Lite du Soleil
« Quand nous eûmes passé ces cruelles roches, Scylla et Charybde, nous arrivâmes aussitôt à l’île du Soleil, où paissaient les bœufs et les moutons de ce dieu. Avant
d’aborder, j’entendis les meugle ¬
ments et les bêlements de ces trou-
peaux. Je me ressouvins d’abord
de ce que m’avait dit le devin Ti-
résias et de l’ordre que m’avait
donné la déesse Circé, qui m’avait
recommandé sur toutes choses d’é-
viter l’île du Soleil, qui fait la joie
des hommes. Je me résolus donc
de parler à mes compagnons, quoi-
■ que j eusse le cœur serre de tristes se : « Mes amis, leur dis-je, écoutez l’avis que j’ai à vous « donner, et que les fatigues dont vous êtes accablés ne « vous rendent pas indociles. J’ai à vous déclarer les « oracles que j’ai reçus de Tirésias et de Circé. Ils « m’ont ordonné d’éviter surtout l’île du Soleil, qui « fait la joie et le bonheur des hommes, et ils m’ont « prédit que si j’y entrais, il nous arriverait à tous un « très grand malheur. Lloignez-en donc le vaisseau le « plus qu’il vous sera possible. »
[Ces paroles d’Ulysse remplissent de douleur ses compagnons. Euryloque lui répond avec aigreur qu’il n’a aucune pitié pour eux, qu’ils ont besoin de prendre du repos; ils demandent à se reposer dans l’île pendant la nuit. Ulysse l’accorde, et ils descendent à terre ; mais une violente tempête éclate, elle continue pendant un mois. D’abord les compagnons d’Ulysse mangent les poissons qui sont dans leur vaisseau, puis ils chassent et pêchent, mais un jour que le roi s’était éloigné, ils ne craignent pas, sur les conseils d'Eury loque, de tuer, sous prétexte de faire un sacrifice aux dieux, quelques-uns des bœufs qui appartenaient au Soleil. Le Soleil irrité menace Jupiter de ne plus éclairer le monde si les compagnons d’Ulysse ne sont pas punis. Après qu’ils ont fait bonne chère pendant six jours, le calme revient, ils s’embarquent.
Ulysse termine ainsi le récit de ses aventures :]
« Dès que nous eûmes perdu l’ile de vue, que nous ne découvrions plus aucune terre, et que nous ne pouvions plus voir que la mer et le ciel ; alors Jupiter fit lever au-dessus de notre vaisseau un nuage noir, qui couvrit tout à coup la mer d’épaisses ténèbres. Ce nuage ne courut pas longtemps ; car bientôt de ses flancs sortit le violent Zéphire, accompagné d’un déluge de pluie et d’affreux tourbillons. L'effort du vent rompit d’abord les deux cordages du mât, qui tomba avec ses voiles et ses antennes dans la sentine, et en tombant il fracassa la tête à notre pilote qui tenait le gouvernail. Ce malheureux tomba de sa poupe dans la mer, la tête la première, comme un plongeur. En même temps, Jupiter fit retentir les airs du bruit d’un horrible tonnerre, et lança sa foudre sur notre vaisseau. La secousse que causa le trait de ce dieu fut si violente, que tout notre vaisseau fut ébranlé, une odeur de soufre le remplit, et tous mes compagnons furent précipités dans les flots. Ils flottaient sur les vagues comme des oiseaux marins, faisant tous leurs efforts pour regagner leur navire; mais toute voie de salut leur était fermée par l’ordre de Jupiter. Dans cette extrémité, je courais d’un bout à l’autre du vaisseau pour tâcher de le gouverner; mais un horrible coup de vent ayant emporté les deux côtés, il n’y eut plus que le fond qui resta entier, et qui était le jouet des flots et de la tempête. Un second coup de vent, beaucoup plus fort, vint briser mon mât par le pied; mais comme il était garni d’un espèce de câble fait de cuir de bœuf, je me servis de ce câble pour lier ce mât avec la quille du vaisseau et le rendre plus ferme et plus solide; et porté sur cette