‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 4 sur 93 · Télémaque et Pénélope auprès des prétendants · texte numérisé non relu

Télémaque et Pénélope auprès des prétendants

Télémaque rejoint les princes; le célèbre musicien chantait devant eux, et ils l’écoutaient dans un profond silence. Il chantait le retour des Grecs, que la déesse Minerve avait rendu si funeste. La fille d’Icarius entendit de son appartement ces chants divins et en fut frappée. Aussitôt elle descendit, suivie de deux de ses femmes. Quand elle fut arrivée à l’entrée de la salle où étaient les princes, elle s’arrêta sur le seuil de la porte, le visage couvert d’un voile d’un grand éclat, et appuyée sur ses deux femmes; là, les yeux baignés de larmes, elle adressa la parole au chantre et lui dit : « Phémius, vous avez assez d’autres chants propres à toucher et à divertir; vous êtes instruit de toutes les actions les plus célèbres des grands hommes, vous n’ignorez pas même celles des dieux. Et c’est de là que les plus grands musiciens tirent d’ordinaire les sujets de leurs chants merveilleux. Choisissez-en donc quelqu’un, celui qui vous plaira le plus, et que les princes continuent leur festin en vous écoutant dans un profond silence; mais quittez celui que vous avez commencé, dont le sujet est trop triste et qui me remplit de douleur. Car je suis dans une affliction que je ne puis exprimer. De quel mari me vois-je privée! J’ai toujours présent à l’esprit ce cher époux, dont la gloire est répandue dans tout le pays d’Argos et dans toute la Grèce. »

Le sage Télémaque, prenant la parole, répondit : « Ma mère, pourquoi défendez-vous à Phémius de chanter le sujet qu’il a choisi selon l’inspiration de son esprit? Ce ne sont pas les chantres qui sont cause de nos malheurs, c’est Jupiter seul ; c’est lui qui envoie aux misérables mortels les biens ou les maux qu’il lui plaît de leur départir. Il ne faut pas trouver mauvais que celui-ci chante le malheureux sort des Grecs, car le goût de tous les hommes est d’aimer toujours mieux les chants les plus nouveaux. Ayez donc la force et le courage d'entendre celui-ci. Ulysse n’est pas le seul qui ait péri à son retour de Troie ; plusieurs autres grands personnages ont péri comme lui. Retournez donc dans votre appartement et ne pensez qu’à vos occupations ordinaires; reprenez vos toiles, vos fuseaux, vos laines; ayez l’œil sur vos femmes et ordonnez-leurde presser les ouvrages que vous leur avez distribués. Le silence est le partage des femmes, et il n’appartient qu’aux hommes de parler dans les assemblées. Ce soin-là me regarde ici. »

Pénélope, étonnée de la sagesse de son fils, dont elle recueillait avec soin toutes les paroles, remonta dans son appartement avec ses femmes, et continua de pleurer son Ulysse jusqu’à ce que la déesse Minerve lui eût envoyé un doux sommeil qui suspendit sa douleur. [Après le départ de Pénélope, les prétendants continuant à faire du tumulte, Télémaque cherche à leur imposer silence et il indique, pour le lendemain, une assemblée à laquelle tout le monde devra se rendre. Eurymaque lui demande quel est l’étranger qui est venu le voir. Il répond que c’est Mentes, roi des Taphiens, « bien qu’il eût reconnu la déesse sous la figure de Mentès ». La nuit arrive et l’on se sépare.]

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