AVENTURES D*UN JEUNE MOUSSE
Courage; espérance en Dieu.
La description de la mer, quelque exacte qu'elle soit, ne saurait guère être comprise des enfants qui n'ont point vu la mer, c'est-à dire que, lors même que les expressions en seraient comprises, cela ne suffirait pas pour produire dans leur esprit l'image de la mer que vous voulez leur présenter. Pour se figurer une chose que l'on n'a jamais vue, il faut au moins avoir vu quelque chose d'analogue, ou quelques tableaux qui nous aient mis sur la voie. Il faut surtout avoir acquis une force d'imagination et de réflexion qui ne se trouve que par exception chez l'enfance. A cet âge, l'imagination n'est encore qu'une flamme errante, un feu follet qu'un rien attire, qu'un rien emporte. Et comme les enfants n'ont jamais rien vu de plus grand que la place publique, bornée par des maisons ; quelques champs, i(?rw^5 par des clôtures; ou quelques plaines, bornées par des collines ; il leur serait bien difficile de se figurer, sur une simple description, ce que c'est qu'une étendue sans bornes ou qui semble n'en pas avoir. En vain, quelques enfants avides de comprendre arriveraient, par un eifort de l'esprit, à effacer de la place les maisons, du champ la haie ou la colline, de l'horizon môme
cette barrière terrestre qui paraît limiter le ciel, il leur faudrait encore profiter de ces vides pour voir au delà, pour prolonger indéfiniment la place, le champ, le ciel, en un mot il leur faudrait inventer Timmensité ; car c'est inventer, en eJEFet, qu'imaginer quelque chose avant que rien d'analogue nous en ait donné l'idée.
Il me semble, à cause de cela, qu'il serait plus profitable et plus intelligible de faire connaître la mer par des faits j que de chercher à l'expliquer par des mots, La première idée que j'en conçus fut produite en moi lorsque j'étais encore enfant, par la lecture que je fis des Aventures d'un jeune mousse [Délassements de V enfance, par M. P. Blanchard), et lorsque je vis la mer, je reconnus que mon impression avait été très exacte.Voici cette anecdote : je la cite avec reconnaissance, et dans l'espoir que les maîtres sauront tirer le plus heureux parti des circonstances et des pensées religieuses qu'elle contient.
« Un vaisseau, chargé de ballots de laine, sortait de l'Elbe et entrait dans la mer du Nord, lorsqu'il fut assailli par ime violente tempête. Il n'y put résister : brisé par les secousses terribles qu'il éprouvait, il prit eau de toutes parts et coula à fond. L'équipage périt à la réserve d'un mousse. Cet enfant, sentant la grandeur du péril, s'élança sur un grand sac de laine qui était sur le tillac, et se hâta de couper les cordes qui l'y retenaient.
« Quand le vaisseau s'enfonça dans l'eau, le sac surnagea avec le petit navigateur qu'il portait. Il fallait attendre làdessus ce qu'il plairait à la Providence de décider. Sa position, comme vous pouvez vous l'imaginer, était des plus horribles. Le ballot de laine, sans cesse jeté d'un flot à l'autre, était dans une agitation continuelle à peine supportable. Le
pauvre enfant, cramponné de toutes ses forces aux cordes de ce ballot, et le ventre collé contre la toile, suivait tous ses mouvements, et était inondé à chaque instant par le flot qui tombait sur lui. Dieu le soutint cependant, et le courage ne l'abandonna point.
«Deux jours et deux nuits s'écoulèrent. Il sentit les horreurs de la faim. Comment faire ? Que pouvait-il manger, et quel espoir lui restait-il? Il semblait presque impossible que l'enfant né pérît pas. A force de penser aux ressources que son affreuse position lui permettait encore, il lui vint dans l'idée de mâcher de la laine pour se distraire des maux qu'il souffrait. Il se mit à gratter la grosse toile du ballot et y fit un trou. Il en arracha quelques touffes de laine, les mit dans sabouche et en suça la graisse ; quelque dégoûtante et insuffisante que fût cette nourriture, elle tempéra cependant un peu sa faim cruelle.
