume plus encore que n’avait promis le professeur.
sans forcer le sens des mots, apparent rari, silence, oubli, ignorance, et ce qui est pis, préjugés, erreurs. Les systèmes antiscientifiques, extravagants, absurdes au premier chef sur les origines du roman ne savent plus naître, croître et s’épanouir que chez nous, en plein pays de langue d’oc. Quand de vieux textes provençaux sont publiés, comme pièces justificatives d’un travail historique, par exemple, savez-vous ce qui arrive ? Si l’éditeur est du nord de la France, il y a quelque chance pour que ces textes soient imprimés, je ne dis pas avec une correction irréprochable, c’est rare partout, mais avec une certaine correction. L’homme du nord, le franciman, comme nous l’appelons, le franciot, comme l’appellent les Provençaux, ne connaît pas la langue d’oc même par ses dialectes ou ses patois ; mais il la respecte comme une précieuse relique du passé : dès lors, il copie avec une extrême exactitude, et comme cela ne suffît pas pour remplir tout son devoir d’éditeur, il s’adresse au besoin à quelque philologue de profession, à quelque archiviste digne de son titre, à quelque ancien élève de notre excellente Ecole des chartes. Mais si l’éditeur est du midi, oh ! alors, neuf fois sur dix, il publie, au lieu d’un texte authentique, des fantaisies sans nom, des incorrections sans nombre, une horrible et indescriptible cacographie ! Si vous en doutez, informezvous auprès des juges compétents... Tenez, demandez seulement à ce vaillant éditeur qui reproduit aujourd’hui, chez vous, avec tous les enrichissements exigés par le progrès des sciences historiques, le grand modèle des histoires provinciales, l’admirable Histoire du Languedoc des Bénédictins ; demandez à M. Privât s’il a dû confier à un Français du nord ou à un Français du midi la révision des textes en langue vulgaire qui remplissent assez souvent les dernières colonnes des in-folio de dom Vaissète. Demandez-le-lui, et vous viendrez me porter sa réponse !
Eh bien ! Messieurs, est-ce qu’il ne faut pas que cela finisse ? Est-ce que la France ne doit pas prendre le pas sur l’Allemagne, et le Midi sur le Nord, dans l’étude éminemment française, éminemment méridionale, de la langue d’oc ? Et si toute noble entreprise est sûre de trouver dans l’Eglise et dans les fils dévoués de l’Eglise un concours généreux et actif, n’est-ce pas le devoir de nos jeunes Universités catholiques, de celle de Toulouse surtout, d’ouvrir des cours de philologie romane particulièrement appliquée à la langue des troubadours ? Voilà donc ce que je voulais faire ici pour ma faible part. Et je comptais qu’il se trouverait bien dans la capitale des pays de langue d’oc une douzaine au moins, peut-être une vingtaine de travailleurs de bonne volonté, que j’aurais aidés de
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mon mieux à pénétrer les secrets de cette langue morte qui a laissé de si glorieux souvenirs et de si beaux monuments de sa vie.
Toutefois, Messieurs, ce plan ne se réalisera pas cette année. Des convenances sérieuses ont exigé la fusion de l’enseignement philologique avec celui de la littérature étrangère. Dès lors, j’ai dû faire la part la plus large à la littérature, la part la plus restreinte à la philologie ; et encore en embrassant dans mes leçons philologiques les quatre principales langues romanes au lieu de me borner à la langue d’oc. Ces leçons n’auront d’autre but que de saisir, d’après quelques traits essentiels et caractéristiques, le génie propre de chacune des quatre langues du Midi ; et cinq ou six séances y suffiront 1. Après quoi la littérature comparée nous attend, et d’abord la littérature populaire : proverbes, contes, chansons ; puis la littérature cultivée, mais encore essentiellement primitive et exclusivement nationale : épopée et lyrique ; puis la littérature tout à fait artistique, où se fondent diverses influences et surtout celle de l’antiquité classique, ce qui vous indique l’époque de la Renaissance, qui sera le terme de cet enseignement 2 *.
