LE BERGER MENTEUR
Inconvénients du mensonge. — L'union fait la force. •
Il était une fois trois petits bergers qui avaient à garder trois troupeaux ; Tun des bergers s'appelait Pierre, l'autre s'appelait Jean, et le troisième s'appelait Marcellin. Pierre était le plus fort, Jean était le plus sage, et Marcellin le plus joli. Marcellin avîiit une petite veste blanche, et un grand chapeau de paille entouré d'une guirlande de pâquerettes. Il avait aussi un agneau chéri, blanc comme la neige, qu'il aimait et soignait tendrement. Marcellin avait attaché au cou de cet agneau un petit collier avec trois grelots, et il le tenait en laisse par un beau ruban rouge. Ces trois petits bergers conduisaient leurs troupeaux de moutons dans une forêt pour les y faire paître. Savez-vous ce que c'est que faire paître les troupeaux ? C'est leur faire manger l'herbe dans les prés ou la bruyère dans les bois. Quand les trois jeunes bergers furent au moment d'entrer dans la forêt avec leurs troupeaux, Pierre, qui était le plus fort, dit aux autres : « Nous ferons bien de ne pas aller tous les trois au même pâturage ; toi, Jean, va du côté droit de la forêt ; toi, Marcellin, va du côté gauche ; moi j'irai au milieu. — Mais, dit Jean, qui était le plus sage, s'il vient des loups attaquer nos moutons, chacun de nous sera-t-il assez fort pour les défendre s'il est séparé des autres? Écoutez, répliqua Marcellin, si l'un de nous trois est attaqué, qu'il crie : Au loup ! assez haut pour que les autres Tentendent, et aussitôt ils accourront à son aide. » Les bergers trouvèrent cet arrangemen; bon, et après qu'ils se furent bien promis de courir chacun au secours de celui qui appellerait, ils se séparèrent. Jean conduisit son troupeau du côté droit, Marcellin conduisit son
troupeau du côté gauche , et Pierre fit paître le sien au milieu.
Quand Marcellin fut arrivé à une clairière, il arrêta ses moutons. Une clairière, dans une forêt, c'est un endroit où les arbres sont moins rapprochés les uns des autres, où Ton voit mieux le ciel entre leurs cimes, et où l'on peut marcher plus à l'aise entre leurs troncs.
Comme il y a plus d'air et de lumière daub les clairières que sous l'ombre épaisse des grands arbres, l'herbe y pousse davantage. Marcellin arrêta son troupeau dans celle-ci pour le laisser paître ; ensuite il alla s'asseoir au pied d'un arbrç, et se mit à jouer avec son agneau chéri. Pendant que le petit berger était assis à terre, l'agneau vit sur son chapeau de paille la guirlande de pâquerettes, il voulut la brouter comme de l'herbe. « Attends, attends, mon doux agneau, lui dit Marcellin, je vais t'en faire une; ne mange pas la mienne. » Alors Marcellin cueillit tout ce qu'il put trouver de fleurs des bois : de la bruyère avec ses jolies petites grappes rouges, du genêt avec ses belles fleurs jaunes, et des roses sauvages, et de la marjolaine, et de petites marcottes de chênes, si jeunes qu'elles étaient encore toutes roses et qu'elles paraissaient faites de velours. Avec tout ce qu'il put cueillir Marcellin tressa une guirlande, il en fit un collier à son agneau, puis il le prit dans ses bras et se mit à le caresser doucement.
