‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 3 sur 93 · Conseil tenu par les dieux · texte numérisé non relu

Conseil tenu par les dieux

[Tous les Grecs qui avaient évité la mort devant les remparts de Troie étaient arrivés dans leurs maisons, délivrés des périls de la mer et de la guerre; Ulysse était seul privé de ce plaisir. Il était, au moment où commence le poème, retenu dans l’île de Calypso qui désirait l’épouser. Enfin les dieux ont pitié de ses peines; ils profilent de l'absence de Neptune, son implacable ennemi, pour tenir un conseil dans le palais de Jupiter. Après quelques mots prononcés par le maître des Dieux, Minerve prend la parole en faveur de son protégé.]

«Mon cœur est enflammé d’indignation et de colère, quand je pense aux malheurs du sage Ulysse, qui depuis longtemps est accablé d’une infinité de maux, loin de ses amis, dans une île éloignée, toute couverte de bois, au milieu de la vaste mer, et habitée par une déesse, fille du sage Atlas* 2 , qui connaît tous les abîmes de la mer et qui sur des colonnes d’une hauteur prodigieuse soutient la masse de la terre et la vaste machine des cieux. Cette nymphe retient ce malheureux prince, qui passe les jours et les nuits dans l’amertume et dans la douleur. Elle n’est touchée ni de ses soupirs ni de ses larmes; mais par des paroles pleines de douceur et par des expressions de la plus vive tendresse, elle tâche de calmer ses chagrins et de lui faire oublier Ithaque. Ulysse, résiste à tous ses charmes ; il ne demande qu’à voir seulement la fumée de son palais, et, pour acheter ce plaisir, il est prêt à donner sa vie. Dieu tout-puissant, votre cœur n’est-il point touché? Ne vous laisserez-vous point fléchir? N’est-ce pas le même Ulysse qui vous a offert tant de sacrifices sous les murs de Troie? Pourquoi donc êtes-vous si fort irrité contre lui? »

« Ma fille, lui répondit le maître du tonnerre, quelle parole venez-vous de laisser échapper? Comment serait-il possible que j’oubliasse le divin Ulysse, qui surpasse tous les hommes en prudence, et qui a offert plus de sacrifices que nul autre aux dieux immortels qui habitent l’Olympe? Mais Neptune est toujours irrité contre lui à cause de son fils Polyphème, le plus grand et le plus fort des Cyclopes, qu’Ulysse a privé de la vue. 2. Pour les mots marqués d’un astérisque et, en général, pour tous les noms propres, voir à l’Index.

« Et comme il ne peut lui faire perdre la vie, il le fait errer sur la vaste mer et le tient éloigné de sa patrie. Mais voyons ici tous ensemble, et prenons les mesures nécessaires pour lui procurer un heureux retour. Neptune sera enfin obligé de calmer son ressentiment et de renoncer à sa colère, car il ne pourra pas tenir seul contre tous les dieux. »

La déesse Minerve, prenant la parole, dit: « Fils de Saturne, père des dieux et des hommes, si telle est la volonté des Immortels qu’Ulysse retourne dans sa patrie, envoyons promptement Mercure à l’île d’Ogygie porter à cette belle nymphe vos ordres suprêmes, afin qu’elle laisse partir Ulysse; cependant j’irai à Ithaque pour exciter son fils et pour lui inspirer la force dont il a besoin, afin qu’appelant les Grecs à une assemblée, il ait le courage de s’opposer à l’insolence des princes qui poursuivent sa mère et qui égorgent continuellement ses bœufs et ses moutons pour faire des sacrifices et des festins. Je l’enverrai à Sparte et à Pylos s’informer de son père afin qu’il tâche d’apprendre des nouvelles de son retour et que, par cette recherche, il acquière un renom immortel parmi les hommes. »

3. Minerve se rend auprès de Télémaque et lui conseille d’aller

chercher des nouvelles de son père.

En finissant ces mots, Minerve attache à ses pieds ses talonnières immortelles, toutes d’or, avec lesquelles, plus légère que les vents, elle traverse les mers et la vaste étendue de la terre. Elle prend sa pique armée d’un airain étincelant, cette pique forte et pesante, qui renverse des files entières de guerriers et de héros, quand ils s’attirent la colère de la fille de Jupiter. Elle s’élance du haut des sommets de l’Olympe et arrive à Ithaque, à la porte du palais d’Ulysse, et s’arrête à l’entrée de la cour, tenant sa pique à la main, et déguisée sous la figure de Mentès, roi des Taphiens. Elle trouve là les fiers prétendants de Pénélope qui, assis sur des peaux de bœufs qu’ils avaient tués eux-mêmes, se divertissaient à jouer. Des hérauts et de jeunes hommes étaient autour d’eux et s’empressaient à les servir. Les uns mêlaient l’eau et le vin dans les urnes, et les autres lavaient et essuyaient les tables avec des éponges, et les couvraient ensuite de toutes sortes de mets.