Vous voyez la part que nous y ferons à la grammaire. Toute faible qu’elle est, j’espère qu’elle suffira pour donner à quelquesuns de mes auditeurs le goût et la clef des études romanes ; et s’ils veulent y entrer tout de bon et y faire des progrès, je ne dis pas que plus tard, l’an prochain par exemple, il ne pourra pas leur être accordé, — indépendamment du 4cours de littérature étrangère qui se poursuivra, Dieu aidant, par l’étude détaillée de la Renaissance italienne, — une heure par semaine d’explications grammaticales, d’exercices d’analyse et de traduction sur des textes provençaux imprimés ou autographiés. Mais pour cette année, à part une demidouzaine de leçons grammaticales, tranquillisez-vous, amis exclusifs des études littéraires, nous ne ferons que de la littérature comparée.
Ici, toutefois, expliquons-nous encore. On entend quelquefois par littérature l’esthétique et la critique littéraires : — Y esthétique littéraire, qui consiste à fixer les lois du beau dans l’expression des pensées et des sentiments par la parole écrite ou parlée ; — la critique littéraire, qui consiste à juger d’après ces lois, dans son en-
1 II y en a eu davantage, et l’exposition des principes de la philologie romane a rempli tout le premier semestre.
2 La Renaissance dans l’Europe romane fut l’objet de l’enseignement de
1879-1880 et des quatre années suivantes. A partir de 1885, le professeur revint
à la littérature populaire du moyen-âge.
semble et dans ses détails, chacune des œuvres remarquables des diverses langues. Ce n’est pas précisément ce que nous allons entreprendre ici. Mais à ce propos, messieurs, Dieu me garde encore de me poser en révolutionnaire en face de ces nobles et délicates études où l’éducation intellectuelle et morale s’achève, où le goût se forme, où le génie même et le talent trouvent, je ne dis pas l’inspiration, mais ce joug salutaire de la discipline et de la règle, non moins nécessaire que l’inspiration pour la perfection de leurs œuvres ! Ces études ont été déconsidérées et honnies dans ce siècle, vous le savez. Ce fait déplorable a eu quelques prétextes plausibles : il faut avouer que le sceptre, ou si vous voulez la férule de la critique littéraire était tenue quelquefois au commencement de ce siècle, même et surtout dans les feuilles libérales, par de prétendus classiques asservis à des routines, à de purs préjugés, et qui auraient volontiers réduit toute l’activité littéraire d’une nation à l’imitation superstitieuse et perpétuelle d’un petit nombre de modèles, qu’ils comprenaient généralement fort mal. Il ne manquait guère à ces aristarques d’étroite, et jalouse, et hargneuse orthodoxie que deux ou trois petites choses : l’ouverture d’esprit, la possession des vrais principes et la connaissance des œuvres. Donc l’esthétique et la critique littéraire avaient bon besoin de s’affermir, de se renouveler et de s’enrichir. Elles ne le pouvaient que par un double secours qui manquait alors presque absolument, mais qui ne nous manque plus autant, si nous voulons y recourir : je veux dire la vraie philosophie, qui donne les principes en littérature comme en tout le reste, et la vraie histoire littéraire, qui fournit ici tous les éléments requis pour bien juger. Mais au lieu de perfectionner, que d’espris affolés ont trouvé plus simple de décrier d’abord, de supprimer ensuite ! Et tel fut le mauvais côté (car il y en avait de meilleurs) de ce mouvement si complexe qu’on a nommé Romantisme, et qui n’a été, à ce point de vue, que la révolution, au pire sens du mot, en littérature ; funeste application aux œuvres de l’esprit de ce génie malfaisant et destructeur qui renie en toutes choses la loi, la règle et la mesure !
