‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 49 sur 93 · L’ombre de Tirésias · texte numérisé non relu

L’ombre de Tirésias

« Tout d’un coup, je visarriver l’ombre de ma mère Anticlée, fille du magnanime Autolycus, que j’avais laissée pleine de vie à mon départ pour Troie. Je m’attendris en la voyant, et je fondis en larmes. Mais quelque douleur que je ressentisse en mon cœur, et quelque touché que je fusse de sa peine, je ne la laissai pas approcher de ce sang avant l'arrivée de Tirésias. Enfin, je vis arriver l’âme de ce devin. Il avait à la main son sceptre ; il me reconnut et me parla le premier : « Géné- « reux Ulysse, me dit-il, pourquoi avez-vous quitté la « lumière du soleil pour venir voir des morts et cette « triste demeure ? Vous êtes bien malheureux ! Mais « éloignez-vous un peu de cette fosse, et détournez cette « épée, afin que je boive de ce sang, et que je vous « annonce ce que vous voulez savoir de moi. » Je m’éloigne donc de la fosse, et je remets mon épée dans le fourreau. L’ombre s’approche, boit' de ce sang et me prononce ses oracles :

« Ulysse, vous cherchez les moyens de retourner heu- « reusement dans votre patrie, mais un dieu vous ren- « dra ce retour difficile et laborieux ; car je ne pense pas que Neptune renonce au ressentiment qu’il a conçu contre vous, de ce que vous avez privé de la lumière son cher fils Polyphème. Cependant, malgré toute sa colère, vous ne laisserez pas d’y arriver, après bien des travaux et des peines, si vous pouvez vous retenir et retenir vos compagnons, lorsque vous serez arrivé dans l’île de Trinacrie, et que vous verrez devant vous les bœufs et les moutons consacrés au Soleil, qui voit tout et qui entend tout. Si vous avez la force de ne pas toucher à ses troupeaux, dans la vue de ménager votre retour, vous pourrez espérer qu'après avoir beaucoup souffert vous arriverez à Ithaque. Mais si vous y touchez, je vous prédis que vous périrez, vous, votre vaisseau et vos compagnons. Que si, par une faveur particulière des dieux, vous échappez de ce grand danger, vous ne retournerez chez vous qu’après de longues années, et après avoir perdu tout votre monde. Vous y arriverez seul, et sur un navire étranger. Vous trouverez dans votre palais de grands désordres, des princes insolents qui poursuivent votre femme et qui lui font de grands présents. Vous punirez leur insolence. Mais après que vous les aurez mis à mort, ou par la ruse ou par la force, prenez une rame, mettezvous en chemin, et marchez jusqu’à ce que vous arriviez chez des peuples qui n’ont aucune connaissance de la mer, qui n’assaisonnent point leurs mets de sel, et qui n’ont ni vaisseaux ni rames. Et afin que vous ne puissiez les méconnaître, je vais vous donner un signe qui ne vous trompera point : quand vous rencontrerez, sur votre chemin, un passant qui vous dira que vous portez un van sur votre épaule, alors, sans vous enquérir davantage, plantez à terre votre rame, offrez en sacrifice à Neptune un mouton, un taureau et un verrat, et retournez dans votre palais où vous offrirez des hécatombes parfaites à tous les dieux qui habitent l’Olympe, sans en oublier un seul. Après cela, du sein de la mer, sortira le trait fatal qui vous donnera la mort, et qui vous fera descendre dans le tombeau, à la fin d’une vieillesse exempte de toutes sortes d’infirmités, et vous laisserez vos peuples heureux. Voilà tout ce que j’ai à vous prédire. » [Ulysse s’entretient ensuite avec l’ombre de sa mère Anticlée. Elle lui dit qu’elle est morte du chagrin de ne plus le voir et de la douleur de le croire exposé tous les jours à de nouveaux périls. Elle lui donne aussi quelques nouvelles de son père et de sa femme. Mais c’est en vain qu’il veut l'embrasser.]

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