Télémaque, semblable à un dieu, aperçut le premier la déesse. Il était assis avec ces princes, le cœur triste et occupé de l’idée de son père, qu'il voyait de retour dans sa maison, dispersant tous ces insolents et rentrant en possession de ses honneurs et de ses biens. L’esprit rempli de ces pensées, il aperçoit Minerve et s’avance vers elle ; car il ne pouvait souffrir qu’un étranger fût si longtemps à sa porte. S’étant donc approché, il lui présente la main, prend sa pique pour la soulager, et lui parle en ces termes :

« Etranger, soyez le bienvenu. Vous serez reçu ici en ami; et ensuite, quand vous aurez pris quelque nourriture, vous me direz ce que vous désirez de moi. » En même temps il marche le premier, et la déesse le suit.

Dès qu’ils furent entrés, Télémaque alla poser la pique de Minerve à une grande colonne où il y avait quantité de piques d’Ulysse, enfermées dans une armoire bien polie ; et il y mena la déesse et la fit asseoir sur un trône qu’il couvrit d’un beau tapis de différentes couleurs, et qui avait un marchepied bien travaillé. Il met près d’elle un autre siège pour lui, à quelque distance des prétendants, afin que son hôte fût moins incommodé du bruit de ces gens insolents, et que son repas fût plus tranquille ; et aussi pour pouvoir lui demander plus librement des nouvelles de son père. En même temps, une femme apporte de l’eau dans une aiguière d’or sur un bassin d’argent, pour donner à laver. Elle met ensuite une table très propre ; la sommelière vénérable donna le pain et les autres mets qu’elle avait sous sa garde ; et le maître d’hôtel servit de grands bassins de viandes et mit devant eux des coupes d’or. Un héraut leur versait fréquemment à boire.

Cependant les tiers prétendants entrent dans la salle et se placent sur différents sièges. Des hérauts leur donnent à laver. Des femmes portent le pain dans de belles corbeilles, et de jeunes hommes remplissent de vin les urnes. Les convives étendaient les mains vers les plats dressés devant eux. Quand la bonne chère eut chassé la faim et la soif, ils ne pensèrent qu'à la musique et à la danse, qui sont les agréables accompagnements des festins. Un héraut présenta une lyre au chantre Phémius, qui la prit, quoiqu’avec répugnance, et se mit à chanter et à s’accompagner avec sa lyre devant les prétendants. Mais Télémaque ne pensa qu’à entretenir Minerve, et, penchant la tête de son côté, pour n’être pas entendu des autres, il lui dit : « Mon cher hôte, me pardonnerez-vous si je commence par vous dire que voilà la vie que mènent ces insolents? Ils ne pensent qu’à la bonne chère, à la musique et à la danse, parce qu'ils ne vivent pas à leurs dépens, et qu’ils consomment le bien d’un prince dont les os sont peut-être exposés aux vents et à la pluie sur •quelque rivage, ou roulés par les flots dans le sein de la vaste mer. Ah! s’ils le voyaient un jour de retour dans Ithaque, qu’ils aimeraient bien mieux avoir de bonnes jambes que d’être chargés d’or et de riches habits, comme vous les voyez! Mais il n’en faut plus douter, ce prince a péri malheureusement; il ne nous reste aucune espérance dont nous puissions nous flatter, quoiqu’il y ait des gens qui veulent nous assurer qu'il reviendra. Jamais nous ne verrons luire le jour de cet heureux retour. Mais dites-moi, je vous prie, qui vous êtes et d’où vous venez, quelle est la ville que vous habitez, qui sont ceux qui vous ont donné la naissance, sur quel vaisseau vous êtes venu, comment vos matelots vous ont amené et quelle sorte de gens ce sont, car je ne pense pas que vous soyez arrivé ici sur vos pieds; apprenez-moi aussi, je vous en conjure, si c’est la première fois que vous venez à Ithaque, ou si quelqu’un de vos ancêtres y est venu, qui ait contracté avec nous le lien d’hospitalité, car notre maison a toujours été ouverte à tous les étrangers, parce qu’Ulysse savait se concilier les gens. »

