‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 42 sur 93 · Polyphème · texte numérisé non relu

Polyphème

« En achevant ces mots, je montai sur un de mes vaisseaux, et je commandai à un certain nombre de mes compagnons de me suivre et de délier les câbles ; ils obéissent, et s’étant assis sur les bancs, ils firent force de rames. En abordant à cette île qui n’était pas éloignée, nous aperçûmes dans l’endroit le plus reculé près de la mer un antre fort exhaussé, tout couvert de lauriers, où des troupeaux de moutons et de chèvres faisaient entendre leurs cris. Tout autour était une basse cour spacieuse, bâtie de grosses pierres non taillées ; elle était ombragée d’une futaie de grands pins et de hauts chênes. C’était là l’habitation d’un homme d’une taille prodigieuse, qui paissait seul ses troupeaux fort loin de tous les autres Cyclopes ; car jamais il ne se mêlait avec eux, mais se tenant toujours à l’écart, il menait une vie brutale et sauvage. C’était un monstre étonnant: il ne ressemblait point à un homme, mais à une haute montagne dont le sommet s’élève au-dessus de toutes les montagnes voisines. J’ordonnai à mes compagnons de m’attendre et de bien garder mon vaisseau ; et après en avoir choisi seulement douze des plus déterminés, je m’avançai, portant avec moi une outre d’excellent vin, que m’avait donné Maron, fils d’Evanthès et grand prêtre d’Apollon, dieu protecteur d’Ismare. Il m’avait fait ce présent par reconnaissance de ce que, touchés de son caractère, nous l’avions sauvé avec sa femme et ses enfants, et garanti du pillage ; car il demeurait dans le bois sacré d’Apollon. Il me donna encore sept talents d’or et une belle coupe d’argent ; et après avoir rempli douze grandes urnes de cet excellent vin, il fit boire tous mes compagnons. C’était un vin délicieux, sans aucun mélange, une boisson divine. Il ne la laissait à la disposition d’aucun de ses esclaves, pas même de ses enfants ; il n’y avait que sa femme, lui et la maîtresse de l’office qui en eussent la clef. Quand on en buvait chez lui, il mêlait dans la coupe vingt fois autant d’eau que de vin, et malgré ce mélange il en sortait une odeur céleste qui parfumait toute la maison. Il n’y avait ni sagesse ni tempérance qui pussent tenir contre cette liqueur. J’emplis donc une outre de ce vin, je la pris avec moi, avec quelques autres provisions ; car j’eus quelque pressentiment que nous aurions affaire à quelque homme d’une force prodigieuse, à un homme sauvage et cruel, et qui ne connaîtrait ni raison ni justice. En un moment nous arrivâmes dans la caverne. Nous ne l’y trouvâmes point: il avait mené ses troupeaux au pâturage. Nous entrons et nous admirons le bel ordre où tout est dans cet antre, les paniers de jonc pleins de fromage ; les bergeries remplies d’agneaux et de chevreaux, et ces bergeries toutes séparées. Les plus vieux étaient d’un côté, ceux d’un âge moyen d’un autre, et les plus jeunes étaient aussi à part. Il y avait quantité de vaisseaux pleins de lait caillé, et on en voyait d’autres tout prêts pour traire ses brebis et ses chèvres quand elles reviendraient du pâturage. Tous mes compagnons me priaient instamment de nous en retourner sur l’heure même, de prendre ses fromages, d’emmener ses agneaux et ses chevreaux et de regagner promptement notre vaisseau. Je ne voulus jamais les croire: c’était pourtant le meilleur parti ; mais à quelque prix que ce fût, je voulais voir le Cyclope, et savoir s’il ne me ferait pas les présents d'hospitalité, quoique je crusse bien que sa vue ne serait pas fort agréable à mes compagnons. Nous allumons du feu pour offrir aux dieux un léger sacrifice, et nous nous mettons à manger de ces fromages, en attendant le retour de notre hôte. Enfin nous le voyons arriver; il portait sur ses épaules une charge énorme de bois sec pour préparer son souper. En entrant il jeta à terre sa charge, qui fit un si grand bruit que nous en fûmes effrayés et que nous allâmes nous tapir dans le fond de l’antre. Après cela, il fît entrer les brebis et laissa à la porte tous les mâles. Il ferma ensuite sa caverne avec une roche que vingt grands chars à quatre roues n’auraient pu emporter, tant la masse était énorme. Quand il se fut bien enfermé, il s’assit, commença à traire ses brebis et ses chèvres, mit sous chacune son agneau ou son chevreau, fit cailler la moitié de son lait qu’il mit dans des paniers pour en faire du fromage, et réserva l’autre moitié dans des vaisseaux pour le boire à son souper. Tout ce ménage étant fini,- il alluma du feu, et nous ayant aperçus à la clarté du feu, il nous cria : « Etrangers, qui êtes-vous ? « d’où venez-vous en traversant les flots? Est-ce pour le « négoce? ou, errez-vous à l’aventure comme des pirates « qui écument les mers, en exposant leur vie pour piller « tous ceux qui tombent entre leurs mains? »

