‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 67 sur 93 · Conseil tenu par les prétendants · texte numérisé non relu

Conseil tenu par les prétendants

Quand l’assemblée fut formée, Antinoüs, fils d'Eupithès, leur parla ainsi : « Mes amis, je puis vous assurer que ce sont les dieux eux-mêmes qui ont garanti cet homme des maux qui le menaçaient; car tous les jours nous avions grand soin de placer des sentinelles sur tous les caps et sur toutes les pointes de rochers; et dès que le soleil était couché, nous ne nous amusions pas à passer la nuit sur le rivage : nous croisions dans le détroit jusqu’au jour, attendant toujours Télémaque sur ce passage pour le faire périr. Pendant que nous étions ainsi aux aguets pour le prendre, quelque dieu l’a sauvé et l’a conduit heureusement dans son palais. Tendons-lui donc ici tous ensemble d’autres embûches, et prenons si bien nos mesures qu’il ne puisse échapper. Car, pendant qu’il sera en vie, je ne crois pas que nous réussissions jamais dans nos desseins; il est prudent et sage, et les peuples ne sont pas entièrement pour nous. C’est pourquoi hâtons-nous avant qu’il ait appelé tous les Grecs à une assemblée; car ne pensez pas qu’il se ssé, vent urs ers, u'ils ‘élézore Tort seau zonyyez ar les éten- Pylos ir vicrasse- ‘Eu- 'O US anti les illes ; et ions lans que 10US lieu ais.

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ous 1 se relâche ni qu’il s’adoucisse. Vous le verrez plus ardent et plus irrité que jamais; il ne manquera pas de nous déclarer en pleine assemblée que nous avons été l’attendre pour l’assassiner et que notre embuscade n’a pas réussi; et les peuples n’approuveront jamais une action si noire. Craignons qu’ils ne prennent sa défense et qu’ils ne nous chassent de notre patrie, et que nous ne soyons obligés d’aller chercher quelque asile chez les étrangers. Prévenons-le, et allons le tuer à sa campagne, ou sur le chemin quand il reviendra. Partageons entre nous sa dépouille, et laissons seulement son palais à sa mère et à celui qu’elle choisira pour mari. Que si vous n’êtes pas de cet avis, et que vous vouliez que Télémaque vive et qu’il soit héritier de son père, cessons donc de nous tenir tous dans sa maison à manger son bien, et nous retirant chez nous, faisons de là nos poursuites; tâchons de gagner la reine par nos présents, et qu’elle épouse celui qui lui fera les plus grands avantages et qui lui est destiné. »

Il dit, et tous les princes étonnés gardaient un profond silence. Enfin Amphinomus, fils de Nisus et petit-fils du roi Arétius, qui était à la tête des prétendants de Dulichium et le moins désagréable aux yeux de Pénélope, parce qu’il était sage et modéré, rompit le premier le silence, et dit : « Mes amis, je ne serais nullement d’avis de tuer Télémaque; c’est une chose terrible que de porter ses mains sur une race royale. Sachons auparavant la volonté de Jupiter. Si ses oracles sacrés approuvent ce meurtre, je serai le premier à l’exécuter et je vous donnerai l’exemple; mais s’ils le condamnent, je vous conseille d’y renoncer. »

Ainsi parla Amphinomus, et son avis fut goûté de toute l’assemblée. Tous les princes se levèrent, rentrèrent dans le palais d’Ulysse, et s’assirent sur de beaux sièges dans la salle des festins.

