Récit de Ménélas. Protée
« Jevousdirai ce que j'ai appris d’un dieu marin qui ne dit jamais que la vérité, je ne vous cèlerai rien de tout ce que j’ai entendu de sa bouche.
« A mon retour de Troie, les dieux, bien loin défavoriser l’impatience que j'avais d’arriver dans mes Etats, me retinrent en Egypte, parce que je ne leur avais pas offert les hécatombes que je leur devais; car les dieux veulent que nous nous souvenions toujours de leurs commandements, et que nous leur rendions nos hommages. Dans la mer d’Egypte, vis-à-vis du Nil, il y a une certaine île qu’on appelle le Phare; elle est éloignée d’une des embouchures de ce fleuve d’autant de chemin qu’en peut faire en un jour un vaisseau qui a le vent en poupe : cette île a un bon port, d’où les vaisseaux se mettent commodément en mer après y avoir fait de l’eau. Les dieux me retinrent là vingt jours entiers, sans m’envoyer aucun des vents qui sont nécessaires pour sortir du port, et qui accompagnent heureusement les vaisseaux qui font voile. Mes provisions étaient déjà presque toutes consommées, le courage de mes compagnons abattu, et j’étais perdu sans ressource, si une déesse n’eût eu compassion de moi. Idothée, fille de Protée, dieu marin, touchée de l’état malheureux ou elle me voyait, vint à ma rencontre comme j’étais séparé de mes compagnons, qui, dispersés dans l’île, pêchaient à l’hameçon; car la faim les portait à se servir de tous les aliments que la fortune leur présentait. Cette déesse, s’approchant de moi, m’adresse la parole, et me dit : « Etranger, est-ce par folie, par négligence ou par un dessein formé, que vous restez dans la triste situation où vous êtes, et prenez-vous plaisir à être malheureux? Pourquoi demeurez-vous si longtemps dans cette île, sans trouver aucune fin à vos travaux? Cependant vos compagnons perdent tout courage. »
«Elle parla ainsi; et frappé d’admiration, je lui répondis : « rande déesse, car il est aisé de voir que je parle à une divinité, je ne m’arrête point ici volontairement; il faut, sans doute, que j’aie offensé les Immortels qui habitent les cieux : mais puisque vous êtes si bonne et si généreuse, dites-moi, je vous prie, quel dieu me retient dans cette île déserte et me ferme tous les chemins de la vaste mer ; et enseignez-moi les moyens de retourner dans ma patrie. J’espère qu’apaisé par mes sacrifices, il voudra bien me laisser partir. »
« Etranger, me repartit la déesse, je ne vous déguiserai rien, et je vous dirai tout ce que je sais. Un vieillard marin de la race des Immortels, et toujours vrai dans ses réponses, vient tous les jours sur ce rivage; c’est Protée l’Égyptien, qui connaît les profondeurs de toutes les mers, et qui est comme le principal ministre de Neptune; c’est de lui que j’ai reçu le jour; si,vous mettant en embuscade,vous pouvez le surprendre, il vous dira la route que vous devez tenir et vous enseignera les moyens de retourner dans votre patrie; il vous apprendra même si vous voulez, tout le bien et tout le mal qui est arrivé chez vous pendant votre absence, depuis que vous êtes parti pour ce voyage si long et si périlleux. »
« Mais, divine nymphe, je ne puis rien sans votre secours, lui répondis-je ; enseignez-moi, je vous prie, quelles sortes d’embûches il faut dresser à ce dieu marin afin qu'il ne puisse pas les prévoir pour les éviter. Car il est bien difficile à un mortel de surprendre un dieu. »
« La déesse exauça ma prière et me dit : « Je vais vous enseigner la manière dont vous devez vous conduire ; prenez bien garde de l’oublier. Tous les jours à l’heure où le soleil, parvenu au plus haut des cieux, enflamme l’air de ses rayons, ce dieu marin, ce véridique vieillard, sort des antres de la mer soulevée par le souffle du Zéphire; et caché dans le flot noir, comme par un voile, il va se coucher dans des grottes profondes. Quantité de monstres marins, peuples de la déesse Amphitrite, sortent aussi des abîmes de la mer, vont se reposer tout autour de lui, et remplissent ces grottes de l’âcre odeur des gouffres marins. Demain, dès que l’aurore commencera à paraître, je vous cacherai dans ces grottes ; cependant ayez soin de choisir trois des plus braves et des plus déterminés de vos compagnons qui qui e et me les ans nés ui- Un urs ce npal ir; re, nie; et re si ee, in ir »
is is es U r e e e e e s s sont sur vos vaisseaux. Je vais vous découvrir toutes les ruses et tous les stratagèmes dont ce dieu se servira contre vous. A son arrivée il commencera par compter et faire passer en revue devant lui tousses monstres; quand il les aura tous vus et bien comptés, il se couchera au milieu, comme un berger au milieu de son troupeau. Lorsque vous le verrez assoupi, rappelez toutes vos forces et tout votre courage, et vous jetant tous sur lui, serrez-le très étroitement malgré ses efforts; car, pour vous échapper, il se métamorphosera en mille manières : il prendra la figure de tous les animaux les plus féroces; il se changera aussi en eau, il deviendra feu. Que toutes ces formes affreuses ne vous épouvantent point, et ne vous obligent point à lâcher prise ; au contraire liez-le et retenez-le plus fortement. Mais dès que, revenu à la première forme où vous l’aurez vu quand il s’endormait, il commencera à vous interroger, alors n’usez plus de violence. Vous n’aurez qu’à le délier et à lui demander qui est le dieu qui vous poursuit si cruellement. »
« En achevant ces mots, elle se plongea dans la mer; les flots firent un grand bruit et se blanchirent d’écume. Sur l’heure même je repris le chemin de mes vaisseaux qui étaient retirés sur le sable, et en marchant mon cœur était agité de différentes pensées. Quand je fus arrivé à ma flotte, nous préparâmes le souper, et la nuit venue nous nous couchâmes sur le rivage. Le lendemain, à la pointe du jour, après avoir fait mes prières aux dieux, je me mis en chemin pour me rendre au lieu où la déesse m’avait parlé, et je menai avec moi trois de mes compagnons les plus hardis pour tout entreprendre et dont j’étais le plus assuré.
