GRAMMAIRE : REVISION GÉNÉRALE. LE LANGAGE
Une fillette raisonnable.
Henriette a eu la jambe gauche causée, elle a été mise dans le plâtre, elle est maintenant convalescente. Elle passe ses journées, assise sur son lit, presque sans bouger, car elle sait que, si elle remuaii, elle s''exposerait à une rechute. La fillette s'amuse doucement, le long des après-dîners, à habiller sa poupée avec les menues pièces d'une layette qu'elle a confectionnée elle-même pendant qu'elle avait la jambe dans un appareil, afin que la poupée pût être habillée de neuf le jour de sa fête.
Elle la regarde, elle lui parle : « Allons! mademoiselle, ne vous impatientez pas. N'êtes-vous pas contente d'avoir tout ce beau linge neuf? Voyons ! Soyez sage, j'aurai bientôt fini. » Et il semble à la fdlette que la poupée a cligné des yeux pour dire oui. De sorte que les heures .s'écoulent, et que la vie de la maison n'est pas plus dérangée que si ce fâcheux accident n'était pas arrivé. Les parents sont émus, en voyant leur enfant chérie si résignée, si douce au mal.
<:§» Quel est le sujet du récit précédent? — Une fillette, ce qu'elle a éprouvé, l'état où elle se trouve, ce qu'elle fait pour se distraire; en d'autres termes : un sujet, les états et les actions de ce sujet. Exprimer cela, c'est l'objet même du langage.
Henriette a été mise dans le plâtre, elle est convalescente, elle passe ses journées...
Ces trois groupes de mots montrent déjà ce qui est l'essentiel des propositions, qui constituent le langage :
1° un sujet, à savoir un nom (ou plusieurs noms) propre (Henriette) ou commun (la fillette), simple ou composé, au singulier ou au pluriel; ou quelque terme qui tienne lieu de ce nom : pronom personnel (elle), démonstratif (celle-ci), possessif (la mienne), etc.
2° un verbe et un attribut :... est convalescente ;
ou un verbe seul :... a été mise ou... remuait;
ou enfin un verbe accompagné d'un complément d'objet : ... passe ses Journées,... la regarde,... lui parle.
<^ Le rapport de ces termes entre eux se marque :
par l'accord : on a employé a été au singulier et mise au féminin singulier pour marquer la liaison de ces mots avec le sujet elle;
ou bien, à défaut de la forme, c'est le sens, la place ou enfin un mot spécial qui établit ce rapport des mots entre eux :
ses journées est rattaché au verbe passe par le sens de la proposition et la place de ce complément;
le plâtre est rattaché au verbe a été mise par la préposition dans.
«S» Grâce à des variations spéciales, le verbe a la propriété de situer une action à une date, sinon précise, du moins indiquée comme passée, présente ou future par rapport à un moment donné :
Henriette a été mise (passé), elle est... (présent), j'aurai fini (futur).
Langue française. — Troisième livre. 353
Le verbe a en outre, tant par ses termes que par l'aide du pronom sujet et de la négation, la possibilité de marquer si l'action a lieu ou non, si elle est simplement commandée, demandée ou réalisée, si elle fait l'objet d'une question, etc. Il en résulte qu'une foule d'idées peuvent déjà se marquer à l'aide du verbe:
Elle s'amuse (affirmation). La vie iiest pas dérangée (négation). Soyez sage (ordre). N'êles-vous pas contente? (question)...
<=§!» De plus, des compléments de toute sorte achèvent de préciser la pensée :
ils déterminent les êtres, les choses, les actions : la jambe gauche, une layette qu'elle a confectionnée, la vie de la maison...
ils qualifient : un fâcheux accident, elle s'amuse doucement...
ils marquent le temps : elle s'amuse le long des après-dîners,
— le lieu : elle a été mise dans le plâtre,
— le moyen : elle s'amuse â habiller sa poupée,
— le but : elle a confectionné une layette, afin que sa
poupée pût être habillée de neuf,
— la cause :sans bouger, car elle sait qu'elle s'expo-
serait à une rechute,
— la conséquence : la fillette s'amuse... de sorte
que les heures s'écoulent...
Et ainsi se trouvent déjà marquées les circonstances des actions, et établis les rapports des choses entre elles.
«§» Puis des combinaisons de compléments et de propositions permettent de comparer les faits et les êtres les uns aux autres : la vie de la maison n'est pas plus dérangée qu'auparavant;
de dire s'il s'agit de certitudes ou simplement de possibilités, de distinguer entre le rêve et la réalité :
il semble à la fillette que la poupée lui ait parlé;
de subordonner la réalisation d'une action à l'accomplissement d'une autre :
si elle remuait, elle s'exposerait à une rechute;
enfin de présenter les faits avec le retentissement qu'ils ont sur nous, de dire les sentiments, les volontés qu'ils éveillent en nous, et inversement l'action que nous avons sur eux :
les parents sont émus, en voyant leur enfant si résignée.
De sorte que ce sont, non seulement les choses du monde extérieur, matériel et immatériel, mais les rapports que ces choses ont entre elles et avec nous, tels qu'ils s'offrent à nos sens, à notre pensée, à notre mémoire, au milieu du mouvement incessant et infiniment varié de la vie, qui se traduisent dans les mots et les phrases; qui deviennent, grâce au langage, susceptibles d'être communiqués par la voix, et aussi d'être, par l'écriture, notés et, s'ils en valent la peine, transmis à la suite innombrable des hommes qui viendront après nous sur la Terre.