Cependant la sage Pénélope prit la résolution d’aller trouver ces fiers prétendants. Elle avait été avertie des complots qu’on avait formés contre la vie de son fils; car le héraut Médon, qui avait tout entendu, lui en avait fait le rapport. Elle sort de son appartement, suivie de ses femmes. En arrivant à la salle où étaient les prétendants, elle s’arrête sur le seuil de la porte, le visage couvert d’un voile, et adressant la parole à Antinous, elle lui dit : « Insolent et perfide Antinous, on voulait te faire passer dans Ithaque pour un homme qui surpassait tous ceux de ton âge en prudence et en sagesse; qu’on a mal jugé de toi! Monstre, pourquoi machinestu la mort de Télémaque, sans tenir compte de Jupiter, témoin des suppliants, ni de la religion, qui défend de comploter les uns contre les autres? Tu as donc oublié que ton père vint chercher ici un asile contre le ressentiment de tout un peuple qui demandait sa tête, irrité contre lui de ce qu’en donnant la chasse à des corsaires Taphiens, il avait ravagé les terres des Thesprotes, qui étaient nos amis et nos alliés? Ce peuple demandait avec de fortes instances qu’on le lui livrât; car il voulait le déchirer et le mettre en pièces, ou lui faire payer ses ravages et le ruiner. Mais Ulysse le refusa toujours et apaisa enfin leur colère. Pour lui payer un si grand service, tu déshonores et tu ruines sa maison; tu poursuis sa femme, tu assassines son fils et tu m’accables de chagrin et de tristesse. Je te conseille de mettre fin à tes fureurs et d’y inviter les autres. »

Eurymaque, fils de Polybe, prend la parole et dit à la reine: « Fille d’Icarius, sage Pénélope, ayez bon courage et ne vous affligez point. Il n’y a point d’homme et il n’y en aura jamais qui ose mettre la main sur Télémaque, votre fils, pendant que je serai en vie et que je jouirai de la lumière du soleil ; car je le déclare, et je ne parle point en vain, on verra bientôt couler son sang le long de ma pique. Je me souviens que dans mon enfance Ulysse, le destructeur de villes, me prenant sur ses genoux, me donnait lui-même des mets de sa table et me faisait boire dans sa coupe; c’est pourquoi Télémaque est le plus cher de mes amis. Qu’il ne craigne point la mort de la part des prétendants ; mais pour celle que les dieux lui enverront, il n’y a personne qui puisse l'en garantir. »

Il parla ainsi pour rassurer Pénélope par de fausses apparences ; mais dans la vérité il préparait lui-même la mort à son fils. La reine remonte dans son appartement et se met à pleurer son cher Ulysse, jusqu’à ce que la déesse Minerve, pour suspendre ses peines, lui eut envoyé un doux sommeil.

[Eumée revient de la ville auprès de Télémaque et d'Ulysse auquel Minerve, en le frappant île sa verge d’or, a rendu son ast ect misérable. Il raconte qu’il s’est acquitté fidèlement de sa mission et qu’il croit les prétendants de retour de leur embuscade. Télémaque et Ulysse se mettent à table, puis se couchent et s’endorment. ]

CHANT XVII 1. Télémaque part de la maison d’Eumée et arrive dans son

palais.

Dès que parut l’Aurore, fille du matin, Télémaque attacha ses belles chaussures à ses pieds, et prenant une forte pique qui convenait bien à sa main, il se disposa à s’en retourner à la ville. Avant de partir, il parla ainsi au pasteur: « Mon cher Eumée, je m’en vais à la ville, afin que ma mère ait la consolation de me voir; car je suis sûr que tant qu’elle ne me verra point, elle ne mettra fin ni à ses regrets ni à ses larmes. Le seul ordre que je vous donne en partant, c’est de mener votre hôte à la ville, où il mendiera son pain. Les gens charitables lui donneront ce qu’ils voudront ; car, pour moi, les chagrins dont je suis accablé et le malheureux état où je me trouve ne me permettent pas de me charger de tous les étrangers. Si votre hôte se fâche, son mal lui paraîtra encore plus insupportable; j’aime à dire toujours la vérité. »

Ulysse, prenant la parole, lui répondit: « Mon ami, je ne souhaite nullement d’être retenu ici; un mendiant trouve beaucoup mieux de quoi se nourrir à la ville qu’à la campagne. A mon âge, je ne suis point propre à être aux champs et à y rendre les services qu’un maître attendrait de moi: vous n'avez qu'à partir; celui à qui vous venez de donner vos ordres, aura soin de me mener dès que je me serai un peu chaude et que le temps sera adouci ; car je n’ai que ces méchants habits, et je crains

Fig. 25. —• Diane.

que le froid du matin ne me saisisse; car vous dites que la ville est assez loin d’ici. »

