DU CHOIX ET DU MÉLANGE DES STANCES
Il en est du choix des stances, comme du choix des vers à mélanger dans la poésie libre : .c'est le
goût seul qui peut indiquer le genre de stance le plus en harmonie avec les objets qu'on doit pein^ dre, et les sentiments qu'on veut exprimer. Tout ce que l'on peut dire pour guider le versificateur, c'est que les stances dont les vers sont courts et peu nombreux conviennent plus particulièrement aux sujets légers, aux peintures riantes; tandis que les stances qui ont beaucoup de vers, ou seulement des vers des plus longues mesures, offrent une harmonie grave , propre à l'expression des pensées élevées, et à la peinture des tableaux les plus magnifiques.
Jean-Baptiste Rousseau a choisi heureusement le rhythme de ses odes; en voici quelques exemples :
Seigneur, dans ta gloire adorable
Quel mortel est digne d'entrer?
Qui pourra, grand Dieu, pénétrer
Ce sanctuaire impénétrable Où tes saints inclinés, d'un œil respectueux ^ Contemplent de ton front Téclat majestueux?
Ces deux alexandrins , sur lesquels l'oreille se repose après quatre petits vers, ont une dignité conforme au sujet.
Une autre espèce de strophes, formée de quatre alexandrins suivis de deux petits vers de trois pieds, est très-favorable aux peintures fortes, rapides, effrayantes; à tous les effets qui deviennent plus sensibles quand le rhythme, prolongé dans les grands vers , doit se briser sur deux vers d'une mesure courte et vive. C'est le rhythme employé dans Tode
Sur la vengeance divine^ composée à l'occasion de la défaite des Turcs :
L'ambition guidait vos escadrons rapides , Vous dévoriez déjà, dans vos «ourses avides, Toutes les régions qu^éclaire le soleil ; Mais le Seigneur se lève : il parle, et sa menace *
Convertit votre audace
En un morne sommeil.
Les stances composées de six alexandrins et partagées en deux tercets, où deux rimes féminines sont suivies d'une masculine, ont une sorte de gravité uniforme , analogue aux idées morales : c'est le rhythme de Tode ou plutôt des stances Sn/r Vaveuglement des hommes :
Qu'aux accents de ma voix la terre se réveille! etc. (P. 115.)
Rien de mieux approprié au sujet que le rhythme des stances adressées par Malherbe à Du Perrier, pour le consoler de la mort de sa fille :
Ta douleur. Du Perrier, sera donc étemelle ?
Et les tristes discours Que te met dans l'esprit Tamitié paternelle
L'augmenteront toujours?
Ce petit vers qui tombe régulièrement après le premier, peint bien rabattement de la douleur.
Quelquefois le poète lyrique emploie alternativement deux sortes de stances dans la môme pièce : on peut môme, après,.une.auite de certaines stan-
' ces, placer des stances d'un -autre système; c'est la pensée qui nécessite ce changement : on conçoit que si, à de gracieuses images, à des pensées riantes, lô pôëte doit faire succéder des tableaux grandioses, des pensées majestueuses., les deux parties desacomposition s'accommoderaientdifficilement du môme rhythme : dans ce cas, la diversité des stances, loin de blesser Toreille , lui plaît au contraire, parce que cette diversité s'harmonise avec le changement des idées.
Nous ferons remarquer, en terminant, que pour se former le goût et l'oreille sur l'harmonie- et la cadence de toutes les stances, sur les conditions de leurs diverses combinaisons , et sur l'art de les approprier au sujet, le meilleur ou plutôt Tunique moy^n, c'est de se livrer à une étude lente et réfléchie des divers fragments indiqués comme modèles. Après avoir analysé ces exemples avec le plus grand soin , pour saisir parfaitement la qualité qu'on y cherche, il faut y revenir à plusieurs reprises : c'est une phrase musicale, un mouvement, un ton à graver dans la mémoire , avec tant de précision que la moindre faute contraire aux règles du goût, sur ce point, nous blesse aussi vivement que les contre-sens de mouvement, de ton, d'intervalle et de mesure qui échappent à un chanteur mal-habile.