‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 29 sur 93 · Ulysse est conduit à la ville parNausicaa · texte numérisé non relu

Ulysse est conduit à la ville parNausicaa

Cependant Ulysse se jette dans le fleuve, nettoie l'écume qui était restée sur son corps, essuie sa tête et ses cheveux,et se parfume; il met ensuite les habits magnifiques que la princesse lui avait fait donner. Alors la fille du grand Jupiter, la sage Minerve, le fait paraître d’une taille plus grande et plus majestueuse, donne de nouvelles grâces à ses beaux cheveux, qui, semblables à la fleur d’hyacinthe et tombant par gros anneaux, ombrageaient ses épaules. Comme un habile ouvrier, à qui Vulcain et Minerve ont montré tous les secrets de son art, mêle l'or à un ouvrage d’argent, pour faire un chefd'œuvre; ainsi Minerve répand sur toute la personne d’Ulysse la beauté, la noblesse et la majesté. Ce héros, se retirant un peu, va s’asseoir un moment sur le rivage de la mer; il était tout brillant de beauté et de grâces. La princesse ne peut se lasser de l’admirer, et, s’adressant à ses femmes, elle leur dit: « Assurément ce n’est point contre l’ordre de tous les dieux que cet étranger est abordé dans cette île, dont le bonheur égale la félicité qui règne dans le ciel. D’abord il m’avait paru un homme vil et méprisable, et présentement je vois qu’il ressemble aux Immortels qui habitent le haut Olympe. Plût à Jupiter que le mari qu’il me destine fût fait comme lui; qu’il voulût s’établir dans cette île, et qu’il s’y trouvât heureux ! Mais donnez-lui vite à manger, afin qu’il rétablisse ses forces. »

Elles obéissent aussitôt, et elles placent devant Ulysse le boire et le manger. Et le héros infortuné buvait et mangeait avec avidité; car il y avait longtemps qu’il était privé de nourriture.

Cependant la belle Nausicaa pense à ce qu'elle doit faire pour son retour. Elle attelle son char, y place les vêtements pliés, et y monte. Ensuite s’adressant à Ulysse, elle lui parle en ces termes : « Levez-vous, étranger, lui dit-elle, partons, afin que je vous mène dans le palais de mon père, où vous verrez les principaux des Phéaciens.

« Voici la conduite que vous devez tenir; car vous êtes un homme sage. Pendant que nous serons encore loin de la ville, et que nous traverserons les campagnes, vous n’avez qu’à suivre vivement mon char avec mes femmes, je vous montrerai le chemin. La ville n’est pas fort éloignée ; elle est ceinte d’une haute muraille, et à chacun de ses deux bouts elle a un bon port, dont l’entrée est étroite; et le long du chemin, on voit se balancer les vaisseaux à l’abri; car chacun a une place pour ranger son navire. Entre les deux ports il y a un beau temple de Neptune, et autour du temple une grande place qui leur est commune, toute bâtie de belles pierres, et où l’on prépare l’armement des vaisseaux, les cordages, les mâts, les voiles, les rames. Car les Phéaciens ne manient ni le carquois ni la flèche; ils ne connaissent que les cordages, les mâts, les vaisseaux, qui font tout leur plaisir, et sur lesquels ils courent les mers les plus éloignées. Quand nous approcherons des murailles, alors il faut nous séparer; car je crains la langue des Phéaciens : il y en a beaucoup d’insolents et de médisants parmi ce peuple; je craindrais qu’on ne glosât sur ma conduite, si l’on me voyait avec vous. Car quelqu’un qui me rencontrerait ne manquerait pas de dire : « Qui est cet étranger si beau et si bien fait qui suit Nausicaa? Où l’a-t-elle trouvé? Est-ce un mari qu’elle amène? Est-ce quelque voyageur qui, venant d’un pays éloigné (car nous n’avons point de voisins), et ayant abordé dans notre île, s’est égaré, et qu’elle a recueilli? Ou bien est-ce quelqu’un des dieux qui, à sa prière, est descendu du ciel, et qu’elle prétend retenir toujours? Elle a très bien fait d’aller d’elle-même donner la main à un étranger. Car il est aisé de voir qu’elle méprise sa nation, et qu’elle rebute lee Phéaciens, dont les principaux la recherchent en mariage. » Voilà ce qu’on ne manquerait pas de dire, et ce serait une tache à ma réputation; car moi-même je ne pardonnerais pas à une autre fille qui en userait ainsi, et qui, sans la permission de son père et de sa mère, paraîtrait avec un homme avant d’être mariée publiquement. C’est pourquoi, généreux étranger, pensez bien à ce que je vais vous dire, afin que vous puissiez obtenir promptement de mon père tout ce qui est nécessaire pour votre départ. Nous allons trouver sur notre chemin un bois de peupliers, qui est consacré à Minerve; il est arrosé d’une fontaine et environné d’une belle prairie. C’est là que mon père a un grand parc et de beaux jardins, qui ne sont éloignés de la ville que de la portée de la voix. Vous vous arrêterez là, et vous y attendrez autant de temps qu’il nous en faut pour arriver au palais. Quand vous jugerez que nous pourrons y être arrivées, vous nous suivrez, et en entrant dans la ville, vous demanderez le palais d’Alcinous. Il est assez connu, et il n’y a pas un enfant qui ne vous l’enseigne; car dans toute la ville, il n’y a point de palais comme celui du héros Alcinous. Quand vous aurez passé la cour, et que vous aurez gagné l’escalier, traversez les appartements sans vous arrêter, 1er,

Retour de Nausicaa. jusqu’à ce que vous soyez arrivé auprès de la reine, ma mère. Vous la trouverez auprès de son foyer, qui, à la clarté de ses brasiers, et appuyée contre une colonne, filera des laines de pourpre d’une beauté merveilleuse; ses femmes seront derrière elle, attentives à leur ouvrage. Mon père est dans la même chambre, et vous le trouverez assis à table, comme un dieu. Ne vous arrêtez point à lui; mais allez embrasser les genoux de ma mère, afin que vous obteniez promptement les secours nécessaires pour vous en retourner. Car si elle vous reçoit favorablement, vous pourrez espérer de revoir vos amis et votre patrie. »

En finissant ces mots, elle pousse ses mulets, qui s’éloignent des bords du fleuve. Mais elle ménage sa marche, de manière que ses femmes et Ulysse, qui étaient à pied, pussent suivre sans se fatiguer. Comme le soleil allait se coucher, ils arrivent au bois de peupliers qui était consacré à Minerve. Ulysse s’y arrêta, et adressa cette prière à la fille du grand Jupiter: « Invincible fille du dieu qui porte l’égide, vous avez refusé de m’écouter lorsque je vous ai invoquée dans les dangers auxquels le courroux de Neptune m’a exposé. Mais écoutez-moi aujourd’hui, faites que je sois bien reçu des Phéaciens, et qu’ils aient pitié de l’état où je suis réduit ! »

Minerve exauça sa prière, mais elle ne lui apparut point; car elle craignait son oncle Neptune, qui était toujours irrité contre le divin Ulysse, avant son retour à Ithaque.

Page 1