« Il dit. Nous fûmes saisis de frayeur en entendant sa voix épouvantable, et en voyant cette taille prodigieuse. Cependant je ne laissai pas de lui répondre : « Nous « sommes des Grecs qui, après le siège de Troie, avons « été longtemps le jouet des vents et des tempêtes. En « tâchant de regagner notre patrie nous avons été écar- « tés de notre route, et nous avons été portés en divers « pays. C’est ainsi que l’a ordonné le grand Jupiter, « maître de la destinée des hommes. Nous sommes « sujets du roi Agamemnon, dont la gloire remplit « aujourd’hui la terre entière ; car il vient de saccager « une ville célèbre et de ruiner un empire florissant. « Nous venons embrasser vos genoux : traitez-nous « comme vos hôtes et faites-nous les présents qu’exige « l’hospitalité ; respectez les dieux. Nous sommes vos « suppliants, et il y a dans les deux un Jupiter qui pré- « side à l’hospitalité, et qui, prenant en main la dé- « fense des étrangers, punit sévèrement ceux qui les « outragent. »

« Ces paroles ne touchèrent point ce monstre ; il me répondit avec une dureté impie : « Etranger, tu es bien « dépourvu de sens, ou tu viens de bien loin, toi qui « m’exhortes à respecter les dieux et à avoir de l’huma- « nité. Sache que les Cyclopes ne se soucient point de « Jupiter ni de tous les autres dieux, car nous sommes « plus forts et plus puissants qu’eux ; et ne te flatte « point que, pour me mettre à couvert de sa colère. « j’aurai compassion de toi et de tes compagnons, si • mon cœur de lui-même ne se tourne à la pitié. Mais « dis-moi : où as-tu laissé ton vaisseau ? Est-ce près « d'ici, ou à l’extrémité de l’île ? que je sache où il « est. »

« Il parla ainsi pour me tendre des pièges ; mais j'avais trop d’expérience pour me laisser surprendre à ses ruses. J’usai de ruse à mon tour, et je lui répondis : « Neptune, qui ébranle la terre quand il lui plaît, a « fracassé mon vaisseau en le poussant contre des ro- « chers à la pointe de votre terre; les vents et les flots « en ont dispersé les débris, et je suis échappé seul « avec les compagnons que vous voyez devant vous. »

« A peine eus-je fini ces mots, que le barbare se jette sur mes compagnons, en saisit deux et les froisse contre la roche comme de petits faons. Leur cervelle rejaillit de tous côtés, et le sang inonda la terre tout aux environs. Il les met en pièces, les prépare pour son souper, et les dévore comme un lion qui a couru les montagnes sans trouver de proie ; il mange non seulement les chairs, mais les entrailles et les os. A la vue de cet horrible spectacle, nous fondions en larmes, levant les mains au ciel et ne sachant que devenir. Après qu’il eut rempli son vaste estomac des chairs de mes compagnons, et bu une grande quantité de lait, il se jette par terre en s’étendant dans sa caverne au milieu de ses brebis. Cent fois mon courage m’inspira de mettre l’épée à la main, de me jeter sur lui et de lui percer le cœur ; mais une considération très forte me retint. Si je l’avais fait, nous aurions tous péri malheureusement dans cette caverne ; car jamais nous n’aurions pu ôter de la porte l’épouvantable roche dont il l’avait bouchée. Nous passâmes ainsi la nuit dans la douleur et les angoisses en attendant le jour. Le lendemain, dès que l’aurore eut

