Neptune brise le vaisseau d'Ulysse
Neptune qui revenait de chez les Ethiopiens, l’aperçut de loin du haut des montagnes des Solymes, comme il voguait heureusement. Enflammé de colère et branlant la tête, il dit en son cœur : « Qu’est-ce que je vois? les dieux ont donc changé de résolution en faveur d’Ulysse pendant que j’ai été chez les Éthiopiens? Le voilà déjà près de l’ile des Phéaciens, où le destin veut qu'il trouve la fin de tous les maux qui le menacent. Mais je trouverai bien le moyen de l’en éloigner et de l’exposer à des misères encore plus grandes. »
En finissant ces mots, il assemble les nuages, bouleverse la mer avec son trident, excite toutes les tempêtes, couvre la terre et la mer d’épaisses ténèbres; une nuit obscure tombe du ciel et cache le jour. Le vent de midi, le vent d’orient, le violent Zéphire et le Borée, ce tyran des mers, se déchaînent et élèvent des montagnes de flots. Alors Ulysse sent ses forces et son courage l’abandonner, et, dans son désespoir, il s’écrie : « Ah !
Fig. 9. — Statue de Neptune.
malheureux que je suis, quels malheurs m’attendent encore ! Que je crains que la déesse Calypso ne m’ait dit la vérité, quand elle m’a averti que j’avais encore bien des maux à essuyer avant de pouvoir arriver dans ma chère patrie ! Voilà sa prédiction qui s’accomplit. De quels nuages noirs Jupiter a couvert le ciel ! Quels mugissements affreux des flots ! Tous les vents ont rompu leurs barrières ; on ne voit qu’orages affreux de tous côtés : je ne dois plus attendre que la mort. Heureux et mille fois heureux les Grecs qui, pour la querelle des Atrides,sont morts sous les murs de la superbe ville de Priam ! Eh ! pourquoi les dieux ne me laissèrent-ils pas périr aussi le jouroùlesTroyens, dans une sortie, tirent pleuvoir sur moi une si furieuse grêle de traits autour du corps d’Achille ? On m’aurait fait des funérailles honorables, et ma gloire aurait été célébrée par tous les Grecs ; au lieu que présentement je péris d’une mort triste et malheureuse ! »
Il achevait à peine ces mots, qu’un flot épouvantable, venant fondre sur la pointe de la nacelle, la fait tourner avec rapidité. Ce mouvement impétueux jette Ulysse bien loin, en lui faisant abandonner le gouvernail ; un furieux coup de vent brise le mât par le milieu ; la voile et l’antenne sont emportées. Il est lui-même longtemps enseveli dans les ondes sans pouvoir vaincre l'effort de la vague qui le couvrait ; car il était appesanti par les habits que lui avait donnés la déesse. Enfin, après beaucoup de peines, il surmonte le flot et reparaît; en même temps il rend par la bouche une grande quantité d’eau; il en coule des ruisseaux de sa tête et de ses cheveux. | Dans cet état, quoique abattu et sans forces, il n’oublie pourtant pas son radeau ; mais faisant effort et s’élevant au-dessus des vagues, il l’approche, s’en saisit, s’assied au milieu et évite ainsi la mort qui l’environne: la nacelle est le jouet des flots qui la poussent çà et là. Gomme on voit en automne l’Aquilon ballotter des épines dans les campagnes, quoiqu’elles soient fort épaisses et entrelacées, de même les vents ballottaient la nacelle de tous côtés. Tantôt le vent du midi la laisse emporter à l’Aquilon, et tantôt le vent d’orient la cède au Zéphire.