Mais, encore une fois, ni l’esthétique ni la critique littéraire ne sont l’objet de ce cours. Je ne dis pas qu’il ne m’arrivera jamais de prononcer un jugement en matière de beau, de souligner une heureuse inspiration, de démasquer une faute d’art plus ou moins enveloppée, de m’adresser enfin à votre goût pour mettre à leur vrai rang diverses œuvres littéraires du passé ou du présent. Cela m’arrivera sans doute quelquefois, mais ce ne seront que des excursus, des épisodes, des parenthèses dans le cours d’histoire
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littéraire comparée que j’ai l’honneur d’ouvrir aujourd’hui devant vous.
Je viens de dire le mot propre : ce n’est pas un cours de philologie (sauf quatre ou cinq leçons), ce n’est pas un cours de théorie ou de critique littéraire, c’est un cours d’histoire littéraire. Et comme j’ai déjà parlé beaucoup pour dire trop peu de chose, il faut que je sois très bref sur ce point capital. Mais je vous crois, Messieurs, assez au courant des progrès accomplis dans ce siècle par cette branche si importante de la science historique pour n’avoir pas besoin de longues explications. Une histoire littéraire, ce n’est pas la nomenclature des noms d’auteurs et des ouvrages d’esprit d’une nation ou d’une époque. Ce n’est pas même la réunion ou la juxtaposition, plus ou moins dissimulée paT l’art des transitions, d’une série de notices littéraires. Non, Messieurs, ce n’est pas un froid répertoire, ce n’est pas un amas de matériaux : c’est une oeuvre vivante, avec cette profonde unité qui est le premier caractère de la vie dans l’art comme dans la nature. Denique sit qnodvis simplex durttaxat et unum. Une histoire littéraire, c’est la vie même d’un peuple ou d’une race, sa vie intellectuelle, morale et poétique, constamment manifestée par des créations parlées ou écrites, depuis les cantilènes et les merveilleux récits de son enfance jusqu’aux oeuvres réfléchies de sa maturité, et même, hélas ! jusqu’aux machines compliquées, recherchées, froides quoique tapageuses, de sa décrépitude ! L’histoire littéraire, c’est en même temps le complément et la contre-épreuve des autres histoires ; elle contribue pour sa large part, et à mon avis plus que toute autre, à dévoiler, à déterminer, à démontrer le caractère propre d’une nation, ce génie national qui garde son unité à travers toutes les vicissitudes de son développement. Qu’en pensez-vous, Messieurs ? Cette étude n’est-elle pas éminemment digne de vous attirer et de vous captiver ? Car enfin elle vous révèle l’homme même, les phases diverses des plus nobles facultés humaines, dans une action variée, prolongée, mais continue, mais profondément dramatique et dont tous les moments sont représentés par des oeuvres qui subsistent, qui vivent encore, qui chantent à notre oreille, et pour ainsi dire palpitent sous nos doigts !
Je viens d’indiquer le but principal de l’histoire littéraire, dans les limites étroites ou nous sommes obligés de nous restreindre : recueillir et coordonner les éléments nécessaires pour caractériser le génie roman en général et aussi le génie propre de chacune des
nations romanes. Le génie national ! vous savez, Messieurs, qu’on entend quelquefois par ce mot une force complexe, héréditaire, qui détermine fatalement l’histoire et les œuvres d’une nation. Mais ne craignez pas que je sacrifie aux faux dieux d’une prétendue science contemporaine. Vous avez déjà vu qu’en acceptant, en glorifiant les vrais progrès de notre époque, je tâche de ne faire aucune concession aux erreurs courantes. Je dois connaître un peu l’esprit nouveau dans ce qu’il a de plus hostile à la vérité : je suis condamné, depuis plusieurs années déjà, à l’étudier précisément sur le terrain où il se dévoile le mieux, sur le terrain de la philosophie. A ce commerce prolongé, j’ai gagné, Dieu aidant, avec beaucoup d’indulgence pour des esprits égarés, une répulsion toujours plus vive et plus raisonnée pour l’erreur qui les affole. En ce qui concerne cette question du « génie national, » le déterminisme moderne, soit idéaliste, soit matérialiste et (comme on dit