‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 59 sur 93 · Les matelots phéaciens déposent, sur le rivage d’Ithaque · texte numérisé non relu

Les matelots phéaciens déposent, sur le rivage d’Ithaque

Ulysse qui s’était endormi.

Cependant le sommeil s’empare des paupières d’Ulysse; mais un sommeil si doux et si profond, que ce prince ressemblait moins à un homme endormi qu’à un homme mort. Comme on voit un quadrige partir de la barrière au premier signal, et fendre rapidement les airs, la tête des chevaux toujours relevée; le vaisseau d’Ulysse fendait la mer avec la même rapidité, la poupe toujours haute, et laissait derrière lui de longs sillons de flots tout blancs d’écume. Le vol de l'épervier même, qui est le plus vite des oiseaux, n’aurait pu égaler sa vitesse, si grande était la légèreté de ce vaisseau, qui portait un homme dont la sagesse était égale à celle des dieux. Jusque-là, ce prince avait essuyé des maux infinis, soit dans les guerres qu’il avait heureusement terminées, soit sur la mer; mais alors, plongé dans un profond sommeil, il oubliait toutes ses peines.

Quand la brillante étoile qui annonce l’arrivée de l’aurore se leva, le vaisseau aborda aux terres d’Ithaque. Il y a dans cette côte un port auquel on donne le nom du vieillard Phorcyne un des dieux marins : il est entre deux grandes rades hérissées de rochers qui avancent extrêmement dans la mer, et qui le mettent à l’abri des vents. Dès que les vaisseaux y sont entrés, ils n’ont rien à craindre, et ils y sont en sûreté sans être attachés. Ce port est couronné d’un bois d’oliviers, qui, par leur ombre, y entretiennent une fraîcheur, agréable; et, près de ce bois, est un antre profond et délicieux, consacré aux nymphes qu’on appelle Naïades. Tout autour de l’antre en dedans, on voit de grandes urnes et des amphores de pierre, qui servent de ruches à des essaims d’abeilles qui y font leur miel. On y voit aussi de grands métiers taillés dans la pierre, sur lesquels les belles nymphes travaillent à des étoffes de pourpre qui font la merveille des yeux. Ce lieu charmant est arrosé par des fontaines dont l’eau ne tarit jamais. Pour y entrer il y a deux portes : l’une au septentrion, toujours ouverte aux hommes; et l’autre au midi, plus divine, car elle n’est ouverte qu’aux dieux.

Les rameurs d’Ulysse entrent dans ce port, qu’ils connaissaient depuis longtemps, et leur vaisseau avance dans les terres jusqu’à la moitié de sa longueur, si grand était le mouvement qu’ils lui avaient imprimé par la force de leurs rames. Ils descendent à terre, enlèvent Ulysse tout endormi avec son lit, et le déposent sur le rivage sans qu’il s’éveille. Ils prennent tous les beaux présents que les Phéaciens lui avaient faits, par l’inspiration de la généreuse Minerve. Ils les mettent au pied d’un olivier hors du chemin, de peur qu’ils ne fussent exposés au pillage, si quelque voyageur venait passer par là avant son réveil. Cela fait, ils se rembarquent et reprennent le chemin de Schérie.

[Mais Neptune n’a pas oublié sa colère. Il se plaint à Jupiter qu'Ulysse soit déjà rentré dans son île et demande que le vaisseau des Phéaciens périsse à son retour. Jupiter lui conseille de changer ce vaisseau en un grand rocher au moment où il s’apprêtera à rentrer dans son port et de couvrir d’une haute montagne la ville des Phéaciens qui, effrayés par ces deux prodiges, renonceront à ramener désormais les hommes qui abordent chez eux. Neptune change donc le vaisseau en rocher. Les Phéaciens qui voient dans ce prodige l’accomplissement d’un ancien oracle cherchent, en sacrifiant douze taureaux à Neptune, à calmer son courroux et à empêcher qu’il ne couvre la ville de la haute montagne dont ils sont également menacés.]

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