AVERTISSEMENT
Les compositeurs modernes ont tellement agrandi le cadre harmonique des temps passés, qu’ils sont arrivés, au moyen de combinaisons modulairices d’une grande richesse, et d’une aisance admirable, à faire en quelque sorte, de toutes nos gammes une seule gamme, de nos deux modes un seul mode. Devant ces heureux efforts du génie qui tendent à ouvrir, au plus beau des arts, un champ immense, renseignement doit-il rester stationnaire? la réponse n’est pas douteuse, il faut marcher.
Il y a bien des années, qu’à l’aide de mon Tableau omnitonique je pratiquais cette marche en avant, dans une grande ville de province, lorsque, tout récemment, il me fut permis d’expérimenter ce Tableau, dans une école de la Ville de Paris. Le succès ne se lit pas attendre; après douze leçons d’une demi-heure chacune, des enfants n’ayant aucune notion musicale antérieure, solfiaient couramment, sur la portée, des leçons faciles, dans n’importe quel ton, en pratiquant ce qu’on appelle des modulations aux tons voisins.
Le résultat de cet essai, constaté par les chefs de l’enseignement de la musique vocale dans les écoles de la Ville, fut soumis à la Commission de surveillance de cet enseignement. Dans sa séance du 6 février 1891, la Commission vota l’inscription de mon Tableau omnitoniquc sur la liste des ouvrages fournis, gratuitement, aux écoles communales du département de la Seine, par la Ville de Paris.
Telle est la raison qui m’oblige à publier ce cahier; il contient les principaux exercices que j’ai composés autrefois pour mes élèves, pendant ma longue carrière de professeur.
Très probablement, leur aspect hérissé de nombreux signes d’altération fera d’abord des incrédules, mais la prévention sera bientôt détruite, j’en ai la ferme assurance, si l’on veut bien faire un essai auquel je vais servir de guide, en indiquant la marche qu’il faut suivre, en débutant.
Après avoir montré, au Tableau omnitoniquc, les syllabes : DO RÉ MI FA SOL LA SI, imprimées en grandes capitales, dans l’échelle du centre, et avoir dit que ces syllabes appelées: les sept notes de la musique, forment l’alphabet des sons musicaux, le professeur solfiera seul, lentement et à demi-voix, en montrant les syllabes au Tableau , le l or groupe de la leçon n° 1 ; les élèves dirigés par la baguette, répéteront et l'on continuera ainsi, en ne les laissant aller seuls, que lorsqu’on les sentira d’aplomb.
Puis, sans désemparer, on leur fera solfier de la même manière, en ne donnant autant que possible, que l’intonation de la première note, d’après le diapason normal, les n 08 2, 3 et 4 d) au moment de commencer chacune de ces leçons, on pourra leur dire qu’ils vont avoir à chanter l'air du n° 1 , sur d’autres syllabes, puis viendra immédiatement l’étude de ces quatre tétracordes, sur la portée, de la manière indiquée en tête de la l ro page.
Tandis que les élèves apprendront à connaître leurs notes, en étudiant ces premières leçons, la solmisation au Tableau omnitonique prendra les devants, les premiers instants de chaque séance seront consacrés à y préparer les exercices suivants et lorsque les enfants auront à les solfier sur la portée, je peux, affirmer que les prétendues difficultés de la modulation, seront vaincues sans le moindre effort.
Je dois ajouter que si une intonation fausse se fait entendre, on ne devra la redresser ni de la voix, ni au moyen d’un instrument, mais en faisant voir et solfier au Tableau omnitonique, le passage manqué.
On remarquera qu’au-dessous du n° d’ordre d’un certain nombre d’exercices, il y a un chiffre entre parenthèses, ce chiffre indique le n° que porte le même exercice, écrit en clef de fa, en sorte qu’aussitôt que les entants intelligents et appliqués, sauront lire couramment en clef de sol, on pourra les faire solfier en clef de fa, sans préjudice pour les retardataires qui continueront à étudier la clef de sol.
Lorsqu’on sera arrivé aux n os il, 12, 15 et 16, qu’on me permette de recommander, instamment, la solmisation alternative de chacune de ces gammes au commencement de chaque leçon, quelque soit le degré d’avancement où seront arrivés les élèves. Le professeur s’apercevra bientôt du bénéfice qu’il retirera de cette excellente pratique.
Je n’ai indiqué le mouvement que dans les leçons intitulées Tenue de la voix, exercice très essentiel; dans toutes les autres, le professeur fera d’abord prendre un mouvement lent, jusqu’à ce que les élèves soient en état de concilier la rapidité et la correction; les canons faciles que j’ai écrits sur des proverbes, bons à retenir, pourront les stimuler, si on leur présente cette étude comme une récompense de leur application.
Un dernier mot :
Je suis d’avis que l’enfant apprenne la théorie, toutefois je ne voudrais pas qu’on le livrât trop à cette étude, parce qu’à son âge,
(1) Si l'on a «les enfant i ayant déjà suivi un cours de solfège, il *-era prudent de leur imposer silence, pour un moment, parce que, par l'cact de l'habitude de luire solder les commençants, pendant un temps infini, dans le ton de do, il est certain que, dans le n'» 1, ils entraîneraient leurs condisciples, à faire si naturel au lieu de si bémol et, dans le n u 4, fa naturel au lieu de fa dièse.
on n’a pas encore l’intelligence assez mure pour en tirer profit; je conseillerai donc au professeur de se borner à lui faire comprendre ce qui est écrit en tête de chaque leçon, et de le mettre ainsi, à même de répondre aux questions ci-après, dont le plus grand nombre pourra servir de thème à des compositions écrites.
En terminant, je dois dire que je suis loin d’avoir indiqué ici toutes les manœuvres à faire au Tableau omnitonique pour lamiliariser les élèves aux mouvements infinis de la modulation; le professeur devra donc les exercer, non seulement à celles qui servent à préparer les exercices contenus dans ce cahier, mais encore, de temps en temps, à toutes celles qu’il imaginera; alors, l’idée vague qu’apporte à l’enfant le mot : modulation , se fixera de plus en plus dans son esprit, par la vue du mouvement qu’elles produisent ; instruit de cette manière, il est certain qu’en quittant l’école il pourra, sans broncher, prendre part à l’exécution des œuvres chorales sorties de la plume des compositeurs les plus hardis, et qu’ainsi l’on verra se réaliser cette ancienne maxime :
Travail bien commence se terminera bien,
Car toujours le début décide de la fin.