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tte tre llit r, les les rles l’ii aar ses iée ri iis tte de isen ut doré les cimes des montagnes, il allume du feu, se met à traire ses brebis les unes après les autres, et à donner à chacune leurs agneaux. Sa besogne étant faite, il prend encore deux de mes compagnons et en fait son repas. Quand il fut rassasié, il ouvrit la porte de l’antre, fit sortir ses troupeaux, sortit avec eux et referma la porte sur nous avec cette énorme roche, aussi facilement qu’on ferme un carquois avec son couvercle ; et faisant retentir toute la campagne du son effroyable de son chalumeau, il mena ses troupeaux vers la montagne. Je demeurai donc enfermé dans cet antre, méditant sur les moyens de me venger, si Minerve voulait m’accorder la gloire de punir ce monstre. Plusieurs pensées me passèrent par la tête, mais enfin voici le parti qui me parut le meilleur. Dans la caverne il y avait une grande massue de bois d’olivier encore vert, que le Cyclope avait coupée pour la porter quand elle serait sèche ; à la voir, elle nous parut comme le mât d’un vaisseau de charge à vingt rames, qui affronte toutes sortes de mers ; elle était aussi haute et aussi grosse. J’en coupai moi-même environ la longueur de quatre coudées, et la donnant à .mes compagnons, je leur ordonnai de la dégrossir. Ils la rabotèrent et l’amenuisèrent, et moi, la retirant de leurs mains, je l’aiguisai par le bout ; j’en fis aussitôt durcir la pointe dans le feu, et je la cachai dans du fumier, dont il y avait grande quantité dans cette caverne. Ensuite je fis tirer tous mes compagnons au sort, afin que la fortune choisît ceux qui devaient avoir la résolution de m’aider à enfoncer ce pieu dans l’œil du Cyclope, quand il serait enseveli dans un profond sommeil. Mes compagnons tirèrent, et heureusement le sort tomba sur les quatre que j’aurais moi-même choisis, à cause de leur intrépidité et de leur audace. Je me mis volontairement à leur tête pour conduire cette entreprise si périlleuse.

« Sur le soir, le Cyclope revint des pâturages à la tête de ses troupeaux: il les fait tous entrer, et contre sa coutume il ne laissa aucune bête à la porte, soit qu’il craignît quelque surprise, ou que la divinité l’ordonnât ainsi pour nous sauver du plus grand de tous les dangers. Après qu'il eut bouché sa porte avec cet horrible rocher, il s’assit et se mit à traire ses brebis et ses chèvres à son ordinaire, leur donna à chacune leurs petits, et quand tout fut fait, il prit encore deux de mes compagnons, dont il fit son souper. Dans ce moment, je m’approchai de ce monstre, et lui présentant de ce vin que j’avais apporté, je lui dis : « Cyclope, tenez, buvez « de ce vin, vous avez assez mangé de chair humaine; « vous verrez quelle est cette boisson, dont j’avais une « bonne provision dans mon vaisseau. Le peu que j’en « ai sauvé, je l’ai apporté avec moi pour vous faire des « libations comme à un dieu, si touché de compassion « vous aviez la bonté de me renvoyer dans ma patrie. « Mais vous vous êtes porté à des excès de cruauté indi- « gnes de vous. Eh! qui pensez-vous désormais qui vou- « dra venir dans votre île, quand on saura avec quelle « inhumanité vous traitez les étrangers ? »

« Il prit la coupe de mes mains sans me répondre, et but. Il trouva cette boisson si délicieuse, qu’il m’en demanda encore. « Donne-moi un second coup de ce vin « sans l’épargner, me dit-il, et dis-moi tout présentement « ton nom, afin que je te fasse un présent d’hospitalité « dont tu sois content. Cette terre fournit aux Cyclopes « d’excellent vin que les pluies de Jupiter nourrissent, « mais il n’approche pas de celui-ci ; ce vin que tu me « donnes, ce n’est pas du vin, c’est la mère goutte du « nectar et de l’ambroisie même des dieux. » Je lui en présentai une troisième coupe, et il eut l’imprudence de la boire. Quand je vis que le vin commençait à faire son effet et à lui porter à la tête, je lui dis avec beaucoup de douceur : « Cyclope, vous me demandez mon nom, il est « assez connu dans le monde ; je vais vous l’apprendre, « puisque vous l’ignorez, et vous me ferez le présent que « vous m’avez promis. Je m’appelle Personne; mon « père et ma mère me nommèrent ainsi, et tous mes com- « pagnons me connaissent par ce nom. »

« Oh bien, puisque tu t’appelles Personne, me ré- « pond ce monstre avec une cruauté inouïe, Personne sera « le dernier que je mangerai ; je ne le mangerai qu’après « tous ses compagnons; voilà le présent que je te pré- « pare. »

« En finissant ces mots, il tombe à la renverse, son è.