quille fortifiée par le mât, je m’abandonnai au gré des vents. Dans ce moment, le violent Zéphire tomba tout d’un coup et fît place au vent du midi, qui était mille fois plus terrible pour moi ; car il me portait dans les gouffres de Charybde. Toute la nuit se passa ainsi dans un danger continuel de ma vie. Le lendemain, comme le soleil se levait, je me trouvai entre Scylla et la terrible Charybde, et ce fut justement dans le moment où celle-ci engloutissait les flots. Ce reflux m’aurait entraîné dans ses gouffres, si, en me haussant sur les pieds, je ne me fusse pris à un figuier sauvage dont Gircé m’avait parlé: je me tins fortement attaché à ses branches avec les mains comme un oiseau de nuit, le reste du corps suspendu en l’air, sans pouvoir trouver à appuyer les pieds; car ses racines étaient fort loin dans le rocher, et ses branches longues et fortes étaient avancées dans la mer et ombrageaient tout cet abîme. Je demeurai donc ainsi suspendu, en attendant que le monstre en rejetant les flots me renvoyât mon mât. Enfin mon impatience fut satisfaite; car, dans le temps que le juge, après avoir jugé quantité de procès, quitte son tribunal pour aller dîner, je vis sortir mon mât de cet abîme. Comme il passait sous moi, je me laissai aller ; je tombai un peu à côté avec un grand bruit, et l’ayant accroché, je m’assis au milieu et je nageai avec les pieds et les mains, qui me servaient de rames. Le père des dieux et des hommes ne permit pas que je repassasse près de Scylla; car jamais je n’aurais pu éviter la mort. Je fus porté en cet état au gré des flots et des vents neuf jours entiers, et la dixième nuit, les dieux me firent aborder à l’île d’Ogygie, où habite la belle Calypso, qui me reçut avec beaucoup de bonté et de politesse. Mais pourquoi vous redirais-je présentement ce qui se passa dans son palais? Je vous en fis hier le récit, à vous et à votre noble épouse, et je n’aime point à redire ce qui a été dit clairement. »
CHANT XIII 1. Les Phéaciens font de nouveaux présents à Ulysse et lui
fournissent un vaisseau pour retourner à Ithaque.
Ulysse finit ainsi le récit de ses aventures. Le silence règne dans l’assemblée des Phéaciens, et tous ceux qui sont dans cette salle pleine d'ombre ne sont occupés que du plaisir qu’ils ont eu à l’entendre. Enfin Alcinous, prenant la parole, dit : « Ulysse, puisque vous êtes venu dans mon palais, je ne crois pas qu’à votre départ de cette île vous vous égariez dans votre chemin, et que vous éprouviez les mêmes traverses que vous avez éprouvées avant d’y arriver. » Et s’adressant ensuite à ceux qui l’entouraient, il leur dit : « Vous, qui êtes reçus tous les jours à ma table, et qui avez le plaisir d’entendre ce chantre divin, écoutez le conseil que j’ai à vous donner. Nous avons déjà régalé notre hôte d’habits magnifiques, de beaucoup d’or diversement travaillé et de plusieurs autres présents que vous, quiètes le conseil des Phéaciens, lui avez donnés libéralement. Mais que chacun de nous lui donne encore un trépied et une cuvette ; et dans la première assemblée du peuple, nous retirerons par une imposition générale la dépense qu’on aura faite, car il n’est pas juste qu’elle tombe sur un seul. »
