BOILEAU
On appelle rime l'uniformité de son dans la terminaison de deux mots. Exemples : nati/re, pt/re, valJôn, aqui/on.
On distingue deux sortes de rimes v la rime mascttKne et la rime fëminine. Toute syûabe finale, qjiii ne contient pas d*^ muet, est rime masculine. Exemples : vallon, santé, vertu, plaisir. Toute syllabe finale contenant Ye muet est rime fémimut.' E&emples : nature, rebelles, infernale^ ils paienéi ils croient^ ils fuient.
Les teMS personnes du pluriel des imparfaits et des conditionnels en aient^ sont regardées comme rimes masculines parce que Ye muet est absolument sourd.
La rime porte toujours sur l'accent tonique ainsi on ne peut pas fleure rimer jouisse avec repaisse.
RIME RICHE. La rime est ricbe quand elle présente non seulement une consonnance, mais encore une articulation pareille. Exemples > Pè^^c,
prospère;-^ ver s 9 divers; — enfant j triompha/nt; — austère, salutaire ; — tr(wauœy dévots.
RIME SUFFISANTE ET Rii|E& MçiEusES. La dme Suffisante of&e une ressemblance de son, mais non d'articulation. Exemples : Soupvr, désir ; recevoir, espoir; usage y partage; sensible ^ visible; doux , nmis, vous.
La rime étant essentiellement faite pour To* reille, il faut considérer le son plus que les lettres; ainsi charmant rime avec tourment; il a/mène rime avec peine; fer ai-je rime avec abrège; abattu rimera avec ils ont eu ; consu/mé rime avec j'allumai.
Toute rime qui satisfait l'oreille n'est pas pour cela légitime : ainsi le singulier ne rime pas avec le pluriel ; une arme ne rime pas avec les larmes ; tu charmes ne rimera pas non plus avec un»
larme; en général un mot sans s à la fin ne rime pas avec un mot terminé par un 5, un z ou x.
Le ty le g et le c, placés à la fin des mots empê* ehent la rime avec des mots qui n'auraient pas une de ces lettres, bien qu'elles ne se prononcent pas : ainsi, or ne rimera pas avec sort ; Apollon ne rimera pas avec lon^g; auta/ntne rimera pas avec étang.
Il est certaines lettres qui, à cause de leur grand rapport, n'empêchent pas la rime. Par exemple , Sf X, Zy à la fin des mots ne s'opposent point à la rime. Il en est de même pour les lettres g^ c, dans les mots oùg at à-peu-près le son de c ; exemple ^ rang^ sa/ng^ qui peuvent rimer avec frcmo, blanc.
Une voyelle simple peut rimer avec une dipbtbongue. Exemples : cie/, éternel; vivre, smvre. Ces rimes doivent être rares.
Quelquefois,bienqueles lettres soient absolument semblables, Ja prononciation rend la rime défectueuse : Brutusne rimera pas avec les vertus, ni /api^^ avec l'infinitif mériter : tous, non suivi d'un substantif, se prononce tot^ce ; il ne peut donc, pour Toreille, rimer avec vous, nous. On doit, pour le même motif, rejeter la rime de fils avec remis ou ^rmemis, parce que Ys final sonne toujours dans le mot fils, quelquefois légèrement , mais toujours assez pour qu'on ne puisse jamais prononcer /î.
Un mot ne peut rimer avec lui-même, c'est-àdire qu'on ne peut pas mettre le même mot à la fin du second vers pour rimer avec le premier. Cela n'est permis que dans le cas où le même mot offre un seûs différent. Exemple :
Combien pour quelques mois ont vu fleurir leur litre. Dont les vers en paquets se vendent à la livre.
Un substantif ne peut rimer avec son verbe. Ainsi on ne peut faire rimer une arme, avec il s'arme.
Un mot ne peut rimer avec son composé : jeter ne rime pas avec rejeter, non plus que prudent avec imprudent , bonheur avec malheur. Cependant quand le simple et le composé ont une si«Tiîfication assez différente, assez éloignée, on peut les faire rimer ensemble. Ainsi on peut faire rimer garder avec regarder, courir avec secourir, fait avec parfait, front avec affront, etc. Les mots dé-
so
rivés du grec dont la dernière partie est semblabtef riment aussi ensemble, comme prologue et épilo^ ffue^ — hypothèque et bibliothèque.
I et é^ quand ils se prononcent séparément & la fin d'un mot, donnent une rime suffisante. Ainsi Noé avec avoué ; trahi avec obéi et ébloui^ etc.
Quand ces voyelles finales t et ^ ne se prononcent pas séparément, on exige pour la rime toute l'articulation, c'est^-dire qu'il y ait dans les deux mots la même consonne devant la voyelle finaler Ainsi bonté ne rime pas avec donné; mais bien «ivec chanté^ charité^ etc. Il en est de même quand les voyelles a ou u terminent un mot. Donna ne rime pas avec cultiva; mais ce dernier mot rime avec" trou/va. — Vertu ne rime pas avec rendu , mais avec abattu. On a plus de licence pour les monosyllabes : Racine fait rimer pu avec rendu ; vu avec tribu.
Un mot placé à la rime ne doit pas reparaître comme rime , dans le même morceau, avant une quinzaine de vers.
II faut éviter avec le plus grand soin qu'on s'aperçoive de la peine que l'auteur a eue pour trou* ver la rime. On doit aussi se faire scrupule d'employer souvent certaines rimes banales, tellement connues qu'en lisant l'une on devine l'autre, comme songe et mensonge ; hommes et nou^ sommes; somrbre et ombre; mona/rque et marque; p(yudre et foudre; etc.
U y a des rimes très-rares : on trouve même des mots qui en manquent absolument, comme triom'
phe et perdre. Celui qui fait des vers doit avoir grand soin de choisir, pour rendre sa pensée, des expressions, des tours de phrase qui facilitent la rime; mais, comme on Ta déjà vu, il faut que le lecteur ne soupçonne pas l'embarras que Tautcur a éprouvé pour rimer.
Conclusion. — La riine est la forme caractéristique des vers français : elle offre de grandes difficultés; les règles sont très nombreuses : on vient de voir les phis importantes; maison ne peut en acquérir une connaissance complète que par la lecture assidue des chefs-d'œuvres de nos versificateurs les plus sévères, Boileau et Racine , par exemple, bien qu'ils aient, le dernier surtout, des négligences à se reprocher. Quant à la facilité pour trouver la rime, c'est un talent rarement naturel ; il ne s'acquiert , le plus souvent , que par une longue habitude.