DE LA POÉSIE
Le mot poésie signifie création : ce mot semble donc s'appliquer à tous les arts de l'esprit; car l'objet de tous les arts est de créer» et les arts n*ar-
rivent au sublime qu'en donnant à leurs productions cette empreinte du génie et de la nouveauté qui est le propre de la création.
Ainsi il y a de la poésie dans la peinture, dans l'architecture et dans tous les arts de l'imagination qui enfantent des sujets inconnus ; il y a aussi de la poésie dans la musique qui crée une expression du sentiment plus vive, plus complète, plus entraînante que la parole.
La poésie, à proprement parler, n'est donc pas attachée aux formes du langage, et la prose a sa poésie comme les vers ; car la poésie consiste dans la pensée et non dans un certain arrangement de mots. Cependant, il faut remarquer que, généralement, les sujets poétiques sont traités en vers, parce que la versification offre plus de ressources à l'âme pour peindre ses émotions d'une manière vive et propre à les communiquer aux autres.
La poésie est une chose vénérable et sainte : les payens eux-mêmes avaient fait de leurs premiers poôtes les interprètes dés dieux, et le prince des poètes épiques, Homère, est le meilleur des moralistes de l'antiquité. Il est vrai que ces nobles traditions n'ont pas toujours été respectées : le digne émule d'Homère , le cygne de Mantoue , l'harmonieux Virgile, est celui des grands poètes latins dont les ouvrages exigent le moins une humiliante épuration; aussi est-il la plus belle gloire du siècle d'Auguste.
Même dans la corruption éhontée du paganisme, sous des dieux patrons de tous les vices, la muse du
poète conserva seule le privilège de la vertu : et quand tout le culte des dieux n'était que le culte impur de la matière , quand TOlympe était souillé parles débauches et les grossiers plaisirs de la table, la muse chaste et sobre errait dans la pieuse solitude du sacré vallon , et n'offrait à ses privilégiés que Teau limpide de la source d'Hippocrène :
heureux symbole de la pureté de la véritable inspiration poétique.
Hais sans nous arrêter davantage aux fictions par lesquelles le paganisme exprinaa la haute idée qu'il se faisait de la poésie » considérons la consécration que cet art divin a reçu de Dieu lui-même , qui n'a pas dédaigné de le faire servir à graver plus profondément dans l'esprit des hommes l'image de sa grandeur , le souvenir de ses bienfaits et la crainte de ses jugements.
Les livres saints , de l'aveu de tous les critiques r offrent les plus beaux modèles de la poésie littéraire. De plus, Dieu donna lasagesse etrintelligence à ceux qui devaient exécuter dans la perfection les divins ouvrages de sculpture et de broderie pour l'ornement du temple. Il voulut aussi que les échos de ce temple redissent sans cesse les accords majestueuxd'une musique sublime; etlessons delaharpe sacrée secondaient les transports du prophète , quandrEsprit-Saintl'échauffaitdesadivineflamme.
Par l'usage qu'il en a fait pour parler aux cœurs des hommes, Dieu a donc consacré en quelque sorte tous les arts que la poésie peut ennoblir : sculpture, peinture , architecture , musique , poésie proprement dite.
Dieu, immuable en tout, n*a point cessé de se servir des moyens puissants de la poésie ; il ne Ta point jetée à l'écart , comme un instrument bon pour un temps et qu'on abandonne ensuite. Non, la poésie , malgré l'abus qu'en ont fait des hommes mauvais , est encore maintenant agréable au Dieu que chantèrent Moïse , David et Salomon.
L'Eglise , dirigée par l'Esprit-Saint , a confié à la poésie le soin d'embellir les pompes nouvelles du temple chrétien. Contemplez ces magnifiques basiliques, chefs-d'œuvre de l'art du moyen-âge : pénétrons dans ces vastes sanctuaires à l'heure où les derniers rayons d'un soleil couchant prolongent leurs brillants reflets sur les légers arceaux , à travers les vitraux aux mille couleurs de la rosace rayonnante. Sous ces voûtes gigantesques , la foule des fidèles est agenouillée; ses prières s'élèvent vers le Ciel avec la fumée de l'encens qui monte jusqu'aux ogives de la voûte , en se colorant des riches nuances que les vitraux répandent dans le sanctuaire. Au milieu d'un pieux silence, une harmonie douce et puissante descend des voûtes du temple; comme si les anges du eiel venaient accompagner de leurs divins accords , la prière des justes de la terre. Cependant l'autel s'illumine, et la blanche lumière des bougies forme une auréole immense autour du tabernacle.
Revêtu de longs habits de lin, paré de draps d'or et de soie, le majestueux cortège des lévites et des prêtres vient, dans un ordre pompeux, s'agenouiller sur les marches de l'auteL Des hymnes toutes brû-
lantes de Tamour céleste, entonnées par un vénérable pontife , sont bientôt répétées avec un majestueux ensemble, avec une entraînante ardeur, par des milliers de voix. L'orgue soutient de ses mâles et nobles accords cette sublime harmonie ; tandis qu'au milieu des flots d'encens , parmi les bougies étincelantes, les mains tremblantes du prêtre élèvent sur son trône radieux le Roi de gloire dont les délices sont d'êti-e avec les enfants des hommes.
Heureux moment, heure de chastes délices et de pieuse allégresse, non seulement pour quiconque croit, mais pour tous ceux dont le cœur est encoi'e accessible aux nobles émotions, aux transports de l'enthousiasme ! Au milieu de ces pompes ravissantes, l'impie lui-même se surprend à prier le Dieu qiVil oublia longtemps. Quelle voix puissante a donc parlé à son cœur et touché son âme? C'est la voix de la divine poésie qui l'a, pour ainsi dire, assiégé par tous les sens afin de dompter sa superbe intelligence : la sensibilité a préparé le triomphe de la raison.