Tous les princes approuvèrent le discours d’Alcinoüs, et en même temps, ils se retirèrent chacun dans sa demeure pour aller prendre quelque repos. Le lendemain, dès que l’étoile du matin eut fait place à l’aurore, ils vont tous porter leurs cuvettes et leurs trépieds dans le vaisseau. Le roi s’y rendit aussi, et il voulut prendre la peine de placer et de ranger lui-mêmes tous ces vases sous les bancs, afin que les rameurs n’en pussent être incommodés dans leur manœuvre. Tous retournèrent ensuite au palais, où l’on prépara un grand festin. Alcinoüs offrit en sacrifice un taureau à Jupiter qui règne sur les dieux et sur les hommes. Quand on eut fait brûler les cuisses sur l’autel selon la coutume, on se mit à table ; et le chantre Démodocus, que les peuples honoraient comme un dieu, charma le repas par ses chants. Mais Ulysse tournait souvent la tête pour voir le soleil, dont la course lui paraissait trop lente. Il aurait souhaité que cet astre eût hâté son coucher pour seconder l’impatience qu’il avait de partir. Comme un laboureur, qui du soc de sa charrue a fendu le sein d’un guéret et y a tracé de pénibles sillons toute la journée, voit avec plaisir le soleil se précipiter dans l’Océan et amener l’heure du souper; il s’en retourne avec joie, et la lassitude appesantit ses genoux: ainsi Ulysse voit avec plaisir le coucher du soleil. Sans perdre un moment, il adresse la parole aux Phéaciens, et surtout au roi, à qui il parle en ces termes: « Alcinoüs, illustre entre tous, et vous, princes des Phéaciens, faites vos libations afin que vous me renvoyiez dans l’heureux état où vous m’avez mis, et que je vous dise les derniers adieux. Tout ce que je désirais de vous est exécuté, et votre générosité a surpassé toutes mes espérances. Non seulement vous me fournissez tout ce qui est nécessaire pour mon voyage, mais vous m’avez comblé de présents; veuillent les dieux les rendre heureux pour moi! Que je retrouve dans mon palais ma femme telle que je la désire, et tous mes amis en parfaite santé! Et pour vous, puissiez-vous être ici longtemps la consolation et la joie de vos femmes et de vos enfants, et que les dieux vous donnent toutes les vertus, qu’ils répandent sur vous à pleines mains toutes sortes de prospérités, et qu’ils détournent tous les maux de dessus vos peuples ! »
Ce discours plut à tout le monde. Sur l’heure on donne ordre que tout soit prêt pour le départ. Et le roi, s'adressant au héraut Pontonoüs, lui dit : « Pontonoüs, remplissez une urne de vin, et présentez-en dans des coupes à tous ceux qui sont ici présents, afin qu'après qu’ils auront tous fait les libations, nous laissions partir notre hôte, et qu’il s’embarque sans perdre un moment pour s’en retourner dans sa chère patrie. »
Pontonoüs obéit. Il remplit une urne de vin, et en verse dans les coupes à toute l’assemblée; chacun, sans se lever de son siège, fait les libations aux dieux immortels qui habitent le brillant Olympe. Ulysse seul se leva, et présentant sa coupe à la reine, lui parla en ces termes : « Princesse, que la joie vous accompagne toujours jusqu’à l’heure de la vieillesse et de la mort, et des autres fléaux, auxquels les hommes sont soumis. Pour moi, je pars. Et vous, soyez heureuse en cette demeure dans vos enfants, dans vos peuples et dans la personne du roi Alcinoüs ! »
En achevant ces mots, Ulysse sortit de la salle. Alcinoüs lui donna un héraut pour le conduire à son vaisseau, et la reine Arété lui donna plusieurs de ses femmes pour porter les présents et les provisions. L’une était chargée des tuniques et des manteaux, l’autre portait la cassette, une troisième portait le pain et le vin.
Quand on fut arrivé au port, ceux qui devaient conduire Ulysse embarquent les provisions et dressent un lit pour lui sur le tillac, où ils étendent des peaux et des étoffes pour servir de couvertures. Ulysse monte et se couche ; les rameurs se placent sur leurs bancs en bon ordre, détachent le câble qui arrêtait le vaisseau à un rocher, et en se courbant et se renversant, ils font blanchir la mer sous l’effort de leurs rames.