‹ Enseignement méthodique de la versification française avec des sujets d'exercises graduésChapitre 11 sur 62 · BOILEAU · texte numérisé non relu

BOILEAU

Le mot césure veut dire coupure : la césure coupe le vers en deux parties, qu'on appelle M-

misHches* (1) Il n'y a^e césure que dans les ver3 hexamètres et lés vers pentamètres.

Dans rhexamètre, la césure se place toujours au milieu, c'est-à-<lire , après la sixième syllabe. Exemple :

Jouez pour le plaisir | et perdez noblement.

Dans le pentamètre, elle se place toujours après la quatrième syllabe. Exemple :

C'est la vertu | qui fait le cœur joyeux.

Il n'est pas nécessaire que la césure soit indiquée par la ponctuation. On a vu, en épigraphe, les beaux vers de Boileau qui renferment l'exemple et le précepte de l'hémistiche. En voici sur le môme sujet, qui sont aussi fort heureux :

Observez rhémistiche, et redoutez FeiiQui Qu*un repos UDiforme attache auprès de lui.

Que votre phrase heureuse et clairement rendue Soit tantôt terminée et tantôt suspendue.

C'est le secret de l'art.

U faut que la césure tombe toujours sur la* syllabe qui a l'accent tonique, c'est-à-dire, celle sur laquelle la voix s'élève et se développe le plus en prononçant.

Dans tous les mots français l'accent tonique se

(1) Hémistiche^ demi-vers; ce mot est composé de deux mots grecs : hémisus^ moitié ou demi, et siichos, un vers.

trouve sur la dernière syllabe quand elle n*est pas un e muet. Exemples : îxAdaty Ard^pecm.

Quand le mot se termine par un e muet, l'accent tonique se trouve sur la pénultième syllabe. Exemples : guerrey prières, armes.

On peut mettre un e muet à Thémistiche, mais il faut qu'il soit élidé, c'est-à-dire, supprimé dans la prononciation parce qu'il se trouve devant une voyelle. Exemple :

T^a gloire ne peut être | où la vertu n'est pas.

Il faut toujours qu'à la césure il y a»it une sus-' pension de voix possible : la césure n'est pas valable quand le sens oblige à lier deux hémisticbes. Voici un vers ridicule qui fait sentir la nécessité de la règle dont nous parlons :

Adieu je m'en vais à | Paris pour mes affaires.

Mais on dira fort bien avec Racine :

Vous lui pourrez bientôt | prodiguer vos bontés.

Il est fort difficile de fixer les règles pour le repos suffisant de l'hémisticbe : c'est peut-être le point le plus important et le plus délicat de notre versification. Le goût et l'oreille formés par la lecture des bons modèles peuvent seuls apprendre à juger de la suffisance ou de l'insuffisance du repos, avec délicatesse» mais aussi sans rigorisme.

DE l'enjambement.

On dit qu'un vers enjambe sur un autre, lorsque le premier ou les premiers mots du second vers sont un complément indispensable pour le sens du vers précédent. Exemple :

Oui j^accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire, où, etc.

Le premier mot du second vers est un enjambement, parce que ce mot est nécessaire pour donner un sens au premier vers. L'enjambement est donc un rejet qui peut varier la cadence du vers métrique ; mais il faut qu'il ne soit pas trop répété, et qu'il soit ménagé avec soin.

Nous ne saurions partager l'opinion de ceux qui condamnent cet enjambement de Racine :

Le feu de ses regards, sa haute majesté

Font connaître Alexandre , et certes son visage

Porte de sa grandeur l'ineffoçable image.

Cet enjambement est bon, parce que la voix peut s'arrêter après l'hémistiche sa haute majesté ; or l'enjambement n'est vicieux que lorsqu'il détruit le repos que notre prosodie exige à la fin du vers. Il faut remarquer , en outre , que la coupe du vers, par ce repos complet à l'hémistiche ^ arrête le lecteur comme pour lui laisser le temps de contempler le grand homme placé devant ses yeux.

Voici un exemple d'enjambement Traiment vicieux :

■ Car puisque la fortuue aveuglément dispose

De touty peut-être aussi aurons-nous quelque chose.

Cet autre enjambement , bien que formé seulement aussi de deux syllabes » est néanmoins trèscorrect :

Oui, j^accorde qu'Auguste a droit de conserver L'empire,, où la vertu Ta fait seule arriver.

Pourquoi cet enjambement est -il légitime? C'est parce que le mot rejeté est appuyé par un développement d'une certaine étendue qui empêche que la voix ne fasse une chute disgracieuse, et qui permet en même temps un repos à la fin du premier vers. Racine nous fournira encore un exemple du même genre :

Il voit plus que jamais ses campagnes couvertes De Romains que la guerre enridilt de nos pertes.

L^enjambement devient une beauté lorsqu'il contient une suspension, une réticence et une interruption. Exemple :

^e manquez pas du moins : j'ai quatorze bouteilles D'un vin vieux,.. Boucingot (1) n'en a pas dépareilles.

Dans les genres simples ou légers , comme la

(1 ) Boucingot^ marchand de vin très-renommé du temps de Louis XIV.

comédie , la fable , le conte, etc., renjambement est souvent employé, mais il faut toujours qu'il permette un petit repos à la fin du vers qui le précède, sauf le cas où le rejet est destiné à faire image, comme dans ce vers de La Fontaine :

Les derniers traits de Tombre empêchent qu'il ne voie Les filets : il y tombe, en danger de mourir

On conçoit facilement pourquoi l'enjambement doit être employé en français avec circonspection : c'est que le caractère essentiel de noire versification est la rime ; or, l'enjambement employé sans précaution et trop souvent, la rendrait insensible.

Page 1