aujourd’hui) évolutionniste, a diverses formules. La plus nette et la plus hardie se rencontre dans l’introduction d’une œuvre qui a obtenu de grands éloges, et qui les aurait mieux mérités si elle n’était gâtée sur trop de points précisément par ces idées systématiques. Vous comprenez que je parle de Y Histoire de la littérature anglaise de M. Taine, et que je vise sa formule célèbre de la race, du milieu et du moment. Déterminer ces trois conditions, ce serait posséder la vérité complète ; de sorte qu’on pourrait écrire l’histoire a priori, avec ces trois facteurs universels, adéquats et nécessaires de toute action et de toute œuvre humaines. Pourtant ni l’auteur ni ses disciples ne se croient dispensés d’étudier les faits par la méthode expérimentale et n’entreprennent de les déduire de leur triple formule par des procédés purement logiques et pour ainsi dire mathématiques. De leur propre aveu, la faiblesse humaine ne permet jamais de saisir avec une certitude et une précision absolues ces mystérieux éléments de notre activité. Voilà certes une observation qui diminue prodigieusement la portée de leur merveilleuse théorie. Mais nous avons une raison plus grave de la repousser, et tous ceux qui n’ont pas abandonné les saintes évidences de la foi du genre humain et de l’éternelle philosophie, philosophia perennis, pour embrasser le dégradant système du déterminisme universel, ne pourront hésiter à rejeter et à condamner avec nous cette déplorable conception. Elle est, en effet, la sœur germaine, ou mieux la fille, la vraie fille, bien authentique et bien reconnue, de cette prétendue philosophie qui supprime la liberté partout, dans l’homme comme dans la création ; de cette philosophie menteuse, qui s’appelle positive parce qu’elle nie, scientifique parce qu’elle abolit l’absolu, base de
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toute science, expérimentale parce qu’elle contredit l’expérience la plus évidente, celle de la conscience ; de cette philosophie qui croit fortifier les âmes et ennoblir les intelligences parce qu’elle mesure la force d’âme à l’influx nerveux et les degrés d’intelligence à la dose de phosphore engagée dans la substance grise des circonvolutions cérébrales.
Je me hâte d’ajouter (car il est plus doux pour les chrétiens de louer que de blâmer, même leurs adversaires) que beaucoup de pages du livre cité tout à l’heure offrent simplement une étude érudite, judicieuse, pénétrante, des productions littéraires du génie anglais. De plus, par un livre récent, d’un intérêt plus vif et plus actuel pour la France et pour le monde civilisé tout entier ; par un livre que je ne craindrai pas d’appeler, malgré ses graves lacunes, une oeuvre de sagacité rare, de grand labeur et de courageuse honnêteté, vous savez tous que M. Taine a bien mieux mérité ce grand titre d’historien. Cette fois l’analyse, une analyse patiente et minutieuse, a précédé la synthèse ; et l’unité puissante de l’œuvre résulte, non d’un cadre systématique où l’on fait entrer de force des faits triés sur le volet et parfois torturés à plaisir, mais du travail consciencieux autant qu’intelligent qui retrouve un à un et remet à leur place tous les détails du passé.
Ne craignez donc pas que j’oublie les vrais procédés de toute histoire sérieuse pour soumettre les faits littéraires à une formule fataliste sur le génie de la race. Je n’ose pas même recourir, pour la détermination de ce génie, à une science nouvelle, qui n’est pas inconciliable avec le dogme de la liberté, j’entends cette science, plus cultivée en Allemagne qu’en France, qui se nomme la psychologie des nations. Je me souviens à ce propos qu’en 1859 ou environ, il se fonda à Berlin, précisément sous ce titre, une revue savante dont on disait d’avance, même à Paris, — surtout à Paris peut-être — beaucoup de bien. Je n’en ai pas eu d’autres nouvelles. Peut-être vit-elle encore en honnête femme, je veux dire sans faire parler d’elle. Plus probablement elle aura disparu depuis beau temps, emportant au pays des feuilles mortes les illusions de ses rédacteurs... et les regrets de cinquante abonnés.
