‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 68 sur 93 · Ulysse, à la porte du palais, est reconnu par son chien · texte numérisé non relu

Ulysse, à la porte du palais, est reconnu par son chien

Ulysse et Eumée étant arrivés près du palais, s’arrêtèrent : leurs oreilles furent d’abord frappées du son d’une lyre ; car le chantre Phémius avait déjà commencé à chanter. Ulysse, prenant alors Eumée par la main, lui dit : « Eumée, voilà donc le palais d'Ulysse? Il est aisé à reconnaître entre tous les autres palais. Il est élevé et a plusieurs étages; sa cour est magnifique, toute ceinte d’une haute muraille avec un chaperon, ses portes sont fortes et solides; elle soutiendrait un siège et il ne serait pas aisé de la forcer. Je vois qu’il y a un grand repas; car l’odeur des viandes vient jusqu’ici, et j’entends la lyre, que les dieux ont destinée à être la compagne des festins. »

« Vous ne vous trompez pas, reprit Eumée; mais voyons un peu comment nous nous conduirons. Voulezvous entrer le premier dans ce palais et vous présenter aux prétendants et que j’attende ici? Ou voulez-vous m’attendre; j’entrerai le premier et vous me suivrez bientôt après, de peur que quelqu’un en vous voyant seul dehors ne vous chasse ou ne vous maltraite? Voyez ce que vous jugez le plus à propos. »

« Je connais votre sagesse, repartit Ulysse et je pénètre vos raisons. Vous n’avez qu’à entrer le premier et j’attendrai ici; ne vous mettez point en peine de ce qui pourra m'arriver. Je suis accoutumé aux insultes et aux coups, et mon courage s’est exercé à la patience; car j’ai souffert des maux infinis et sur la terre et sur la mer. Les mauvais traitements que je pourrai essuyer ici ne feront qu’en augmenter le nombre. Ventre affamé n’a point d’oreilles; la faim porte les hommes à tout faire et à tout souffrir. C’est elle qui met sur pied des armées et

Fig. 26. — Ulysse et son chien.

qui équipe des flottes pour porter la guerre dans les pays les plus éloignés. »

Pendant qu’ils parlaient ainsi, un chien nommé Argus (qu'Ulysse avait élevé et dont il n’avait pu tirer aucun service, parce qu’avant qu’il fût assez fort pour courir ce prince avait été obligé de partir pour Troie), commença à lever la tête et à dresser les oreilles. Il avait été un des meilleurs chiens du pays, et il chassait également les lièvres', les daims, les chèvres sauvages et toutes les bêtes fauves ; mais alors, accablé de vieillesse et n’étant plus sous les yeux de son maître, il était abandonné sur un tas de fumier qu’on avait mis devant la porte, en attendant que les laboureurs d’Ulysse vinssent l’enlever pour fumer les terres. Ce chien était donc couché sur ce fumier et tout couvert d’ordure. Dès qu’il sentit Ulysse s’approcher, il agita sa queue et baissa les oreilles; mais il n’eut pas la force de se lever pour se traîner jusqu’à ses pieds. Ulysse, qui le reconnut d’abord, versa des larmes qu’il essuya promptement, de peur qu'Eumée ne les aperçût; et adressant la parole à ce fidèle berger : « Eumée, lui dit-il, je m’étonne qu’on laisse ce chien sur ce fumier: il est bien fait; mais je ne sais si sa légèreté répondait à sa beauté, ou s’il était comme ces chiens inutiles qui ne sont bons qu'autour des tables et que les princes nourrissent par vanité. »

« Ce chien, reprit Eumée, appartenait à un maître qui est mort loin d’ici. Si vous l’aviez vu dans sa beauté et dans sa vigueur, tel qu’il était après le départ d’Ulysse, vous auriez bien admiré sa vitesse et sa force. Il n’y avait point de bête qu’il n’attaquât dans le fort des forêts dès qu’il l’avait aperçue ou qu’il avait relevé les voies. Présentement il est accablé sous le poids des années et entièrement abandonné; car son maître, qui l’aimait, est mort loin de la patrie, comme je vous l’ai dit ; et les femmes de ce palais, négligenteset paresseuses, ne se donnent pas la peine de le soigner, et le laissent périr. C’est la coutume des domestiques, dès que leurs maîtres sont absents ou faibles et sans autorité; ils se relâchent et ne pensent plus à faire leur devoir, car Jupiter ôte à un homme la moitié de sa vertu, dès le premier jour qu’il le rend esclave. »

Ayant cessé de parler, il entre dans le palais et s'en va tout droit à la salle où étaient les prétendants. Dans le moment, le chien d’Ulysse accomplit sa destinée et mourut de joie d’avoir revu son maître vingt ans après son départ.

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