Ainsi, dans le temple chrétien comme dans le temple de Salomon, le culte s'est paré* de tous les ornements de la poésie ; dans le temple chrétien comme dans le temple de Salomon , tous les arts ont trouvé leur consécration.
Dieu n'a pas permis que ce noble instrument, ainsi consacré au vrai culte, servit de moyen de séduction à l'erreur: le temple des protestants, vide de toute poésie, ne dit rien au cœur des orgueilleux, disciples de Luther..
Pourquoi faut-il que le vice , plus audacieux que Fhérésie, ait pu si souvent se parer des charmes de la poésie ! Jamais du moins il n'a pu atteindre à cette perfection sublime de l'art qui transporte et ravit par une force irrésistible. Sans doute le lyrique latin, Horace, a mêlé à ses chants des compositions impures; mais ce n'est point par là qu'il nous enthousiasme : c'est quand il exalte l'inébranlable fermeté du juste qui, appuyé sur la vertu, verrait, sans tremblpr, le monde s'abîmer sur lui; c'est quand il venge la morale, de l'attentat commis contre elle par le voluptueux Paris ; c'est alors qu'il trouve ses plus nobles accents, c'est alors qu'il atteint ce beau idéal qui fait l'essence de la sublime poésie : pour lui comme pour les autres^
Quand il trouve le beau, c'est qu'il cliante le bien.
La poésie est donc une chose sainte : la détourner â des usages profanes, c'est un abus qui la dégrade; mais la faire servir à voiler la difformité du vice, employer la puissance que Dieu a donnée à la poésie sur nos cœurs, pour étouffer en nous les cris de la conscience, pour arracher la vertu de nos âmes, c'est un attentat qui indigne, qui révolte quiconque comprend la grande mission de la poésie :
Corrompre avec le bîeD, c'est le plus grand des crimes.
Chanter, faire aimer les perfections de Dieu et la vertu^ cette imitation humaine des perfections
divines, yoilàla vraie mission de la poésie. Elle s'adresse à tous les hommes dont le cœm* est fait pour aimer le souverain bien; elle les console dans cette vallée de larmes , en les transportant dans un monde meilleur, où l'âme, presque dégagée des fiens du corps qu'elle oublie, reçoit comme une vie nouvelle.
Il n'en est pas des arts comme des sciences : eelles-ci ne peuvent être admirées dans leurs sublimes conceptions et leurs pénibles travaux que par les hommes qui les ont étudiées ; mais les arts sont compris et môme parfois cultivés sans étude. N'y a-t-il pas de la poésie dans les chants plaintifs que répète le sauvage habitant de l'Océanie, quand il voit fuir sur les (lots la pirogue qui emporte ceux qu'il aime? Et quelle peuplade barbare est inaccessible aux sentiments poétiques, et insensible aux charmes de l'harmonie ? Les anciens ne nous re*« présentent-ils pas les lions devenus doux et caressants, s'attachant aux pas du premier poète qui allait, la lyre en main, à travers les forêts sauvages, ehantant les douceurs de la vertu ?
S'il est des hommes qui soient réellement insensibles aux charmes de la poésie , il faut dire d'eux, avec le plus grand philosophe des temps modernes, que ce sont des instruments qui n'ont pas toutes leurs cordes^ Hais comme l'humidité rel&che les cordes de la lyre,, ainsi les sentiments bas, les mauvaises passions ou les habitudes grossières, surtout quand elles s'enracinent dans un jeune cœur , détendent les libres délicates de
notre âme, et pour lui faire rendre un son, il ne suffit plus alors de la toucher, il faut l'ébranler fortement.
Oui, c'est arec un sens profond que les anciens disaient : les bormes lettres , et non pas les belles lettres : il faut être bon pour les cultiver et en goûter les douceurs. Que le ministre du Dieu qui rend blanche comme la neige l'âme que les crimes avaient rendue rouge comme l'écarlate, que ce ministre de la réconciliation, purifie les bagnes, et les forçats du bagne aussi comprendront la poésie, même exprimée par la parole seulement. Sans doute, ils ne sentiront pas, ces hommes sans étude , toute la finesse, toute la délicatesse , toute l'heureuse hardiesse de l'expres-^ sion ; ils n'apprécieront pas la savante coupe de la phrase , et encore moins la belle ordonnance du plan : ils ne sauront pas analyser ; non, mais ils comprendront le poëte, leur cœur sera ému.
La poésie, comme nous l'aVons vu en commençant, consiste essentiellement à créer : il s'ensuit que le poëte ne doit jamais se borner à emprunter à la réalité ; il est nécessaire qu'il l'embellisse : histoire , sentiments , spectacles de la nature, tout peut offrir au p<oëte dés matières de composition ; mais il faut, pour ainsi dire, qu'en laissant aux objets l'ensemble de la forme, il sache modifier les détails, ennoblir leur substance^ afin qu'on puisse dire :
Tout ce qu'il a touché se convertit en or.
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On conçoit qu'il serait ridicule de vouloir enseigner aux élèves la poésie, dans le but d'en faire des poëtes. C'est la nature , ou , pour parler plus juste , c'est Dieu seul qpii peut former un poôte, c'est-à-dire, une de ces intelligences supérieures, douées d'une sensibilité exquise et de la plus riche imagination. — Mais autant il serait insensé, d'apprendre à devemr poëte , autant il est raisonnable et utile de s'exercer à la versification : comme nous l'avons déjà montré, ce travail donne une grande facilité pour écrire en prose, et n'exige qu'une intelligence fort ordinaire; il suffit de comprendre quelques règles bien simples sur le choix et Tarrangement des mots.