Ne croyez pas que je rejette absolument cette nouvelle application de la psychologie à l’histoire. Je l’admets au contraire en principe ; mais d’abord je ne la sais pas ; et puis je soupçonne qu’elle en est encore à se trouver elle-même ; et puis enfin, s’il s’agit spécialement des nations romanes que je veux étudier avec vous, la recherche de leur caractéristique dans la race, dans le sang, se compliquerait de problèmes multiples, difficiles, souvent même
insolubles, je crois, pour la science la plus avancée, grâce à l’obscurité des origines et au nombre incalculable des croisements.
Ainsi, dans la détermination du génie commun ou particulier des peuples romans, nous écarterons le fatalisme par conviction et la psychologie ethnographique par prudence. Mais quel principe et quelle méthode va-t-il nous rester ? Un principe de sens commun, Messieurs : il y a réellement dans chaque nation un génie qui la caractérise. Je veux dire, ce que tout le monde admet, qu’un groupe d’hommes qui a une existence séparée, a par là même un mode d’action qui lui appartient en propre, et qui s’accentue de plus en plus par longueur de temps ; — que dans chaque peuple, une faculté, ou un petit nombre de facultés déterminées, domine, de manière à effacer ou diminuer ou s’assujettir les autres ; — qu’ainsi, dans le drame universel de la civilisation, chaque peuple a son rôle marqué, bien loin de pouvoir jouer indifféremment tous les rôles.
Et ce génie national que personne ne conteste, qui ne détermine pas fatalement les actions et les oeuvres, mais qui a toujours sur elles une influence de premier ordre, par quelle méthode le déterminer ? Il n’y en a qu’une bien sûre, et nous la prendrons, Messieurs : constater les faits, c’est-à-dire ici les oeuvres littéraires, les analyser, les comparer et conclure en suivant les règles de l’induction. C’est donc à la fin de ce cours que nous déterminerons exactement, avec l’aide de Dieu et du travail accompli, la caractéristique du groupe roman et de chaque peuple de ce groupe.
Dès aujourd’hui, cependant, il me paraît bon de vous en livrer au moins une formule provisoire, que de très courtes indications à l’appui vous rendront peut-être acceptable.
Et d’abord, sans faire de l’ethnographie bien profonde, nous ne pouvons feindre d’ignorer que tous les peuples de l’Europe romane appartiennent à la plus intelligente, à la plus active, à la plus expansive des familles humaines : à cette famille caucasique, où il est bien difficile de ne pas reconnaître le type physique le plus harmonieux et le plus complet de l’humanité ; — à ce groupe aryaque dont la science moderne a retrouvé l’itinéraire depuis le plateau asiatique jusqu’à ces plages européennes où il a élaboré peu à peu sa civilisation, qui doit être, qui sera demain la civilisation du monde ; — à cette race de Japhet dont les divins oracles ont prédit depuis trois mille ans la dilatation indéfinie et le triomphe sur les races de ses frères ( Dilatet Deus Japhet, et habitet in tabernaculis Sem, et sit Chanaan servus e jus), tandis que la poésie antique a chanté son audace entreprenante : Audax lapeti gémis .
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Si vous étudiez ensuite le sol où cette race s’est développée, vous voyez des pays de côtes, distribués autour de cette Méditerranée que chacun des peuples romans, comme les Romains leurs pères, peut appeler mare nostrum ; autour de ce lac de la civilisation, ainsi qu’on l’a fort bien qualifié, de cette mer de juste étendue, qui, pénétrant dans toutes les contrées du domaine qui nous occupe et recevant la plupart de leurs fleuves, contribue pour une si large part à y multiplier les relations commerciales, c’est-à-dire le mouvement, le progrès et la vie.