Il dit, et Télémaque sort de la maison et marche à grands pas, méditant la ruine des prétendants. En arrivant dans son palais, il pose sa pique près d’une colonne et entre dans la salle. Euryclée, sa nourrice, qui étendait des peaux sur les sièges, l’aperçoit la première, et les yeux baignés de larmes, elle court au-devant de lui. Toutes les autres servantes d’Ulysse l’environnent en même temps, et lui embrassent la tête et les épaules. La sage Pénélope descend de son appartement ; elle ressemblait à Diane et à la belle Vénus. Elle se jette au cou de son fils, le serre tendrement entre ses bras, et lui baisant la tête et les yeux : « Mon cher Télémaque, lui dit-elle, d’une voix entrecoupée de soupirs, vous êtes donc venu ! Agréable lumière! Je n’espérais pas vous revoir de ma vie, depuis le jour que vous vous êtes embarqué pour Pylos contre mon sentiment et à mon insu, pour aller apprendre des nouvelles de votre père. Mais dites-moi, je vous prie, tout ce que vous avez appris dans votre voyage et tout ce que vous avez vu. »

« Ma mère, lui répondit le prudent Télémaque, ne m’affligez point par vos larmes, et n’excitez point dans mon cœur de tristes souvenirs, puisque je suis échappé de la mort qui me menaçait. Mais plutôt montez dans votre appartement avec vos femmes, purifiez-vous dans un bain, et, après avoir pris vos habits les plus propres et les plus magnifiques, adressez vos prières aux dieux et promettez-leur des hécatombes parfaites, si Jupiter me donne les moyens de me venger de mes ennemis. Je m’en vais à la place pour faire venir un étranger qui s’est réfugié chez moi et qui m’a suivi à mon retour de Pylos ; je l’ai envoyé devant avec mes compagnons, et j’ai ordonné à Pirée de le mener chez lui et de le traiter avec tout le respect et tous les égards que l’hospitalité demande. »

Ce discours de Télémaque ôta la parole à Pénélope. Elle monte dans son appartement avec ses femmes; elle se purifie dans le bain, et après avoir pris ses habits les plus magnifiques, elle adresse ses prières aux dieux et leur promet des hécatombes parfaites si Jupiter fait retomber sur la tête des coupables toutes leurs violences. [Elle revoit Télémaque un peu plus tard, quand celui-ci a ramené dans le palais son suppliant Théoclymene et elle obtient enfin de lui qu'il lui donne des nouvelles de son voyage. Il lui raconte son séjour chez Nestor et chez Ménélas et les bonnes paroles que celui-ci lui a adressées au sujet du retour d’Ulysse. Le devin Théoclymène annonce ensuite à Pénélope qu'Ulysse est caché dans sa patrie et qu’il se vengera bientôt. Pendant qu’ils s'entretiennent ainsi, les prétendants qui ont passé leur temps devant le palais à jouer au disque et à lancer le javelot, rentrent pour se faire préparer un copieux repas.] 2. Ulysse se rend à la ville sous la figure d’un mendiant.

Cependant Ulysse et Eumée se préparaient à prendre le chemin de la ville. Avant de partir, Eumée dit à Ulysse : « Mon hôte, puisque vous souhaitez d’aller aujourd’hui à la ville, je vous y conduirai, comme mon maître me l’a ordonné en nous quittant. Je voudrais bien vous retenir ici et vous donner la garde de mes étables, mais je respecte les ordres que j’ai reçus; je craindrais que Télémaque ne me fît des reproches, et les reproches des maîtres sont toujours fâcheux. Partons donc, car le soleil est déjà haut: sur le soir le froid vous serait plus sensible. »

« Je sais, je comprends; vos paroles ne s’adressent pas à un sourd; mais mettons-nous en chemin, soyez mon guide, et si vous avez ici quelque bâton, donnez-lemoi pour m’appuyer, puisque vous dites que le chemin est rude et difficile. »