La déesse lui répondit : « Je vous dirai très exactement tout ce que vous me demandez. Je suis Mentès, fils du prudent Anchialus, et je règne sur les Taphiens, qui ne s’appliquent qu’à la marine. Je suis venu ainsi seul sur un de mes vaisseaux pour aller trafiquer sur mer avec les étrangers, et je vais à Témèse chercher de l’airain et l’échanger contre du fer que j’y mène. Mon vaisseau est au bout de l’île dans le port deRèthre, sous la montagne de Née, qui est couronnée d’une épaisse forêt. Nous sommes liés par les liens de l'hospitalité de père en fils, et vous n’avez qu’à le demander au sage et belliqueux Laërte. Mais on dit que ce bon vieillard ne revient plus à la ville, et qu’accablé de chagrins, il se tient à la campagne avec une esclave fort âgée qui lui sert à manger après qu’il s’est bien fatigué et bien lassé à se traîner dans un enclos de vigne qu’il a près de sa maison. Je suis venu ici sur ce que j’avais ouï dire que votre père était de retour; mais j’apprends avec douleur que les dieux l’éloignent encore de sa chère Ithaque : car, pour mort, 1 assurément il ne l’est point; le divin Ulysse vit, et il est retenu dans quelque île fort éloignée par des hommes 1 inhumains et sauvages qui ne veulent pas le laisser 1 partir. Mais je vous prédis, selon que les dieux me Tinspi- 1 rent présentement (et cela ne manquera pas d’arriver, ] quoique je ne sois point prophète et que je ne sache pas 1 bien juger du vol des oiseaux), Ulysse ne sera plus longtemps éloigné de sa chère patrie. Quand même il I 1 serait chargé de chaînes de fer, il trouvera le moyen s de revenir, car il est fécond en expédients et en res- ( sources 4

« Mais dites-moi, je vous prie, quel festin est-ce que je V vois? Quelle est cette nombreuse assemblée? Qu’est-ce a qui se passe ici? Est-ce une fête ? Est-ce une noce? Car j ce n’est pas un repas où chacun paie sa part. Assurément c’est une débauche; voilà trop d’insolence et d’em- t portement ; il n’y a point d’homme sage qui, en entrant 1 dans cette salle, ne fût étonné de voir tant de choses U contre la bienséance. » d

« Généreux étranger, répondit Télémaque, puisque li vous voulez savoir tout ce qui se passe ici, je vous dirai a qu’il n’y aurait point eu de maison plus florissante que d la nôtre en richesses et en vertu, si Ulysse y avait tou- d jours été; mais les dieux, pour nous punir, en ont v ordonné autrement; ils ont fait disparaître ce prince le sans que nul homme vivant sache ce qu’il est devenu. si La douleur que nous aurions de sa mort, quelque q grande qu’elle fût, serait moins grande, s’il avait péri p avec tous ses compagnons sous les murs de Troie, d ou si, après avoir terminé une si cruelle guerre, il q avait rendu le dernier soupir entre les bras de ses amis; car tous les Grecs lui auraient élevé un magnifique tombeau, dont la gloire aurait rejailli sur son fils, au lieu que présentement les harpies* nous l’ont enlevé. Il a disparu avec toute sa gloire; nous n’en savons aucunes nouvelles, et il ne m’a laissé en partage que les regrets, les larmes et la douleur. Et en le pleurant, ce n’est pas sa mort seulement que je pleure; je pleure encore d’autres malheurs dontles dieux m’ont accablé. Cartons les plus grands princes des îles voisines, de Dulichium, de Samé, de Zacynthe, ceux mêmes qui habitent dans Ithaque, sont tous venus s’établir ici pour rechercher ma mère en mariage, et ruinent ma maison. Ma mère les amuse, n’osant ni refuser un mariage qu’elle abhorre, ni se résoudre à l’accepter. Cependant ils dissipent et perdent tout mon bien, et dans peu ils me perdront moimême. »

La déesse, touchée de compassion, lui dit en soupirant : « Hélas ! vous avez bien besoin qu'Ulysse, après une si longue absence, vienne bientôt réprimer l’insolence de ces princes et leur faire sentir la force de son bras. Ah ! vous verriez un beau changement, si tout à coup il venait à paraître aujourd’hui à la porte de votre palais, avec son casque, son bouclier et deux javelots, tel que je le vis dans le palais de mon père.

