L’ombre d'Ajax
« Les autres âmes s’arrêtèrent près de moi, plongées dans une profonde tristesse, et elles racontaient leurs peines et leurs douleurs. Mais l’âme d’Ajax, fils de Télamon, se tenait un peu à l’écart, toujours possédée par la fureur où l’avait jeté la victoire que je remportai sur lui, lorsqu’on m’adjugea les armes d’Achille ; ce fut la déesse sa mère, Thétis elle-même, qui proposa ce prix, et ce furent les Troyens et Minerve qui me l’adjugèrent. Et plût aux dieux que je ne l’eusse pas remporté! La terre ne couvrirait pas aujourd’hui un si grand personnage, qui en bonne mine et en exploits de guerre était le premier des Grecs après le vaillant Achille. Lui adressant donc le premier la parole avec le plus de douceur qu’il me fut possible, pour tâcher de l’apaiser: « Fils de « Télamon, lui dis-je, ne voulez-vous point, même après la « mort, oublier la colère que vous avez conçue contre « moi à cause de ces malheureuses armes que les dieux « ont rendues si fatales aux Grecs? Car vous, qui étiez « leur plus fort rempart, vous êtes mort à cause d'elles. « Nous sommes tous aussi affligés de votre perte que de « celle du grand Achille. Il n’y a personne de nous qui « soit cause de ce malheur; c’est Jupiter seul qui a pris « en haine toute l’armée des Grecs, et qui, pour la punir « plus visiblement, a terminé votre vie. Mais approchez, « prince, afin que vous entendiez ce que j’ai à vous dire ; « surmontez votre colère et domptez votre fierté. »
« Mes paroles ne purent le fléchir ; il ne daigna pas me répondre, et il s'en alla retrouver les autres ombres dans le fond de l'Érèbe. Cependant, quelque irrité qu’il fût contre moi, il n’aurait pas dû refuser de me parler ou de m’entendre; mais je voulus voir les autres ombres, et ma curiosité l’emporta. »