Que si, après la race et la topographie, vous regardez le climat, vous affirmerez sans scrupule qu’il est chez nous tout juste dans les conditions les plus favorables au développement normal de toutes les énergies humaines, et que la lumière de notre bon soleil, si différent du soleil blafard du Nord et de l’astre incendiaire des Tropiques — que cette lumière calme et limpide, en donnant aux objets leur vrai relief, prépare les esprits aux idées claires, à l’ordre lumineux ( lucidus ordo), à l’expression nette et saisissante.
Mais ce caractère commun du génie méridional qui s’exprime en deux mots — activité, clarté — et qui s’oppose si bien soit aux rêveries nébuleuses du Nord, soit à la contemplation nonchalante de l’Orient, je le rattache moins encore à la triple loi de la race, du sol et du climat, qu’à l’influence exercée sur tout le domaine roman par l’occupation, la langue, la législation, le génie de Rome. Espagnols, Italiens, Français du Nord et du Midi, nous sommes tous, de fait comme de nom, romans, c’est-à-dire Romains. Nous le sommes jusque dans les moelles. Nous le sommes même deux fois : romains latins et romains catholiques... Je vous félicite d’applaudir à cette formule qui ne m’appartient pas : je l’ai empruntée, ce me semble, à un écrivain dont le nom doit éveiller ici les plus ardentes sympathies, M. Léopold de Gaillard.
La civilisation latine nous a pénétrés. Elle a couvert notre sol d’alluvions si riches qu’il est aujourd’hui très difficile de trouver le sous-sol, je veux dire de déterminer avec un peu de précision le caractère des nationalités antérieures. Nous le verrons sous peu : dès les premiers siècles de notre ère, tout était devenu romain chez nous, comme dans les deux péninsules voisines ; tout, mais surtout la langue, qui effaça peu à peu, mais entièrement, les idiomes précédents. C’est ce latin vulgaire ou populaire qui est devenu chacune des langues romanes, non par une révolution violente, mais par une simple évolution ; non par des causes extérieures, comme on se le figure volontiers, mais beaucoup plus par une loi intérieure de développement. Mais n’oublions pas que cette Rome
fut aussi la capitale du christianisme et que, dès le cinquième siècle, saint Prosper d’Aquitaine la saluait comme pourrait le faire un ultramontain de nos jours :
Sedes Roma Pétri, quæ pastoralis honoris
Facta caput mundo, quidquid non possidet armis
Relligione tenet.
N’oublions pas l’action souveraine de l’Eglise catholique sur toute la culture romane. Un de vos professeurs a étudié l’influence du dogme chrétien sur l’idiome hellénique, et cette curieuse étude lui a valu les plus justes suffrages. Quel travail bien plus vaste il y aurait à faire touchant l’influence du christianisme tout entier, dogme, morale, liturgie, sur le latin vulgaire et sur les idiomes qui en sont dérivés ! Et quelles vives lumières sortiraient d’un tel travail pour l’historien et pour le philosophe dignes de ces noms ! Croyez-vous, par exemple, sans parler des mots nouveaux ou des acceptions nouvelles que l’on doit à l’Eglise, croyez-vous que même les termes anciens qui touchent en quelque manière à la religion n’aient pas pris une tout autre valeur, ne réveillent pas de tout autres idées, de tout autres sentiments chez nous que chez les vieux Romains ? Croyez-vous que ces mots, Dieu, divin, infini, âme, ciel, céleste, vierge, virginal, et des milliers d’autres, n’aient pas reçu une efficacité, une profondeur, une délicatesse de sens tout à fait étrangères à l’antiquité, de sorte qu’à vrai dire ils n’ont pas d’équivalents dans la langue même qui nous les a fournis ? Et que dire de ces sens détournés et métaphoriques qui prennent une si grande place dans les dictionnaires ? Ici encore, que de faits intéressants pour un observateur sagace et impartial ! Ainsi, au plus haut rang de l’ordre social, la latinité classique aurait-elle placé les grandes charges, onera ? les services publics, servitia ? Non certes, et la racine même de ce dernier mot, emportant l’idée de servitude, d’aliénation de la liberté propre au profit d’autrui, était incompatible pour les anciens avec l’idée de dignité honorable. Il a fallu pour produire cette association d’idées la plus grande révolution morale qui se soit accomplie ici-bas. Et au plus bas degré de l’échelle sociale, le pauvre aurait-il, dans le latin antique, demandé la charité, comme il le fait dans nos idiomes romans ? Jamais ! Songez-y donc : ce qui était la dernière des humiliations pour un citoyen romain s’exprime par un des plus beaux mots de la langue, ce mot que Cicéron semblait avoir élevé à sa plus haute puissance de sens dans cette phrase de génie, caritas generis humani, ce mot. transfiguré encore par la foi chrétienne qui l’a transporté du genre
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humain à Dieu, père commun de tous les hommes : de sorte que le pauvre qui vous tend la main en demandant la charité met dans ce seul mot tout ce qu’il y a de plus grand sur la terre et dans le ciel !