Le cyclope Polyphénie.

son énorme cou replié sur son épaule. Le sommeil, qui dompte tous les animaux, s’empare de lui. Le vin lui sort de la gorge avec des morceaux de la chair de mes compagnons qu’il a dévorés. Alors, tirant le pieu que j’avais caché sous le fumier, je le mis dans la cendre vive pour le faire chauffer; et m’adressant à mes compagnons, je leur dis tout ce que je crus le plus capable de fortifier leur courage, afin qu’aucun d’eux ne fût saisi de frayeur et ne reculât dans le moment de l’exécution. Bientôt le pieu fut si chaud que, quoique encore vert, il allait s’enflammer, et il était déjà tout rouge. Je le tire donc du feu, mes compagnons tout prêts autour de moi. Alors un dieu m’inspira une audace surnaturelle. Mes compagnons prenant le pieu, qui était pointu par le bout, l’appuient sur l’œil du Cyclope, et moi m’élevant pardessus, je le faisais tourner. Comme, quand un charpentier perce avec un vilebrequin une planche de bois pour l’employer à la construction d’un vaisseau, il appuie l’instrument par-dessus, et ses garçons au-dessous le font tourner avec sa courroie qui va et vient des deux côtés, et le vilebrequin tourne sans cesse; de même nous faisions tourner ce pieu dans l’œil de ce monstre. Le sang rejaillit autour du pieu tout ardent. La vapeur qui s’élève de sa prunelle lui brûle les paupières et les sourcils, et les racines de son œil, embrasées par l’ardeur du feu, jettent un sifflement horrible. Comme lorsqu’un forgeron, après avoir fait rougir à sa forge le fer d’une hache ou d’une scie, le jette tout brûlant dans l’eau froide pour le durcir (car c’est ce qui fait la bonté de sa trempe); ce fer excite un sifflement qui fait retentir la forge ; l’œil du Cyclope siffla de même par l’ardeur du pieu.

« Le Cyclope, s’éveillant, jette des cris épouvantables dont toute la montagne retentit. Saisis de frayeur nous nous éloignons; il tire de son œil ce pieu tout dégouttant de sang, le jette loin de lui, et appelle à son secours les Cyclopès qui habitaient tout autour dans les antres des montagnes voisines. Ces Cyclopès, entendant sa voix, arrivent en foule de tous côtés, et environnant l’antre, ils lui demandent la cause de sa douleur : « Polyphénie, « que vous est-il arrivé? Qu’est-ce qui vous oblige à « nous réveiller au milieu de la nuit, et à nous appeler à « votre aide? Quelqu’un emmène-t-il vos troupeaux? « Quelqu’un attente-t-il à votre vie à force ouverte ou « par la ruse? » Le terrible Polyphème répond du fond de son antre: « Hélas! mes amis, Personne. » Plus il leur dit ce nom, plus ils sont trompés par cette équivoque. « Puisque ce n’est personne, qui vous a mis dans cet « état, lui disent-ils, que pouvons-nous faire? Pouvons- « nous vous délivrer des maux qu’il plaît à Jupiter de « vous envoyer? Ayez donc recours à votre père Nep- « tune, et adressez-lui vos vœux pour le prier de vous « secourir. »

« Après lui avoir donné cette belle consolation, ils se retirent. Je ne pus m’empêcher de rire de l’erreur où ce nom si heureusement trouvé les avait jetés.

« Le Cyclope, soupirant et rugissant de douleur, s’approche à tâtons de l’entrée de sa caverne, en ôte la pierre et s’assied au milieu, ses deux bras étendus pour nous prendre quand nous sortirions; car il me croyait assez imprudent pour tenter de sortir avec ses troupeaux. Mais le péril était trop manifeste. Je me mis donc à penser aux moyens que je pourrais trouver pour garantir de la mort mes compagnons, et pour me sauver moi-même. Il n’y a point de ruse, point de stratagème qui ne me passât alors dans l’esprit; car il s’agissait de la vie, et le danger était pressant. Voici enfin le parti qui me parut le plus sûr.

