Le palais et le jardin d’Alcinoüs
Ulysse entre dans le palais d’Alcinoüs. En entrant, il s’arrête, l’esprit agité de différentes pensées ; car tout le palais brillait d’une lumière aussi éclatante que celle de la lune ou même du soleil. Les murailles étaient d’airain des deux côtés, depuis le seuil jusqu’au fond de la cour. Une corniche d’un bleu céleste régnait tout autour. Les portes étaient d’or, les chambranles d’argent, sur un parquet d’airain; le dessus des portes de même et les anneaux d’or. Aux deux côtés des portes, on voyait des chiens d’une grandeur extraordinaire, les uns d’or, les autres d’argent. Vulcain les avait faits par les secrets merveilleux de son art, afin qu’ils gardassent l’entrée du palais d’Alcinoüs. Ils étaient immortels, et la vieillesse n’avait point de pouvoir sur eux. Des deux côtés de la salle, depuis le seuil jusqu’au fond, les murs étaient bordés de trônes couverts de beaux tapis d’une finesse merveilleuse, ouvrage des femmes du pays. Les principaux des Phéaciens, assis sur ces sièges, célébraient un grand festin; car ce n’étaient tous les jours que nouvelles fêtes. Sur des piédestaux magnifiques étaient de jeunes garçons, tout d’or, tenant des torches allumées pour éclairer la salle du festin. Il y avait dans ce palais cinquante femmes esclaves, dont les unes étaient occupées à moudre les dons de la blonde Gérés, les autres filaient ou travaillaient sur le métier et faisaient des étoffes précieuses. Elles étaient toutes assises de suite, et on voyait leurs mains s’agiter comme les feuilles des hauts peupliers. Les étoffes qu’elles travaillaient était souples et brillantes comme l’huile qui coule. Car, autant les Phéaciens sont au-dessus des autres hommes pour gouverner les vaisseaux au milieu de la vaste mer, autant leurs femmes surpassent toutes les autres en adresse pour faire les plus beaux ouvrages; la déesse Minerve leur ayant donné le bon esprit pour imaginer les plus beaux dessins et toute l’habileté nécessaire pour les bien exécuter.
De la cour, on entre dans un grand jardin de quatre arpents, enfermé d’une haie. Dans ce jardin, il y a un verger planté de grands arbres couverts de verdure. On y voit des poiriers, des grenadiers, des pommiers, dont le fruit est le charme des yeux; des figuiers dont le fruit flatte le goût, et des oliviers toujours verts. Jamais ces arbres ne sont sans fruits ni l’hiver ni l’été. Un doux zéphyr, qui souffle sans cesse, fait naître les uns et mûrit les autres. La poire succède à la poire, la pomme à la pomme, le raisin au raisin et la figue à la figue.
D'un autre côté, il y a une vigne qui porte des raisins en toute saison. Pendant que les uns sèchent au soleil, dans un lieu découvert, on en coupe d’autres, on en foule plus loin ; et cependant les ceps sont chargés de grappes toutes vertes et d’autres qui fleurissent ou qui mûrissent. Au bas du jardin, il y a un potager très bien tenu, qui fournit toutes sortes d’herbages, et qui, par ses différents carrés, toujours verts et toujours fertiles, réjouit toute l’année celui qui l’entretient. il y a deux fontaines, dont l’une, se partageant en différents canaux, arrose tout le jardin; et l’autre, coulant le long des murs de la cour, va former devant le palais un grand bassin qui sert à la commodité des citoyens. Tels sont les magnifiques présents dont les dieux ont embelli le palais d'Alcinoüs. Ulysse s’arrête pour les considérer et ne peut se lasser de les admirer.