Après quelques instants l'agneau s'échappa, courut rejoindre sa mère, et se mit à paître à côté d'elle. Alors Marcellin ne s'oçcupant plus, commença à s'ennuyer ; il s'ennuyait, car il n'avait rien à faire. Son chien était si vigilant, si actif, qu'il gardait les moutons à lui tout seul. Si Marcellin avait su lire, il aurait pu étudier tout en surveillant son troupeau ; mais dans ce temps-là il y avait peu d'écoles, et beaucoup de pauvres enfants ne pouvaient rien
apprendre. Marcellin restait donc dans l'oisiveté, c'est-à-dire ne faisait rien; et comme Toisiveté produit toutes sortes de maux, il vint à MarceUin une mauvaise pensée. « Il faut, pensa-t-il, que je m'amuse à tromper mes camarades ; je vais crier au loup ! et s'ils accourent, je me moquerai joliment d'eux. » Il se tourna aussitôt du côté de la forêt où étaient les autres bergers, et il cria de toute sa force : « Au loup ! au loup !...» Jean et Pierre, à ces cris, s'imaginèrent qu'en effet un loup s'était jeté sur le troupeau de Marcellin, et les voilà qui accourent chacun de leur côté au secours de leur camarade, abandonnant leurs propres troupeaux à la seule garde de leurs chiens.
Quand ils arrivèrent auprès de Marcellin, ils étaient si essoufflés qu'ils pouvaient à peine parler, mais ils ne virent point de loup. Ils ne virent que les moutons qui paissaient tranquillement, et MarceUin qui partit d'un grand éclat de rire en les voyant si crédules. Il riait, et il frappait dans ses mains, et il dansait, joyeux d'avoir réussi à les tromper. Les deux bergers ne riaient pas, eux, et ils dirent au trompeur : « Où. donc est le loup qui t'a fait crier si fort? » MarceUin ne leur répondit qu'en reconomençant à se moquer d'eux et à les raiUer, en leur disant qu'Us étaient de grands nigauds de s'être laissé duper ainsi ; puis U se remit à rire.
MarceUin n'était plus joli du tout dans ce moment-là. Les défauts, qui enlaidissent l'âme, enlaidissent aussi le visage; et bien que MarceUin n'eût encore jamais menti, cette première faute avait suffi pour lui donner un air qui effaçait toute sa gentUlesse.
« Ah ! tu nous trompes ! lui dit Pierre ; tu nous trompes et tu n'as pas honte de mentir ! Eh bien, souviens-toi que désormais nous ne croirons plus à tes paroles !, . . » Et les deux bergers s'en retournèrent, craignant que les loups ne
fussent venus attaquer leurs troupeaux pendant leur absence. Heureusement ils n'étaient point venus, et les brebis étaient restées en paix sous la garde de leurs chiens protecteurs.
C'était bien mal à Marcellin, n'est-ce pas, non-seulement de s'être ainsi moqué de ses bons camarades, si dévoués pour lui, mais encore d'avoir fait un mensonge /... Écoutez comme il en fut bientôt puni.
Les deux bergers étaient à peine partis, et Marcellin riait encore du méchant toiir qu'il venait de leur jouer, lorsqu'il entendit à travers les arbres un bruit léger, comme celui que fait un animal en marchant sur des feuilles. Il regarda du côté d'où venait ce bruit, il ne vit rien ; il pensa que c'était peut-être une de ses brebis qui, en paissant, s'était écartée du troupeau ; il les compta, mais eUes y étaient toutes; il n'en manquait pas une.
Marcellin ne riait plus, il commençait à être inquiet; il appela son chien; mais il le vit arrêté, immobile, qui regardait fixement du côté où l'on entendait le bruit. Le chien avait à ce moment les oreilles dressées, les narines ouvertes, la queue entre les jambes, le poil tout hérissé, et il grondait sourdement dans sa poitrine, comme font les chiens quand ils sont sur le point de se battre.
Marcellin eut tout à fait peur, et il se mit à crier sérieusement : Au loup ! A peine a-t-il jeté ce cri, qu'un loup énorme s'élance d'un saut au milieu du troupeau. Le chien courageux se jette sur le loup pour défendre les moutons ; mais le loup se tourne contre le chien, le mord, et voilà les deux animaux qui se battent, se renversent et le sang coule ! . Malheureusement le loup était le plus fort ; il étend le chien sous lui, et le prenant à la gorge, il l'étrangle sur la place. Marcellin, pendant cette lutte, cherchait à défendre son chien ; il criait à pleine voix: Au loupl au loup! au loup .'... Les
9d • PETITES HISTOIRES
bergers rentendaient bien, maïs ils s'imaginaient que Marcellin les trompait encore, et ne venaient pas à son aide.