« Il y avait dans ses troupeaux des béliers fort grands et fort beaux, et dont la laine, de couleur de violette, était fort longue et fort épaisse. Je m’avisai d’en lier trois ensemble, et pour cet effet, je pris les branches d’osier qui servaient de lit à ce monstre abominable. Avec ces branches j’assemble ces béliers et les lie trois à trois ; celui du milieu portait un de mes compagnons, et les deux des côtés lui servaient comme de rempart. Les voilà donc chacun d’eux porté par trois béliers. Il y avait un bélier d’une grandeur et d’une force extraordinaires, qui marchait toujours à la tête du troupeau, je le réservai pour moi. M’étendant donc sous lui et empoignant sa laine à pleines mains, je me tenais collé fortement à son ventre, avec beaucoup de résolution. Nous attendons l’aurore en cet état, non sans gémissements. Dès que l’aurore eut ramené le jour, leCyclope fit sortir ses troupeaux pour le pâturage. Les brebis n’étant point traites à leur ordinaire, et se sentant trop chargées de lait, remplirent de leurs bêlements la bergerie. Leur berger, qui sentait des douleurs très aiguës, tâtait avec ses mains le dos de ses moutons qui sortaient, et jamais, insensé qu’il était, il ne soupçonna que mes compagnons étaient étendus sous le ventre de ceux du milieu. Le bélier sous lequel j’étais sortit le dernier, chargé d’une toison fort épaisse, et de moi, qui étais fort agité et fort inquiet. Le terrible Polyphème le tâte avec ses mains, et lui parle en ces termes : « Mon cher bélier, pourquoi « sors-tu aujourd’hui le dernier de mon antre? Avant ce « jour, ce n’était pas ta coutume de sortir après mes « moutons, et tous les matins tu marchais le premier à « la tête du troupeau. Tu étais toujours le premier dans « les vertes prairies, toujours le premier dans les eaux « des fleuves, et tous les soirs tu revenais le premier « dans ma caverne. Aujourd’hui tu sors le dernier. « Qu’est-ce qui peut causer ce changement? Est-ce la « douleur de voir que tu n’es plus conduit par l’œil de « ton maître? Un méchant, nommé Personne, assisté de « ses compagnons, aussi scélérats que lui, m’a rendu « aveugle, après avoir lié mes forces par le vin. Ah! je « ne crois pas qu’il lui fût possible d'éviter la mort, si « tu avais de la connaissance, et que tu pusses parler et « me dire où se cache ce malheureux pour se dérober à « ma fureur. Bientôt, écrasé contre cette roche, il remet plirait ma caverne de son sang et de sa cervelle dis- « persée de tous côtés, et alors mon cœur sentirait « quelque soulagement dans les maux affreux que m’a « faits ce malheureux, ce scélérat de Personne. »

« En finissant ces mots, il laisse passer son bélier. Quand nous nous vîmes un peu loin de la caverne et de la cour, je me détachai le premier de dessous mon bélier; j'allai détacher mes compagnons, et sans perdre un moment nous choisîmes les meilleurs moutons du troupeau, que nous poussâmes devant nous, et nous prîmes le chemin de notre navire. Notre arrivée causa une grande joie à nos compagnons, qui n’espéraient plus de nous revoir; mais en même temps ils se mirent à pleurer ceux qui nous manquaient. Je leur fis signe de cesser ces larmes, et leur ordonnai d’embarquer promptement notre proie et de gagner la haute mer. Ils remontent tous dans le vaisseau et, remplissant les bancs, ils font gémir les flots sous l’effort de leurs rames.

« Quand je me vis éloigné de la caverne de la portée de la voix, j’adressai ces paroles piquantes au Cyclope, et je lui criai de toute ma force : « Cyclope, tu as eu « grand tort d’abuser de tes forces, pour dévorer les « compagnons d’un homme sans défense, et ces maux « vengeurs ne pouvaient pas manquer de t’arriver. « Malheureux, tu as dévoré dans ton antre tes suppliants « et tes hôtes; c’est pourquoi Jupiter et les autres dieux « t’ont puni de ton inhumanité. »

