DES LICENCES POÉTIQUES
On appelle licences poétiques, certaines manières d'orthographier ou d'arranger les mots, qu'on permet aux poètes en faveur du nombre, de l'harmonie, de la rime ou de l'élégance des vers.
LICENCES d'orthographe.
Les poètes peuvent supprimer Ys final : !<> à la première personne d'un verbe, placée à la rime, et terminée en ois, ais^ i$. Par exemple, à la fin d'un vers, je vois, je sais, je vis, peuvent s'écrire : je voi, je sai, je vi.
Vs final peut être ajouté ou supprimé au gré du poëte, daus plusieurs mots : on écrit, suivant que la mesure l'exige, grâce à ou grâces à, — jusque ou jusques , — guère ou guettes , — naguère ou naguères, — certe ou certes. On peut aussi supprimer 1'^ à la fin des noms propres : on écrit Ver^ sailles ou VersaÂUe^ — Charles ou CharlCy etc.
L'e muet final peut être supprimé dans les mots encore et zéphyre.
(Les anciens poètes et même quelques-uns du siècle de Louis XIV, écrivent avecque pour avec. Cette licence a cessé d'être en usage.)
LICENCES DE GRAIIIIAIRE.
L^adverbe oùs*emploie pour à qui, auquel, à laquelle^ vers lequel, etc. Exemples ;
Je renonce à Tempire <m j'étais destiné. . . Raci ne . C'est là Tunique étude oà je veux m'attacher. Boileau.
Afin d'éviter l'hiatus, on peut employer les prépositions ^n, dans^ au lieu de d, devant un nom de ville qui commence par une voyelle. Exemples :
Allez en Albion; que votre renommée, etc....
Cassandre dam Argos a suivi votre père. Racii^b.
On peut mettre au singulier un verbe avec plusieurs sujets. Exemples :
L'un et l'autre aussitôt prend part à son affront* Boileau.
Quelle était en secret ma honte et mes^chagrins. Ractise.
On peut mettre le prétérit défini, ou le prétérit indéfini, l'un pour l'autre, et môme le prétérit défini pour le plusque-parfait. Exemples :
Le flot qui Vapporta recule épouvanté. Racine. L*ondc qui les reçut s'en irrita pour elle. CoBriEiLi.E.
On tolère deux modes dans une même phrase pour exprimer un conditionnel. Exemple :
Quelque sot en ma place y serait demeuré ;
11 eût perdu le temps à gémir, à se plaindre. Cobneillb
Quelquefois le poète est libre de choisir entre rinfinitif et le participe passé. Exemples :
Tandis que moa faquin, qui se voyait priser,
Avec un ris moqueur les priait d'excuser. Boilbau.
Oui, reprit le Lion , c'est bravement crié. Là Fontainb.
Ellipse. — L'ellipse, c'est-à-dire le retranchement d'un ou de plusieurs mots qui seraient nécessaires pour la régularité de la construction, a lieu en prose; mais la poésie a certaines ellipses qui lui sont particulières. 1© On peut ne pas répéter les prépositions de, à devant chaque nom ou chaque verbe, quand il y en a plusieurs qui sont compléments de ces prépositions. Exemples :
A vaincre la Hollande ou battre l'Angleterre. Boileau.
Je remets à ton choix de parler ou te taire, Cobneille.
2o On peut, en vers, se dispenser de mettre un pronom en tête d^un second membre de phrase ,' quand bien même le sujet en est assez éloigné. Exemples :
Mais je sais peu louer, et ma muse tremblante
Fuit d'un si grand fardeau la charge trop pesante;
Et, dans ee haut éclat où tu te viens olTrir ,
Touchant à tes lauriers , craindrait de les flétrir. Boileau.
3o Quand le, mot m devrait être répété en prose, les poètes peuvent l'omettre la première fois, surtout dans le genre familier. Exemple :
Tu n'as crédit ni rajag qu'autant qu'elle t'en donne. Cobn.
II y a beaucoup d'autres ellipses remarquables, danç nos grands poëtes; mais elles sont analogues à celles qu'on se permet en prose; seulement elles sont plus hardies et plus souvent répétées que dans la prose. Exemples :
Ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens. Cobneillb.
qulsmaël en sa garde
Prenne tout le cdté que l'Orient regarde :
Vous, le côté de l'Ourse,, et vous, de FOccident ;
Vous , le Midi Racine.
Irwersion. — En prose on suit l'ordre logique; c'est-à-dire que l'on met d'abord le sujet, puis le verbe, enfin le régime avec son complément. Rarement on voit le sujet après le verbe ou le régime avant le verbe. En poésie , au contraire, on peut changer l'ordre logique des termes de la phrase ; c'est ce qu'on appelle inversion.
Ainsi Ton dit en vers : Je le veux voir^ pour je veux le voi/r^ — il s'est voulu placer, pour il a voulu se placer^ — n'en rougir point, pour n'en pomt rougir y — m'aurait punie assez^ pour m'aurrait assez punie, — je sais des gens de cour quelle est la politique, pour je sais quelle est la politique de gens de cour.
Du premier coup de vent il me conduit au port , Et sortant du baptême ^ il m'envoie à la mort.
pour : // m'enwtô à la mort au moment où je sors du baptême.
Les six vers suivants de Racine offriront encore (le nombreux exemples d'inversions poétiques :
Que les temps sont changés ! sitôt que de ce jour La trompette sacrée annonçait le retour, Du temple , orné partout de festons magnifiques , Le peuple saint en foule inondait les portiques ; Et tous , devant l'autel avec ordre introduits , De leurs champs dans leurs mains portant les nou-
[veaux fruits, etc.
• Il faut éviter que l'inversion ne rapproche immédiatement deux substantifs, comme dans ces vers :
Ceux qui louaient le plus de son chant Vharmonie.
Il faudrait, pour satisfaire l'oreille, placer le verbe entre les deux substantifs, comme ceci :
Tous ceux qui de son chant admiraient Tharmonie.
Les inversions doubles, comme la suivante, sont aussi de véritables fautes :
Je n'ai pu de mon fils consentir à ta mort.
Ce vers de Voltaire est mauvais, parce qu'il y a une double inversion (La construction logique est : cortsentir à la mort de mon fils. Dam ce vers on met : !<> la particule de avant le mot mor/^ première nversion ; 2» cette particule de se trouve avant la particule à, qui doit naturellement la précéder, seconde inversion.) En mettant, par une inversion
simple, le régime avant le verbe, le vers devient correct :
A la mort de mon fils je n'ai pu consentir.
On trouve d'excellents vers sans inversion; mais on peut user de cette licence pour les besoins delà mesure; on doit y avoir recours souvent pour donner plus d'harmonie ou de vivacité à la phrase, plus de force à la pensée.
L'inversion peut servir parfois à faire passer une ellipse hardie qui serait impossible avec la construc^ tion logique; en voici un exemple remarquable.
Un bruit mêlé d'horreur Bientôt de ce silence augmente la terreur.
Il y a ici une ellipse très-hardie : on ne dirait jamais, dans la prose la plus élevée, la terreur du silence^ pour . la terreur produite par le silence. Ces deux mots ainsi rapprochés auraient quelque chose de trop discordant; et même en vers, si l'on disait :
Bientôt vioit augmenter la terreur du silence,
on en serait blessé; mais Tinversion vient ici au secours de la poésie, et en mettant :
Bientôt de ce silence augmente la teneur ,
ces deux mots ainsi séparés n'ont plus rien de choquant et produisent leur efiet, parceque la hardiesse de l'expression ne nuit en rien 4 la clarté du sens.