Ces détails séduisants m’ont trop arrêté, et je dois supprimer tout ce qu’il y aurait à dire de l’influence des deux Romes sur les lettres, le droit, les mœurs. J’ai hâte de finir. J’ai déjà trop abusé de votre attention bienveillante. Rome antique n’a pu nous léguer pour commun héritage que les traits essentiels de son génie : Y action et le droit, règle de l’action. Rome chrétienne y a joint l’élévation religieuse et la largeur sympathique, qui manquèrent à toute l’antiquité profane. Mais ce legs commun et, ce semble, indivis a subi pourtant quelque partage. Et ici se placent ces nuances nationales distinctes que nous avons à peine soit le temps, soit le droit d’indiquer aujourd’hui. Essayons toutefois, pour ne pas laisser trop incomplète notre formule provisoire.
La France semble la légataire privilégiée de la vieille Rome. Elle a en propre Y activité constante, infatigable, au service du droit ou de ce qui y ressemble ; et, ce qui est l’accompagnement naturel de l’activité, la clarté absolue de la pensée et de l’expression.
L’Espagne a plutôt la majesté romaine, avec l’élévation et la charité inspirées par la foi.
L’Italie a pris pour elle ce que Rome n’avait presque qu’en dépôt et dont elle paraissait même faire peu de cas, la grâce, la beauté, l’art :
Excudent alii spirantia mollius æra...
Tu regere imperio populos, Romane, memento.
J’en appelle à vos propres impressions, Messieurs, à défaut d’une démonstration que je ne puis faire à cette heure et qui viendra plus tard. N’est-ce pas votre propre pensée que j’exprime ? Ne vous représentez-vous pas l’Italien artiste, gai, gracieux, sympathique — simpatico, ce mot lui vient spontanément sur les lèvres à tout instant ? — l’Espagnol grave, majestueux, contemplatif ? le Français curieux, expansif, passionné pour ses idées ? — Et la langue, cette première et suprême expression du génie d’un peuple, n’estelle pas ornée, musicale, sautillante, chez l’Italien ; abondante, sonore et grandiose chez l’Espagnol ; brève, précise, logique chez nous ? — Et les mœurs, et les arts, et l’industrie ? L’Espagnol fait grand, l’Italien fait beau, le Français fait bien et vite. — Et notre histoire ? Est-ce que tout le mouvement historique n’aboutit pas, en France, à réaliser par une activité incessante, par des luttes
obstinées, l’accord des faits avec les idées dans la nation, dans le gouvernement, dans l’ordre social ; en Italie, à créer des centres de vie politique, littéraire, artistique, assez nombreux pour donner satisfaction aux tendances d’une race avant tout éprise du beau ; en Espagne, à délivrer par une croisade de sept siècles continus et à fonder sur l’idée pour ainsi dire religieuse, divine, de l’unité monarchique, le royaume catholique par excellence ? D’où, pour le dire en passant, ce caractère grave et solennel du courage espagnol, trempé dans des guerres séculaires soutenues pour la cause de Dieu contre les infidèles, et si différent du courage français ; ce caractère, admirablement exprimé par le mot serenidad, devenu synonyme de courage en castillan, par un des faits les plus significatifs que je connaisse dans la philosophie des langues. — Et nos défauts, messieurs, et nos péchés mignons, qui, souvent mieux que nos vertus mêmes, montrent le fond de notre nature ? Nous tombons du côté où