‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 52 sur 93 · L’ombre d’Achille · texte numérisé non relu

L’ombre d’Achille

« Pendant cette conversation pleine de tristesse et de larmes, je vois arriver l'âme d’Achille, celle de Patrocle, celle d’Antiloque et celle d’Ajax, qui était le plus beau et le mieux fait des Grecs après le fils de Pélée. L’âme d’Achille me reconnut, et m’adressant la parole avec de grandes lamentations, elle médit: « Divin fils deLaërte, « Ulysse si fécond en ressources et en expédients, quelle « entreprise plus hardie que toutes celles que vous avez « jamais faites venez-vous d’exécuter? Comment avez- « vous eu l’audace de descendre dans ce palais de Pluton, « dans cette demeure des morts qui sont privés d'enten- « dement, et qui ne sont plus que les vaines ombres des « hommes sortis de la vie? »

« Achille, fils de Pélée, et le plus vaillant des Grecs,lui « répondis-je, ce qui m’a porté à ce voyage, c’est le pres- « sant besoin de consulter Tirésias, pour voir s’il ne « pourra p as m’enseigner les moyens de retourner dans « ma patrie, car je n’ai pu encore m’approcher de « l’Achaïe ni de ma chère Ithaque; mais je suis toujours « accablé de malheurs. Pour vous, il n’y a jamais eu et « il n’ y aura jamais d’homme si heureux; car pendant « votre vie nous vous avons tous honoré comme un dieu, « et après votre trépas vous régnez sur toutes ces ombres. « C’est pourquoi, Achille, ne vous plaignez point tant « d’être mort. »

« Et vous, généreux Ulysse, repartit Achille, ne me « consolez point d’être mort. J’aimerais mieux être mer- « cenaire dans la campagne chez un autre homme sans « patrimoine et qui vivrait pauvrement, que régner ici « sur toutes ces vaines ombres. Mais dites-moi, je vous « prie, des nouvelles de mon fils. Suit-il mes exemples? « Se distingue-t-il à la guerre, et promet-il d’être le prête mier des héros? Apprenez-moi aussi si vous savez quel- « que chose de mon père. Ses su jets lui rendent-ils toute jours les mêmes honneurs? Ou le méprisent-ils à cause <e de son grand âge? Car ne jouissant plus de la lumière « du jour, je ne puis le secourir. Si j’étais tel que vous <t m’avez vu autrefois, lorsque, volant au secours des « Grecs, je fis mordre la poussière à un peuple de vail- « lants hommes, et que je parusse un moment dans le « palais de mon père, je ferais bientôt sentir la force de « mon bras à tous ces rebelles qui veulent le maîtriser et « qui refusent de lui rendre les respects qu’ils lui doi- « vent. »

« Je n’ai appris aucunes nouvelles du sage Pélée, lui « répondis-je; maispourcequi est de votre filsNéoptolème, « je vous dirai la pure vérité, puisque vous me l'ordon- « nez; car ce fut moi qui le menai del’île de Scyros à « Troie sur mon vaisseau. Toutes les fois que nous tenions « conseil sous les remparts de cette superbe ville, il parte lait toujours le premier, et appuyait fort bien son avis « sans s’écarter en vains discours. Il n’y avait que le « divin Nestor et moi qui dans l’art de parler remporte fions sur lui l’avantage. Mais lorsque nous donnions ee des combats, ne croyez pas qu’il se tînt au milieu des «bataillons ou des escadrons; il devançait toujours les « troupes, et volait le premier à l’ennemi, ne cédant la et gloire du courage à aucun de nos héros. Il a tué de sa « main une infinité de vaillants hommes dans la santé glante mêlée. Je ne saurais vous nommer ici tous ceux ee qui sont tombés sous ses coups. Je n’ai jamais vu un ee si beau prince; il n’y avait que Memnon qui fût plus ee beau que lui. Mais l’occasion où votre fils signala le ee plus son courage, ce fut lorsque nous nous enfermâee mes dans le cheval de bois avec l’élite des généraux de ee l’armée. C’était moi qui conduisais cette entreprise, et ee qui devais retenir les Grecs dans cette embuscade et ee leur donner Tordre quand il serait temps d’en sortir, ee Là, vous auriez vu les plus braves capitaines essuyer « en secret leurs larmes et trembler de frayeur, au lieu « que je ne vis jamais votre fils changer de visage ni « s’essuyer les yeux. Au contraire, plein d’une noble « impatience, il me pressait de donner le signal, tou- « jours une main sur son épée et l’autre sur sa pique, « et se préparant à faire un grand carnage des Troyens. « Quand nous eûmes saccagé la ville, il se retira sain « etsauf, et emporta dans ses vaisseaux sa part de butin « et un prix honorable dont on récompensa sa valeur. Il « ne fut blessé ni par l’épée, ni par les traits, comme « cela arrive d’ordinaire dans la mêlée où Mars exerce « toutes ses fureurs. »

« A ces mots, l’âme d’Achille, pleine de joie du témoignage que j’avais rendu à la valeur de son fils, s’en retourna à grands pas dans la prairie d’asphodèles*. »

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