DU CHOIX DE LA MESURE DES VERS
Le grand vers ou vers alexandrin est consacré au poème épique, à la tragédie, à la comédie. Il convient fort bien aussi pour les poëmes didactiques, le discours en vers , l'épltre morale, la satyre. Il peut être employé dans tous les genres.
Le vers de dix pieds, moins majestueux que Falexandrin, a un mouvement plus vif, plus pressé, et convient mieux à la poésie familière et légère. Il est surtout employé pour le style marotique dont nous parlerons plus loin.
Bien que nous n'ayons point de pièces remarquables en vers de neuf syllabes, et que cette mesure soit très peu usitée, on en trouve quelques exemples dans les genres qui se rapprochent de
la chanson. On lit , dans V Idylle de la Paix^ de Racine:
De ces lieux | l'éclat et les attraits ,
Ces fleurs odorantes,
Ces eaux bondissantes.
Ces ombrages frais Sont des dons | de ses mains bienfaisantes.
De ces lieux | Téclat et les attraits.
Sont les fruits de ses bienfaits.
La césmre au vers de neuf pieds» se place après la troisième syllabe : on trouve aussi des vers passables où la césure est après la quatrième syllabe. Exemple :
Je n'aimais pas; |. le tabac beaucoup .
J*en prends peu. | souvent point du tout; Mais mon mari 1 me défend cela.
Le vers de huit syllabes se prête à tous les tons, pour les pièces de peu d'étendue, comme l'ode, l'épitre, Télégie, la poésie descriptive, etc. Le vers de sept pieds a le même emploi à peu près.
Le vers de six syllabes est ordinairement joint à des vers d'autre mesure.
Le vers de cinq syllabes est plus usité que le précédent, et peut être employé seul. On s'en sert sm*tout pour les morceaux qui doivent être chantés.
Le vers de quatre syllabes est mélangé avec des vers d'autres mesures, pour le genre lyrique : on l'emploie seul dans le genre familier.
Les vers de trois ou de deux syllabes ne s'em*
ploient guère que joints à des vers plus grands. Quant au vers d'une syllabe , on le trouve dans quelques couplets de chansons badines.
^ VBBS uraE&
On peut, dans plusieurs genres de poésie » mélanger des vers de mesure inégale, sans observer aucun ordre, si ce n'est celui que l'oreille exige pour produire une cadence harmonieuse et en rap* port avec la pensée : c'est ce qu'on appelle vers libres, poésie libre.
Racine oJQfre des modèles admirables de poésie libre., dans les chœurs A'Esther et A'Athalie. En voici deux fragments analysés par La Harpe.
Dieu, descends, et reviens habiter parmi nous. Terre , frémis d'allégresse et de crainte ; Et vous , sous sa majesté sainte , Cieox , abaissez- vous.
< Sans parler de toutes les autres sortes de beautés, remarquons au moins quelque chose de l'artifice de la phrase harmonique, qui va sans cesse en décroissant du premier vers, qui est de sur pieds (1), au second qu^ e$t de cinq, au troisième, qui est de quatre^ aUp dernier enfin, qui est ' de deux pieds et demi (celui où les deux s'àboAs-
(1) Le pied se compose de deux syllabes : un alexandrin a donc six
sent)j sans que jamais roreille sente ni saccade, ni secousse, tant le rhylhme est ménagé pour l'effet , et tant l'effet est sensible. Il ne fallait rien moins que ces conditions pour que ces quatre mètres différents fussent entremêlés un à un sans être désagréables. » •
Le même critique montre, sur un autre exemple • de Racine, tous les effets que le poôte peut tirer du mélange des différents mètres sous le rapport de l'harmonie imitative :
Dieu , que la gloire couronne , Dieu, que la lumière environne, Qui voles surTalle des vents.
» Il lui fallait au vers suivant une césure grave, un hémistiche de deux pieds pour le trône de Dieu qui devait contraster avec le vol sur radie des vents, bien placé dans un petit vers; il a eu recours alors au vers de cinq pieds :
Et dont le trône est porté par les anges.
» Mais comme l'oreille passe toujours avec peine du vers de quatre à celui de cmq, parce que l'un semble s'arrêter quand l'autre l'entraînait, le poôte musicien se repose tout de suite sur un second vers de même mesure :
Toi qui veux bien que de simples enfants Avec eux chantent tes louanges.
» Et de cette manière il y a un repos suffisant pour suspendre la période. Il la reprend là par un
vei-s de quatre pieds^ d'où elle descend pour courir pendant cinq vers de trois pieds et demi :
Tu vois nos pressants dabgers ; Donne à ton nom la victoire; Ne souffre pas que ta gloire Passe à des Dieux étrangers.
Arme-toi, viens nous défendre.
» La phrase va d'un pas égal et rapide, comme pour hâter le secours qu'elle demande ; mais le po(ite la suspend de nouveau sur un pompeux alexandrin, parce qu'il veut faire mi tableau par un seul vers :
Descends tel qu'autrefois la mer te vit descendre.
» Quel vers! il fait spectacle, et l'on dirait que la mer est là pour voir descendre Dieu. Ici le poëte est si haut, qu'il ne peut retomber trop vite sur le vers de quatre pieds; il redescend donc par un vers de cinq, suivi d'un vers de troisi :
Que les méchants apprennent aujourd'hui A craindre ta colère
» Et il termine d'une manière également harmonieuse et pittoresque par l'alliance de l'hexamètre et du tetramètre (1) :
Qu'ils soient comme la poudre et la paille légère Que le vent chasse devant lui.
(1) Tetramètre y quatre mesures, c'est-à-dire quatre pieds ou huit syllabes.
» La poudre et la paille : tout ce qu'il y a de plus léger, ainsi rapproché, foit courir pour ainsi dire l'alexandrin, tout grave qu'il est par luimême, et le petit vers qui suit chasse ms9i vite que let;en^. i
Nous parlerons , dans des chapitres spéciaux, de là cadence et de Tharmonie imitative ; mais nous avons cru utile dé donner cette: analyse des premiers vers libres cités en exemple ,, pour faire comprendre tout de suite que cettet liberté de choisirentre les différentes mesures^ doit être réglée par le bon goût.
DE LA RIBŒ.
La rime est une escIaTe et ne doit qu'obër.
Lorsqa'à la IJien chercher d'abord oh d'éiPèrtoe, L'esprit il là troimr aisément s'habitue ; Au joog de la raison sans peine elle fléchit , Et loin de la gêner la sert et l'enrichit :' ttais lor^u'bn la néglige^ elle devient rebelle' Et ponr la rattraper, le sens court après elle.