« Ces paroles augmentèrent sa fureur. Il détacha la cime d’une haute montagne, et la jeta avec tant de force, qu’elle tomba devant notre vaisseau. La chute de cette masse énorme excita un mouvement si violent dans la mer, que le flot en reculant repoussa notre vaisseau contre la terre, et pensa le briser contre le rivage; mais moi, prenant aussitôt un long épieu, je le repoussai et l’éloignai. Et exhortant mes compagnons, je leur ordonnai d’un signe de tête de faire force de rames, pour nous mettre à couvert du danger qui nous menaçait. Ils rament en même temps sans se ménager. Quand nous fûmes une fois aussi loin, j’adressai encore la parole au Cyclope, quoique tous mes compagnons tâchassent de m’en empêcher. « Imprudent que vous « êtes, me disaient-ils, pourquoi voulez-vous irriter « davantage cet homme barbare qui, en lançant contre « nous cette énorme masse comme un trait, a ramené « notre vaisseau contre le rivage? Nous avons cru « n’en pas revenir. S’il entend encore vos insultes, ou « seulement votre voix, il nous écrasera et brisera notre « vaisseau avec quelque masse de rocher encore plus « grande, qu’il lancera contre nous. »

« Leurs remontrances furent inutiles, j’étais trop irrité contre ce monstre pour me retenir. Je lui criai donc : « Cyclope, si un jour quelque voyageur te de- « mande qui t’a causé cet horrible aveuglement, tu peux « répondre que c’est Ulysse, le destructeur de villes, fils « de Laërte, qui habite à Ithaque. »

« A ces mots ses hurlements redoublèrent, et il se mit à crier : « Hélas! voilà donc l’accomplissement des « anciens oracles. Il y avait autrefois ici un célèbre « devin, nommé Télémus, fils d’Eurymus, qui avait le « don de prédire l’avenir, et qui a vieilli parmi les « Cyclopes en exerçant sa profession. Il m’avertit un « jour que tout ce que je souffre m’arriverait, et me « dit, en propres termes, que je serais privé de la vue « par les mains d'Ulysse. Sur cette prédiction, je m'at- « tendais à voir arriver ici quelque homme beau, bien « fait, de grande taille et d’une force bien au-dessus de « la nôtre. Et aujourd’hui c’est un petit homme, sans « force, de méchante mine, qui m’a crevé l’œil après « m’avoir dompté par le vin. Ah! je t’en prie, Ulysse, « approche, que je te fasse les présents de l’hospi- « talité,et que je presse Neptune de favoriser ton « retour; je suis son fils, et il se glorifie d’être mon « père. S’il veut, il a le pouvoir de me guérir, et je « n’attends ma guérison ni d’aucun autre dieu ni d’aucun « homme. »

« Ne te flatte point de ta guérison, lui répondis-je ; et « plût aux dieux que j’eusse aussi bien pu te priver de « la vie, et te précipiter dans le sombre royaume de « Pluton, comme il est sûr que Neptune ne te rendra « pas l’œil que tu as perdu. »

« Le Cyclope, piqué de ces paroles, adresse en même temps ses prières à Neptune, et lui dit en levant les mains au ciel :

« Grand Neptune, qui avez la force d’ébranler la « terre jusqu’à ses fondements, écoutez les vœux que je « vous adresse : si je suis véritablement votre fils, et si « vous êtes véritablement mon père, accordez-moi ce « que je vous demande : empêchez Ulysse, le destruc- « leur des villes, fils de Laërte, qui habite Ithaque, de « retourner dans son palais; ou si c’est l’ordre des des- « tinées qu’il revoie sa patrie, sa famille et ses amis, « qu’il n’y arrive qu’après de longues années, qu'il n’y « arrive qu’après avoir perdu ses compagnons, en « méchant équipage et sur un vaisseau d’emprunt, « et qu’il trouve sa maison pleine de troubles. »

« Il fit cette prière, et Neptune l’exauça. En même temps il lève une roche plus grande que la première, et lui faisant faire plusieurs tours avec son bras, pour lui donner plus de force, il la lance ; la roche tombe derrière notre vaisseau. Il s’en fallut bien peu qu’elle ne tombât sur le bout de la poupe, et qu’elle ne fracassât le gouvernail. La chute de cette masse énorme fait reculer la mer, et le flot agité pousse en avant notre vaisseau et l’approche de l’île où nous avions laissé notre flotte, et où nos compagnons nous attendaient dans une extrême affliction. Dès que nous fûmes abordés, nous tirâmes notre vaisseau sur le sable, et, descendus sur le rivage, nous nous mîmes d’abord à partager les moutons que nous avions enlevés au Cyclope : tous mes compagnons en eurent leur part, et d’un commun consentement ils me firent présent, à moi seul, du bélier qui m’avait sauvé. Je l'offris dès le moment en sacrifice au fils de Saturne, qui règne sur les hommes et sur les dieux. Mais mon sacrifice ne lui fut pas agréable ; il me préparait de nouveaux malheurs, et roulait dans sa tête le dessein de faire périr mes vaisseaux et tous mes chers compagnons. Nous passâmes tout le reste du jour, jusqu’au coucher du soleil, à faire bonne chère et à boire de mon excellent vin. Quand le soleil fut couché, et que la nuit eut répandu ses voiles sur la terre, nous nous couchâmes sur le rivage même, et le lendemain, à la pointe du jour, je pressai mes compagnons de se rembarquer et de délier les câbles. Ils montent tous dans leurs vaisseaux, prennent les rames et fendent le sein de la vaste mer. Nous nous éloignons de cette terre, joyeux d’avoir échappé à la mort, mais affligés de la perte que nous avions faite. »

