‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 20 sur 93 · Songe de Pénélope · texte numérisé non relu

Songe de Pénélope

Cependant la sage Pénélope s’était couchée sans prendre aucune nourriture, toujours occupée de son cher fils, et pleine d’inquiétude dans l’attente incertaine s’il éviterait la mort, ou s’il tomberait dans les pièges que lui dressaient ces insolents. Un lion, qui se voit environné d’une multitude de chasseurs qui l’ont surpris, n’est pas plus ému ni plus agité. Enfin, le sommeil vint calmer ses pensées et fermer ses paupières. Minerve, pour la consoler, forma un fantôme qui ressemblait parfaitement à Iphthimé, sœur de Pénélope et fille du magnanime Icarius, qu'Eumélus, roi de Phères, avait épousée. Cette déesse l’envoya au palais d’Ulysse pour tâcher d’apaiser l’affliction de cette princesse et de faire cesser ses plaintes et ses déplaisirs. Cette image entre donc dans la chambre où elle était couchée, quoique les portes fussent fermées; elle se place sur sa tête et lui dit: « Pénélope, vous dormez, accablée de deuil et de tristesse. Mais non, les dieux immortels ne veulent point que vous pleuriez, et que vous vous livriez en proie à la douleur. Votre fils va revenir ; il n’a pas encore offensé les dieux pour attirer leur vengeance. »

La prudente Pénélope, profondément endormie dans le palais des songes, luirépondit : « Ma sœur, pourquoi venez-vous ici? Vous n’y êtes jamais venue; car vous habitez un pays fort éloigné. Vous me commandez de la part des dieux d’essuyer mes pleurs et de calmer les douleurs qui me dévorent. Mais le puis-je? Après avoir perdu un mari d’une valeur sans égale, orné de toutes les vertus et l’admiration de toute la Grèce, pour comble de malheurs, j’apprends que mon fils unique vient de s’embarquer. C’est un enfant qui n’est point fait aux travaux, et qui n’a nulle expérience pour parler dans les assemblées; je suis encore plus affligée pour ce cher fils, que je ne le suis pour mon mari, et je tremble qu’il ne lui arrive quelque chose de funeste, soit dans les pays où il va s’engager, soit sur la mer ; car il a bien des ennemis qui lui dressent des embûches et qui épient son retour pour exécuter leur pernicieux dessein. »

L’image d’Iphthimé lui répond : « Prenez courage, ma sœur, et dissipez toutes vos alarmes ; votre fils a avec lui un guide que les autreshommes voudraient bien avoir, car sa puissance est infinie ; c’est Minerve elle-même. Cette déesse, touchée de votre affliction, m’a envoyée vous déclarer ce que vous venez d’entendre. »

« Ah ! je vois bien que vous n’êtes pas Iphthimé, repartit la sage Pénélope ; si vous êtes donc quelque déesse, et que vous ayez entendu la voix de Minerve, apprenezmoi, je vous en conjure, le sort de mon mari? jouit-il encore de la lumière du soleil? ou la mort l‘a-t-elle précipité dans le séjour des ombres ? »

« Je ne vous apprendrai point le sort de votre mari, répondit Iphthimé, ni s’il est vivant, ou s’il a fini sa destinée ; il est mauvais de parler en vain. »

En achevant ces paroles, le fantôme passa au travers de la porte fermée, et disparut. Pénélope se réveilla en même temps, et son cœur se trouva raffermi de ce qu’un songe si clair lui était apparu dans la nuit obscure.

Cependant les fiers poursuivants, qui s’étaient embarqués, voguaient sur la plaine liquide, cherchant un lieu propre à exécuter le complot qu’ils avaient formé contre la vie de Télémaque. Il y a au milieu de la mer, entre Ithaque et Samé, une petite île qu’on nomme Astéris ; elle est toute remplie de rochers, mais elle a de bons ports ouverts des deux côtés. Ce fut là que les princes grecs se placèrent pour dresser des embûches à Télémaque.

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