‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 16 sur 93 · Hélène raconte un exploit d’Ulysse · texte numérisé non relu

Hélène raconte un exploit d’Ulysse

Hélène prit la parole et dit :

« Il me serait impossible de vous faire ici le détail de tous les travaux du patient Ulysse ; je vous raconterai seulement une entreprise qu’il osa tenter au milieu des Troyens, dans cette guerre où les Grecs ont tant souffert. Un jour, après s’être déchiré le corps à coups de verges et s’être couvert de vieux haillons, comme un vil esclave, il entra dans la ville ennemie, ainsi déguisé et dans un état bien différent de celui où il était dans l’armée des Grecs; car il paraissait un véritable mendiant. Il entra donc ainsi dans la ville des Troyens; personne ne le reconnut. Moi seule, je ne fus point trompée par ce déguisement ; je lui fis plusieurs questions, mais il les éluda avec sa finesse ordinaire. Cependant, après que je l’eus baigné et frotté d’huile, que je lui eus donné des habits et que je me fus engagée par un serment inviolable à ne le déceler aux Troyens qu’après qu’il serait retourné dans son camp, alors il s’ouvrit à moi et me découvrit, de point en point, tous les desseins des Grecs. Après cette confidence, il tua de sa main un grand nombre de Troyens, et repassa dans l’armée des Grecs, auxquels il porta toutes les instructions qui leur étaient nécessaires pour l’exécution de leur grand dessein. En même temps, toute la ville retentit des cris et des hurlements des Troyennes; et moi, je sentis dans mon coeur une secrète joie, car, entièrement changée, je ne désirais rien tant que de retourner à Lacédémone, et je gémissais sur les malheurs où la déesse Vénus m’avait plongée, en me menant dans cette terre étrangère et en me faisant abandonner mon palais, ma fille et mon mari, qui, en esprit et en beauté, ne cédait à aucun homme du monde. »

« Tout ce que vous venez de dire d’Ulysse, reprit Ménélas, est vrai dans toutes ses circonstances. J’ai connu à fond plusieurs grands personnages ; j’ai pénétré leur cœur et leur esprit, sources de leurs actions, et j’ai voyagé dans plusieurs contrées; mais jamais je n’ai vu un homme tel qu’Ulysse pour le courage et la patience. Quels services ne rendit-il pas aux Grecs dans le cheval de bois, où les principaux de l’armée s’étaient enfermés avec moi, portant aux Troyens la ruine et la mort! Vous étiez sortie de la ville pour voir cette machine énorme, et il faut bien croire que c’était quelque dieu qui, se déclarant contre les Grecs et voulant donner aux Troyens une gloire immortelle, vous amena dans ce lieu. Déiphobus, semblable à un dieu, vous accompagnait : vous fîtes trois fois le tour de ce cheval; vous portâtes trois fois les mains sur ces embûches cachées, comme pour les sonder; vous appeliez les plus braves capitaines grecs, en tes nommant chacun par son nom et en contrefaisant la voix de leurs femmes ; mais le fils de Tydée, le divin Ulysse et moi, qui étions assis au milieu, nous reconnûmes votre voix, et d’abord Diomède et moi nous voulions prendre le parti de sortir l’épée à la main, plutôt que d’attendre que nous fussions découverts : Ulysse nous retint et modéra notre impatience. Tous les autres capitaines qui étaient avec nous demeurèrent dans un profond silence. Le seul Anticlus allait vous répondre, mais dans le moment Ulysse, lui portant les deux mains sur la bouche, sauva tous les Grecs; car il la lui serra si fort, qu’il l’empêcha de respirer, jusqu’à ce que la favorable Minerve vous eût emmenée d’un autre côté. »

[Télémaque quitte ses hôtes pour aller se reposer; le lendemain, dès le matin, Ménélas vient lui demander le motif de son voyage. Télémaque répond qu’il est venu pour apprendre quelques nouvelles de son père et il lui fait connaître les désordres qui ont eu lieu dans le palais d’Ulysse. Ménélas, après avoir souhaité la mort des prétendants, raconte ce qu’il sait.]

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