En disant ces mots, il met sur ses épaules sa besace toute rapiécée, qui était attachée à une corde, et Eumée lui mit à la main un bâton assez fort pour le soutenir. Ils partent en cet état. Les bergers et les chiens demeurèrent à la bergerie pour la garder. Eumée, sans le savoir, conduisait ainsi à la ville son maître, caché sous la figure d’un misérable mendiant et d'un vieillard qui marchait appuyé sur son bâton, et couvert de méchants habits tout déchirés. Après avoir marché longtemps par des chemins très raboteux, ils arrivèrent près de la ville, aune fontaine qui avait un beau bassin, où les habitants allaient puiser de l’eau. Autour de cette fontaine était un bois de peupliers plantés en rond et arrosé de plusieurs canaux, dont la source tombait du haut d’une roche; au-dessus de cette roche était un autel dédié aux Nymphes, sur lequel tous les passants avaient coutume de faire des sacrifices et des vœux. Ce fut là que Mélanthius, fils de Dolius, qui, suivi de deux bergers, menait à la ville les chèvres les plus grasses de tout le troupeau pour la table des princes, rencontra Ulysse et Eumée. Dès qu’il les eut aperçus il les accabla d’injures avec toute sorte d’indignité, ce qui pensa faire perdre patience à Ulysse. « Les voilà, s’écria-t-il! un fripon mène un autre fripon, et chacun cherche son semblable. Dis-moi donc, vilain gardeur de cochons, où mènes-tu cet affamé, ce gueux, dont le ventre vide engloutira toutes les tables, et qui usera ses épaules contre tous les chambranles des portes, dont il faudra l’arracher? Voilà une belle figure que tu mènes au palais parmi nos princes! Crois-tu qu'il remportera le prix dans nos jeux, et qu’on lui donnera de belles urnes ou des trépieds? Il sera trop heureux d’avoir quelques vieux restes. Tu ferais bien mieux de me le donner pour garder ma bergerie ou pour nettoyer ma basse-cour, et pour porter de la pâture à mes chevreaux; je le nourrirais de petit lait, et il aurait bientôt un embonpoint raisonnable. Mais il est accoutumé à la fainéantise, et il aime bien mieux gueuser que de travailler. Cependant, j’ai une chose à te dire, et elle arrivera assurément : c’est que s'il s’avise d’entrer dans le palais d’Ulysse, il aura bientôt les côtes rompues des escabelles qui voleront sur lui. »

En finissant ces mots, il s’approche d’Ulysse et en passant il lui donne un grand coup de pied de toute sa force. Ce coup, quoique rude, ne l’ébranla point et ne le poussa pas hors du chemin; il délibéra dans son cœur, s’il se jetterait sur cet insolent et s’il l’assommerait avec son bâton, ou si l'élevant en l’airil le froisserait contre laterre : mais il retint sa colère et prit le parti de souffrir. Eumée tança sévèrement ce brutal et levant les mains au ciel, il fit à haute voix cette prière aux Nymphes du lieu : « Nymphes des fontaines, filles de Jupiter, si jamais Ulysse a fait brûler sur votre autel les cuisses des agneaux et des chevreaux, après les avoir couvertes de graisse, exaucez mes vœux ; que ce héros revienne heureusement dans son palais et qu’un dieu le conduise. S’il revient, il rabaissera bientôt cet orgueil et ces airs insolents que tu te donnes, quittant ton devoir pour venir te promener dans la ville et fainéanter, pendant que tes méchants bergers ruinent les troupeaux de ton maître.»

« Oh, oh ! répondit Melanthius, que veut dire ce chien plein de malice? Je l’enverrai bientôt sur un vaisseau loin d’Ithaque trafiquer pour moi. Plût aux dieux être aussi sûr qu'aujourd'hui même Apollon tuera le jeune Télémaque dans le palais avec ses flèches, ou qu’il le fera tomber sous les coups des prétendants, que je le suis qu’Ulysse est mort, et qu’il n'y a plus de retour pour lui ! »

En finissant ces mots, il les quitte et prend les devants. Dès qu’il fut arrivé dans la salle, il s’assit à table avec les princes vis-à-vis d’Eurymaque, auquel il était particulièrement attaché. Les officiers lui servirent une portion des viandes, et la maîtresse de l’office lui présenta le pain.

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