CHANT X 1. Suite des aventures d’Ulysse. Son séjour à la cour d’Éole.

« Nous arrivâmes heureusement clans l'île d’Eolie, où régnait Eole, fils d’Hippotès et favori des dieux. C’est une île flottante, ceinte tout autour d’une muraille d’airain, et bordée en dehors de roches escarpées. Nous arrivâmes donc dans ce palais. Le roi me régala pendant un mois et me fit mille questions sur le siège de Troie, sur la flotte des Grecs et sur leur retour. Je satisfis sa curiosité, et je lui racontai en détail toutes nos aventures. Je lui demandai ensuite de m’indiquer mon chemin et de me donner les moyens de m’en retourner. Il ne refusa point, et prépara tout ce qui était nécessaire pour mon voyage. Il me donna une outre faite de la peau d’un des plus grands bœufs, où il enferma les souffles impétueux des vents; car le fils de Saturne l’en a fait le dispensateur, en sorte qu'il est le maître de les retenir ou de les lâcher comme il lui plaît. Il lia luimême cette outre dans mon vaisseau avec un cordon d’argent, afin qu’il n’en échappât pas la moindre haleine. Il laissa seulement en liberté le Zéphire, auquel il donna ordre de conduire mes vaisseaux; ordre qu’il n’exécuta point, car nous l’en empêchâmes par notre folie, qui pensa nous faire tous périr. Nous voguâmes heureusement pendant neuf jours entiers, et le dixième jour nous découvrions déjà notre chère patrie, et nous voyions les feux allumés sur le rivage pour éclairer les vaisseaux; mais accablé de travaux et de lassitude, je me laissai malheureusement surprendre au sommeil; car j’avais toujours tenu le gouvernail, et je n’avais pas voulu me reposer de ce soin sur d’autres, afin d’arriver plus promptement et plus sûrement. » 2. Les compagnons d’Ulysse ouvrent l’outre donnée par Éole.

« Pendant que je dormais, mes compagnons se mirent à parler ensemble, dans la pensée que cette outre que j’avais dans mon vaisseau était remplie d'or et d’argent qu'Eole m’avait donné. Ils se dirent donc les uns aux autres : « Grands dieux, combien Ulysse est chéri et « honoré de tous ceux chez qui il arrive! Il emmène de « son voyage de Troie un riche butin, et nous, qui « avons été les compagnons de toutes ses courses et qui « avons essuyé les mêmes dangers, nous nous en retour- « nons dans nos maisons les mains vides. Voilà encore « un sac plein d’or dont lui a fait présent le roi Eole « pour gage de son amitié. Allons donc, ouvrons ce sac « et voyons toutes les grandes richesses dont il est « plein. »

« Ainsi parlèrent mes compagnons, et ce funeste conseil fut suivi. Ils ouvrirent le sac ; en même temps tous les vents sortirent en foule et excitèrent une furieuse tempête, qui emporta mes vaisseaux et les éloigna de ma chère patrie. Réveillé par ce bruit affreux et par les cris et les larmes de mes compagnons, je m’abandonnai presque au désespoir. Je délibérai en moimême si je ne me jetterais point dans la mer pour périr dans ses gouffres, ou si je supporterais encore ce revers sans me plaindre et sans recourir à la mort. Je pris ce dernier parti, et me couvrant la tête de mon manteau, je me couchai sur le tillac de mon navire. Toute ma flotte est repoussée par la tempête sur les côtes de l'ile d’Eolie, d’où j’étais parti. »

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