Lorsque le loup eut étranglé le pauvre chien, il s'élança . sur l'agneau chéri, celui qui avait une guirlande de fleurettes. A ce dernier malheur, Marcellin pousse un cri de désespoir et fait les plus grands efforts pour sauver la vie à son cher agneau ; impossible ! La bête féroce ne lâchait l'agneau que pour mordre le berger. Enfin, comme le loup était le plus fort, Marcellin ne put reprendre son agneau, et le loup l'emporta dans le fond de la forêt malgré les tristes bêlements de la pauvre petite bête.
En voyant son chien étranglé, ses plus belles brebis à demi mortes et son agneau perdu, Marcellin pleurait à chaudes larmes. Il avait eu lui-même de cruelles blessures, mais ce n'était pas là ce qui le faisait pleurer. Il eût bien consenti à souffrir davantage pour qu'un aussi grand malheur ne fût pas arrivé à ses moutons, à son agneau surtout ! Enfin, il rassembla ce qui restait, de son troupeau dispersé ; il prit dans ses bras le corps du vaillant chien, et s'en vint bien tristement à l'endroit où les deux bergers l'attendaient tranquillement pour revenir à la bergerie.
Lorsque Pierre et Jean virent paraître Marcellin ayant sa veste déchirée, les bras et le visage couverts de morsures, ils ressentirent tout à coup la plus grande pitié. « Quoi! lui dirent-ils, tu as donc été véritablement attaqué par un loup ? — Voyez ! répondit Marcellin, voyez ! il a étranglé mon chien fidèle, il a déchiré mes plus belles brebis, et il emporte mon agneau ! » Et le berger se remit à pleurer amèrement.
Les deux autres bergers pleurèrent aussi ; car c'étaient de bons enfants qui s'aimaient comme des frères. «Ah! lui disait Jean, si tu ne nous avais point trompés une première fois, nous aurions couru à ton aide. Mais on ne croit plus à la
parole de celui qui a menti I » Marcellin comprit toute sa faute, et D promit à ses amis, et à Dieu qui Tenteudait, que jamais il ne mentirait plus, ni pour s'amuser, ni autrement.
A peine Marcellin avait-il fait cette promesse, que tout à coup les trois bergers virent paraître devant eux un vieillard qui avait une barbe blanche, et qui était courbé sur un bâton, ployé en deux comme un homme qui a beaucoup travaillé pendant le cours d'une longue vie. Les bergers furent très étonnés. Ils se regardèrent sans oser dire un mot ; car ils n'avaient point entendu le vieillard s'approcher et ne savaient de quel côté il était venu.
Cependant le vieillard les regardait avec beaucoup de bonté, comme on regarde les personnes auxquelles on veut rendre service. Il leur dit enfin, d'une voix bien douce:
« Enfants, les vieillards sont sages : écoutez-moi. Les loups sont cruels et nombreux ; vous ne pourrez les éviter ; sachez les vaincre. Faites paître vos troupeaux dans le même lieu, de cette manière, vous ne vous séparerez plus, et vous serez toujours trois à l'heure du danger. » Les bergers trouvèrent que le vieillard leur donnait un bon conseil ; ils suivirent ce conseil, et firent bien. Ils rapprochèrent leurs trois troupeaux, et toutes les fois que les loups vinrent dans la suite pour attaquer les brebis, les loups furent battus et chassés avant d'avoir pu seulement attaquer un troupeau ; car il y avait alors pour le défendre trois bergers et trois chiens ; et ainsi réunis, les bergers et les chiens étaient bien plus forts que s'ils eussent été séparés: car l'union fait la force.
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