« Cependant la nymphe sortit de la mer portant avec elle quatre peaux de veaux marins fraîchement dépouillés; c’était la ruse qu’elle avait imaginée pour tromper son père. En même temps, elle creusa dans le sable une espèce de caverne, où elle se tint en nous attendant. Nous arrivons auprès d’elle; elle nous place et met sur chacun de nous une de ces peaux qu’elle avait apportées. Voilà donc notre embuscade dressée, mais une embuscade insupportable et où nous ne pouvions durer; car l’odeur détestable de ces veaux marins nous suffoquait. Et qui est-ce qui pourrait se tenir longtemps couché auprès d’un montre marin? Mais la déesse nous sauva, en s’avisant d’un remède qui nous fut d’un très grand secours. Elle nous mit à chacun dans les narines une goutte d’ambroisie, qui, répandant une odeur céleste, surmonta bientôt celle des veaux marins. Nous demeurâmes en cet état toute la matinée avec tout le courage imaginable. Cependant les monstres marins sortent de la mer en foule, et se couchent le long du rivage. Sur le midi le dieu marin sortit de la mer, et trouva son troupeau en bon état; car il visita tous ses monstres les uns après les autres et les compta. Il nous passa en revue avec eux, sans entrer,dans le moindre soupçon que ce fût une embûche. Enfin il se couche au milieu. Dès que nous le vîmes assoupi, nous nous jetâmes tous sur lui avec des cris épouvantables, et nous le serrâmes très étroitement entre nos bras. Le vieillard n’oublia pas en cette occasion son art ordinaire: il se changea d’abord en un énorme lion; il prit ensuite la figure d’un dragon horrible : il devint léopard, sanglier; il se changea en eau; enfin il nous parut comme un grand arbre.
« A tous ces changements nous le serrions encore davantage sans nous épouvanter, jusqu’à ce qu'enfin, las de ses ruses, il me questionna le premier : « Fils d’Atrée, me dit-il, quel dieu vous a suggéré ce conseil et vous a donné le moyen de me prendre dans vos pièges? Que désirez-vous de moi?
« Alors, le lâchant et n’usant plus de violence, je lui répondis avec respect : « Divinité de la mer, pourquoi me faites-vous ces questions pour éviter de me répondre? Vous n’ignorez pas les maux qui me pressent; vous savez que je suis retenu dans cette île, et que je ne puis trouver le moyen d’en sortir; mon cœur se consume de douleur et d’impatience. Dites-moi donc, je vous prie (car rien n’est caché aux dieux), dites-moi qui est le dieu qui me retient ici malgré moi et me ferme les chemins de la vaste mer ; et enseignez-moi le moyen de m’en retourner dans ma patrie. »
« Vous deviez avant toute chose, me répondit le dieu marin, offrir vos sacrifices à Jupiter et à tous les autres dieux et ne vous embarquer qu’après vous être acquitté dignement de ce devoir; c'était le seul moyen de retourner heureusement dans vos États ; le destin inflexible ne vous permet de revoir vos amis, votre palais et votre chère patrie, que vous ne soyez retourné encore dans le fleuve Égyptus, qui descend de Jupiter, et que vous n’ayez offert des hécatombes parfaites aux dieux immortels qui habitent l’Olympe; alors seulement les dieux vous accorderont cet heureux retour que vous désirez avec tant d’ardeur et d’impatience. »
« Il dit, et mon cœur fut saisi de douleur et de tristesse, parce que ce dieu m’ordonnait de rentrer dans le fleuve Egyptus, dont le chemin est difficile et dangereux mais faisant effort sur lui-même et surmontant mon chagrin, je lui répondis: « Sage vieillard, j’exécuterai vos ordres. Mais avant que je me sépare de vous, ditesmoi, je vous prie, sans me rien déguiser, si tous les Grecs que nous quittâmes, Nestor et moi, à notre départ de Troie, sont arrivés heureusementdans leur patrie, ou s’il y en a quelqu’un qui soit mort sur ses vaisseaux ou entre les mains de ses amis, après avoir terminé une si cruelle guerre. »