nous penchons. Est-ce qu’on n’a pas toujours reproché au Français sa légèreté, suite fâcheuse de sa promptitude de conception, son inconstance, qui naît du besoin d’arriver toujours au mieux, enfin cette ardeur funeste pour la nouveauté et cette recherche excessive de l’esprit, le cadet du bon sens ? à l’Italien son insouciance, vraie flânerie d’artiste ( dolce farniente), son amour exclusif de la grâce et du beau, qui peut aller dans l’art jusqu’au maniérisme et au concettisme, et dans la politique et dans la vie jusqu’à l’immoralité inconsciente ou systématique ? à l’Espagnol ses exagérations en toute matière, son gongorisme , ses vanteries, ses hâbleries ( hablar est un verbe castillan) ?
Ainsi donc, Messieurs, nous pourrions conclure, sauf enquêtes et corrections ultérieures : l’action et la clarté sont le fond même et le caractère indélébile du génie roman ; — l’expansion, le bon sens, la précision logique constituent la nuance propre du génie français ; — la gravité religieuse et la tendance au grandiose sont les traits caractéristiques du génie espagnol ; — - la grâce et l’amour du beau, ceux du génie italien.
Ces quelques traits, indiqués presque au hasard, je les abandonne à vos libres réflexions, Messieurs, bien loin de vous les livrer comme des formules d’une rigoureuse exactitude. Plus tard, quand nous aurons étudié ensemble, attentivement et sans parti pris, les données caractéristiques des langues et des littératures du Midi, nous pourrons en déduire avec plus de précision la notion vraie du génie roman en général, et du génie spécial de chacune des trois grandes nations romanes.
Je sens bien ce qui manque pour une telle étude, et le sentiment
de mon impuissance m’arrêterait dès le début, si de nombreux motifs ne venaient relever mon courage. Après tout, j’évoquerai les glorieux souvenirs du Midi dans la capitale du Midi. Je réveillerai les échos de la langue et de la poésie des troubadours dans la ville des Raymond, où le gai consistoire sut conserver, jusque sous le joug de la conquête du Nord, les libres et poétiques traditions des « Lois d’amour ». Je répéterai les premiers chants de l’Italie et de l’Espagne dans la cité hospitalière où se croisaient les influences espagnoles et italiennes, où accouraient princes et jongleurs d’Aragon, où Pétrarque, chanoine de Lombez, accordait la lyre toscane. J’insisterai spécialement sur l’inspiration religieuse des littératures romanes, populaires ou cultivées, d’abord parce que c’est le point le plus négligé de ce vaste domaine, et puis parce que j’ai l’honneur de parler dans une Faculté catholique et dans « Toulouse la sainte » ; mais je ne négligerai volontairement aucune des parties de mon sujet, parce qu’aucune n’est étrangère à l’Eglise catholique, dont le nom veut dire universelle, et parce que nulle inspiration humaine, nulle muse, ne saurait être indifférente à la « Cité Palladienne. » Il me semble donc, ou plutôt je sens déjà que votre sympathie m’est acquise et me soutiendra jusqu’au bout, Messieurs ; et du reste, pour finir par où j’ai commencé, j’ose vous promettre d’apporter constamment à ce cours deux qualités qui suffiront, peut-être, pour faire auprès de vous l’appoint de ma faiblesse: beaucoup de travail et beaucoup d’amour.
Vagliami’l lungo studio c’1 grande amore !