« La troisième nuit venait de s'écouler, et la faiblesse extrême du jeune mousse lui annonçait une mort prochaine. Heureusement que la mer, devenue calme, ne faisait plus que balancer doucement sa dangereuse nacelle ; car il lui aurait été impossible de se soutenir contre des flots plus agités. Il était étendu sur le ballot de laine et attendait avec une profonde résignation l'instant où il rendrait le dernier soupir. Mais quel sort désespéré la Providence ne peut-elle pas changer ? Un navire qui avançait à toutes voiles parut dans l'enfoncement de l'horizon. Le pauvre mousse l'aperçoit, et semble recouvrer ses forces par la joie qu'il ressent et l'espérance qu'il conçoit. Il s'assied sur le ballot, et les regÉU'ds attachés continuellement sur le vaisseau, il éprouve toutes les transes de la crainte et les agitations de l'espoir. Ce navire peut passer sans remarquer le malheureux abandonné aux flots et à la mort : tout alors serait perdu... Mais,
Dieu soît loué ! il Ta vu ; le mousse n'en doute plus, et déjà il rend grâce au ciel de sa délivrance. Il voit mettre la chaloupe en mer ; elle rame vers lui, elle s'approche ; la voilà ! Les hommes charitables qui venaient au secours de cet infortuné furent obligés de le prendre dans leurs bras pour le placer dans leur chaloupe ; ses forces étaient entièrement épuisées. On le porta au vaisseau, et les soins qu'on prit de lui le rappelèrent à la vie et à la santé.
(( Si ce jeune mousse eût été sans courage, il eût péri au milieu de la tempête. »
Vous remarquerez sans doute que le style de cette anecdote n'est pas complètement celui qui convient à vos pupilles. S'il était un peu plus familier, il serait mieux à leur portée. f^s Délassements sont écrits pour une enfance plus avancée que la nôtre, plus cultivée aussi. Il est même facile de voir que l'auteur suppose ses petits lecteurs instruits déjà de ce qu'est la mer, car il ne leur en dit aucun mot.
Eh bien, tenant compte de ces deux observations, ne pourriez-vous arranger ce récit comme il convient à la compréhension de vos enfants ? en commençant toutefois par leur dire que les mers, gui reçoivent les eaux de tous les ruisseaux et rivières par le courant des fleuves, forment des étendues d'eau si grandes que, non seulement d'un bord on ne voit pas l'autre bord, mais que, lorsqu'on voyage dessus dans de grandes habitations de bois qui s'appellent des vaisseaux j on n'aperçoit bientôt plus ni la terre, ni les maisons, ni les arbres, ni quoi que ce soit ; plus rien, que le vaisseau qui nous porte, le ciel qui nous éclaire, et la mer, cet immensité d'eau qui nous entoure !
Les enfants du peuple sont pour ainsi dire imprégnés en naissant d'une atmosphère d'idées absurdes. Une directrice
demandant un jour à ses élèves : « Savez-vous ce que c'est que la mer ?» un petit savant de la troupe assura qu'il la connaissait très bien, tandis que les autres répondaient ingénument qu'ils ne savaient ce que c'était. La maîtresse, ne voulant pas exposer ses enfants à entendre peut-être une description ridicule, engagea l'enfant à attendre qu'elle l'interrogeât, car il semblait pressé de faire briller sa science. Mais la maîtresse se défiait de cette science, et dans tous les cas elle voulait épargner l'amour propre de l'enfant en face de ses camarades.
Lorsque la classe fut finie, la maîtresse emmena l'enfant à l'écart, et lui dit : « Eh bien, mon ami, à présent que je vous interroge, dites-moi ce que c'est que la mer. » Voici sa réponse textuelle : « La mer, c'est un grand trou où il y a de l'eau... comme dans un puits; il est bien creux, il va jusque dans l'enfer ! Il y a dedans de gros crocodiles qui mangent les petits enfants. »
Une telle absurdité, entretenue sans doute par l'espérance bien illusoire d'inspirer aux enfants la crainte d'un danger, ne montre-t-eUe pas, mieux que tout ce qu'on pourrait dire, combien on doit se hâter de donner aux enfants des idées raisonnables et exactes ?
On dira peut-être : Mais est-il d'un grand intérêt que les enfants sachent ce que c'est que la mer? Pas plus la mer que toute autre chose, mais autant.. Tout se tient : songez que vous avez à former des êtres moraux ; que la moralité la plus solide est celle qui est éclairée par l'intelligence ; et que la culture de l'intelligence se compose de tout ce qui rectifie ou prévient les erreurs, agrandit les idées, et propage la saine connaissance des œuvres du Créateur, pour nous amener irrésistiblement à lui par ce chemin magnifique.