DE LA LANGUE POÉTIQUE
On entend par langue poétique le choix des mots, les tours de phrases, et les figures qui conviennent à la noblesse et à la perfection des ouvrages en vers.
Les langues sont plus ou moins poétiques, selon qu'elles expriment les choses par plus ou moins de mots et qu'elles sont plus harmonieuses. Cette qua-^ Uté dépend de la combinaison des sons et de leur prononciation : une langue est plus harmonieuse quand les sons sont nets et pleins , et que la prononciation écarte les aspirations rudes, les chocs durs des consonnes , ainsi que les pénibles hiatus des voyelles qui se rencontrent. C'est parce que la
langue grecque réunit toutes ces conditions , qu'on lâ proclame la langue la plus poétique. Un seul terme suffit en grec pour représenter, ou une montagne -toute- oow^erte - d'arbres - chargés- de ^ feu4^lles^--ouunDieiHjui'lance-au4om'deS'traitSf-ou les-sorrnnets-des-rochers-frappés-souvent-de'iafoudre. Non seulement cette langue a l'avantage de remplir par un seul mot l'imagination, mais chaque terme, dans la bouche des Grecs, avait une mélodie marquée, et charmait l'oreille pendant qu'il étalait & l'esprit de grandes peintures. Voilà pourquoi toute traduction d'un poëte grec est toujours faible , sèche et indigente ; c'est de la craie et de la brique employées pour imiter des palais de porphyre.
Dans la langue grecque, presque tous les mots étaient poétiques, parce qu'ils étaient tous harmonieux, et qu'il n'y avait pas de fonctions réputées viles. Dans les langues modernes, au contraire, et particulièrement en français, il y a beaucoup de mots que l'on doit exclure de la poésie^ pour leur mauvaise consonnance, ou la bassesse des choses qu'ils expriment.
Il y a aussi des mots qui appartiennent exclusivement à la langue poétique et qui paraîtraient déplacés dans la prose; ce sont ceux qui ont une noblesse, une certaine emphase qui les élève au-dessus du langage ordinaire; tels sont : anUque, pour ancien; cou/rsier, pourcheval\le /l!an£î,pour le côté; le glaive, pour l'épée; les humains, ou les mortels pour les hommeSy etc.. Ces mots sont plus poétiques, parce qu'Us peignent mieux: Exemple:
wwT^m pour cheval; -^ ou parce qu'ils sont plue harmonieux; ou enfin parce qu'ils ont un sens plus étendu.
On cite un exemple remarquable de la valeur poétique des expressions qui offrent un senstrès^ étendu, une idée générale. Un poète de la fin du seizième siècle avait dit, en parlant de Dieu :
Aux petits des corbeaux il donne leur viande.
Ce mot viande est bas et trivial en français ; corbeanix manque ici de noblesse et d'élégance : Racine , en y substituant les expressions plus générales, oisea/ax et pàîv/re^ a donné à ce vers tout ce qui lui manquait :
Aux petits des oiseaux il donne leur pâture.
Remarquons cependant qu'il ne suffit pas toujours que le mot offre une idée générale : le mot vuywrriture^ par exemple, qui offre encore un sens plus étendu que pâtu/re , serait cependant bien moins poétique.
L'impossibilité de faire entrer certains mots dans les vers , est devenue quelquefois l'occasion de traits heureux , en forçant les poètes de recourir aux périphrases, quand ils devaient parler des choses qu'exprimaient ces mots. C'est parce que les expressions porter perruque et dnquante-hmt am, n'étaient pas poétiques, que Boileau a trouvé ces vers charmants :
Aujourd'hui la vieillesse venue^
Sous mes faux cheveux btencs déjà toute chenue , A jeté sur ma tête, avec ses doigts pesants , Onze lustres complets, surchargés de trois ans.
S'il avait pu dire en vers, battre le fusils le même poète n'aurait peut-être pas composé ces deux vers excellents :
Des veines du caillou qu^il frappe, au même instant II fait jaillir on feu qui pétille en sortant.
Les poètes trouvent parfois le secret de donner, pour ainsi dire, des lettres de noblesse aux mots les plus bas. Un poëte moderne, dont les essais en ce genre n'ont pas toujours été aussi heureux, a fait passer dans ses vers le mot cuisse : c'est dans une pièce où il compare la France à une cavale ; il dît à Napoléon :
Tu là pressas plus fort de ta cuisse nerveuse.
La justesse, le pittoresque de l'expression et l'é** pilhètequi la relève, font que le mot cuisse, loin de nous blesser dans ce vers, devient une véritable beauté. Racine a fait entrer dans le style le plus noble, les mots chiens et boucs*