S’il venait à se trouver tout d’un coup devant ces prétendants, vous les verriez tous bientôt livrés à leur mauvaise destinée, et la joie de leurs noces convertie en un deuil amer. Mais tout cela est entre les mains des dieux. Ils savent seuls s’il reviendra vous venger de leurs insolences. Pour vous, je vous exhorte à penser aux moyens de les chasser de votre palais: écoutez-moi donc et faites attention à ce que je vais vous dire. Dès demain, appelez tous ces princes à une assemblée; là, vous leur parlerez, et, prenant les dieux à témoin, vous leur ordonnerez de s’en retourner chacun dans sa maison ; et quant à votre mère, si elle pense à se remarier, qu’elle se retire dans le palais de son père, qui est si puissant. Là, Icarius et Péribée auront soin de lui faire des noces magnifiques et de lui préparer des présents qui répondent à la tendresse qu’ils ont pour elle. Après avoir congédié l’assemblée, si vous voulez suivre mes conseils, vous prendrez un de vos meilleurs vaisseaux, vous l’équiperez de vingt bons rameurs, et vous irez vous informer de tout ce qui concerne votre père et voir si quelqu’un pourra vous dire ce qu’il est devenu, ou si la divine fille de Jupiter, la Renommée, qui plus que toute autre déesse sème la gloire des hommes dans ce vaste univers, ne pourra point par quelque mot échappé au hasard vous en apprendre quelque nouvelle. Allez d’abord à Pylos, chez le divin Nestor, à qui vous ferez des questions; de là, vous irez à Sparte, chez Ménélas, qui est revenu de Troie après tous les Grecs. Si par hasard vous entendez dire des choses qui vous donnent quelque espérance que votre père est en vie et qu’il revient, vous attendrez la confirmation de cette bonne nouvelle encore une année entière, quelque douleur qui vous presse et quelque impatience que vous ayez de revenir. Mais si l’on vous assure qu’il est mort et qu’il ne jouit plus de la lumière, alors vous reviendrez dans votre patrie, vous lui élèverez un tombeau, vous lui ferez des funérailles magnifiques et dignes de lui, comme cela est juste, et vous donnerez à votre mère un mari que vous choisirez vous-même. Quand tout cela sera fait, appliquez-vous entièrement à chercher les moyens de vous défaire de tous les prétendants ou par la force ou par la ruse ; car, à l’âge où vous êtes, il n’est plus temps de vous amuser à des badinages d’enfant. N’entendez-vous pas quelle gloire s’est acquise le jeune Oreste pour avoir tué cet impie, ce meurtrier de son illustre père, le traître Égisthe? Qu'une noble émulation aiguise donc votre courage ; vous êtes beau et bien fait, et vous avez l’air noble. Armez-vous donc de force pour mériter comme lui les éloges de la postérité. Pour moi, je m’en retourne à mon vaisseau; il est temps que j’aille retrouver mes compagnons, qui sont sans doute bien fâchés que je les fasse si longtemps attendre. Allez sans perdre de temps travailler à ce que je vous ai dit, et que mes conseils ne vous sortent pas de la mémoire. »

« Mon hôte, lui répond le sage Télémaque, vousvenez de me parler avec toute l’amitié qu’un bon père peut témoigner à son fils ; jamais je n’oublierai la moindre de vos paroles: mais, quelque pressé que vous soyez de partir, demeurez au moins le temps de prendre un bain et divertissez-vous ; ensuite vous emporterez dans votre vaisseau un présent honorable, le plus beau que je pourrai choisir, et tel qu’on en donne à ses hôtes quand on a pour eux les sentiments que j’ai pour vous. Il sera dans votre maison un monument éternel de mon amitié et de ma reconnaissance. »

La déesse, prenant la parole, lui dit : « Ne me retenez pas, je vous prie, et ne retardez pas l’impatience que j’ai de partir; le présent que votre cœur généreux vous porte à m’offrir, vous me le ferez à mon retour, et je tâcherai de le reconnaître. »

En finissant ces mots, la déesse le quitte et s’envole comme un oiseau. Dans le moment elle remplit le cœur de Télémaque de force et de courage, et le porte à se souvenir de son père beaucoup plus encore qu’il n’avait fait. Le jeune prince, remarquant ces effets sensibles, est saisi d’étonnement et d'admiration, et ne doute point que ce ne soit un dieu qui lui a parlé.

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