‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 24 sur 93 · Leucothée sauve Ulysse · texte numérisé non relu

Leucothée sauve Ulysse

La fille de Gadmus, la belle Ino, qui n'était autrefois! qu’une mortelle, et qui alors était déjà adoréecomme une divinité de la mer, sous le nom de Leucothée, voyant Ulysse accablé de maux et porté de tous côtés par la tempête, fut touchée de compassion, et sortant tout d’un coup du sein de Tonde, avec la rapidité d’un plongeon, elle vole sur la nacelle, et s’arrêtant vis-à-vis d’Ulysse, elle lui dit: « Infortuné, pourquoi le redoutable Neptune est-il entré dans une si funeste colère contre vous? Il vous poursuit avec tant d’animosité, et il vous expose à tant de misères! mais quelque envie qu’il ait de vous faire périr, il n’en viendra pourtant pas à bout. Faites donc ce que je vais vous dire; vous me paraissez homme prudent et. avisé : quittez vos habits, abandonnez votre nacelle aux vents ; et vous jetant à la ' mer, gagnez à la nage l’île des Phéaciens, où le Destin veut que vous trouviez votre salut. Prenez seulement ce voile immortel que je vous donne, étendez-le devant vous et ne craignez rien ; non seulement vous ne périrez point, mais il ne vous arrivera pas le moindre mal. Et, dès que vous aurez gagné le rivage, ôtez ce voile, jetez-le dans la mer le plus loin que vous pourrez ; et en le jetant, souvenez-vous de détourner la tête. »

En finissant ces mots, elle lui présente ce voile, et se replonge dans la mer. Ulysse repasse dans son esprit ce qu’il vient d’entendre, et, pénétré de douleur, il dit en lui-même: « Ah! malheureux! que je crains que ce dieu quel qu’il soit, ne machine encore ma perte, puisqu’il me presse d’abandonner mon radeau ! Mais je n’ai garde de lui obéir ; car la terre, où il dit que je dois me sauver, je la vois encore fort éloignée. Voici ce que je m’en vais faire, et c’est assurément le meilleur parti. Pendant que mon radeau sera entier, et que les liens maintiendront l’assemblage des planches et des solives qui le composent, je ne l’abandonnerai point, et j’y attendrai tout ce qui pourra m’arriver. Mais sitôt que la violence des flots l’aura désuni et mis en pièces, je me jetterai à la nage ; je ne saurais rien imaginer de meilleur. »

Pendant que le divin Ulysse s’entretenait de ces pensées, Neptune excita une vague épouvantable, aussi haute qu’une montagne, et la poussa contre lui. Comme un tourbillon dissipe un monceau de pailles sèches et les disperse çà et là, cette vague dissipe de même toutes les pièces du radeau. Ulysse se saisit d’une solive, monte dessus, et la mène comme un cheval de selle. Alors il dépouille les habits que Calypso lui avait donnés, attache devant lui le voile de Leucothée, se jette à la mer et se met à nager. Neptune le vit, et, branlant la la tête, il dit en son cœur: « Après avoir tant souffert, va encore ; erre en cet état sur les ondes, jusqu’à ce que tu abordes chez ces heureux mortels que Jupiter traite comme ses enfants. Quand tu y seras arrivé, je ne crois pas que tu aies sujet de rire des maux que tu auras soufferts. »

En même temps, il pousse ses fougueux coursiers, et arrive à Aigues, où il avait un magnifique palais.

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