‹ Enseignement secondaire moderne. Homère. L'Odyssée, traduction française de Madame Dacier, revue et corrigée avec analyse et extraitsChapitre 73 sur 93 · Pénélope s’entretient avec Ulysse sans le reconnaître · texte numérisé non relu

Pénélope s’entretient avec Ulysse sans le reconnaître

[Ulysse resté seul avec Télémaque, pour retirer les armes de la salle basse ou elles se trouvaient et pour les porter dans le haut du palais ; Minerve marche devant eux avec une lampe d’or qui répand partout une lumière extraordinaire. Puis Télémaque monte dans l’appartement où il avait coutume de se coucher.]

Ce prince était à peine sorti, que la sage Pénélope, semblable à la chaste Diane et à la belle Vénus, descend de son appartement, suivie de ses femmes, qui lui mettent d’abord près du feu un beau siège orné tout autour d’ivoire et d’argent, ouvrage d’Icmalius, ouvrier célèbre, qui y avait joint un marchepied. On étendit des peaux sur ce siège et Pénélope s’assit. Les femmes se mirent d’abord à desservir les restes des prétendants et à emporter les tables et les coupes d’or et d’argent. Elles jetèrent à terre ce qui restait dans les brasiers et mirent à la place quantité d’autre bois, afin qu’il servît à les éclairer et à les chauffer.

[L’une de ces femmes, Mélantho, apercevant encore Ulysse dans la salle, veut le mettre à la porte, mais Pénélope intervient, fait sortir Mélantho et engage celui qu’elle prend pour un vieux mendiant, à venir s’asseoir auprès d’elle.]

Ulysse s’étant assis, Pénélope lui parle la première en ces termes : « Etranger, avant toutes choses, dites-moi qui vous êtes, d’où vous êtes, et qui sont vos parents. »

« Princesse, répondit le prudent Ulysse, il n’y a point d’homme sur toute l’étendue de la terre qui ne soit forcé d’admirer votre sagesse ; car votre gloire vole jusqu’aux cieux, et on vous regarde avec raison comme un grand roi, qui, régnant sur plusieurs peuples avec piété, fait fleurir la justice, et sous le sceptre duquel les campagnes sont couvertes de riches moissons, les arbres chargés de fruits, les troupeaux féconds, la mer fertile, et les peuples toujours heureux ; car voilà les effets d’un gouvernement pieux et juste. Faites-moi toutes les questions que vous voudrez, mais ne me demandez, je vous prie, ni ma naissance ni mon pays ; épargnez-moi un souvenir qui me plonge dans les douleurs les plus cruelles. Je suis accablé de malheurs, et il est désagréable de ne porter chez les étrangers que des lamentations et des soupirs sur sa mauvaise fortune. Il est même honteux de soupirer toujours; vous vous lasseriez enfin de mes plaintes, vos femmes mêmes s’en moqueraient, et me reprocheraient que le vin serait bien plus la source de mes larmes que mon affliction.

La sage Pénélope lui répondit: « Etranger, les dieux ont détruit tous les avantages dont ils m’avaient favorisée, et ruiné toute ma beauté depuis que les Grecs se sont embarqués pour Troie, et que mon mari les a suivis. Si ce cher mari revenait reprendre la conduite de sa maison et de ses États, ma gloire en serait plus grande, et c’est là la seule beauté dont une femme doit se piquer. Présentement je gémis sous le poids de mon affliction, si grands sont les maux qu’il a plu au destin de m’envoyer ; car tous les plus grands princes des îles voisines, comme de Dulichium, de Samé, de Zacynthe, ceux même de cette île d’Ithaque s’opiniâtrent à me faire la cour, et me poursuivent en mariage malgré l’aversion que j’ai pour eux, et en attendant que je me déclare, ils ruinent ma maison. Voilà ce qui m’empêche d’avoir soin de mes suppliants et de mes hôtes. Je ne me mêle plus même de donner mes ordres à nos hérauts, qui sont des ministres publics; mais je languis et je me consume en pleurant toujours mon cher Ulysse. Cependant les prétendantsfont tousleurs efforts pour pressermon mariage, et moi j’invente tous les jours de nouvelles ruses pour l’éloigner. La première qu’un dieu m’a inspirée pour me secourir, c’est de m’attacher à faire sur le métier un grand voile, et de tenir ce langage aux prétendants :

« Jeunes princes, qui me poursuivez depuis la mort de mon cher Ulysse, quelque envie que vous ayez de hâter mon hymen, ayez patience, et afin que tout le travail que j’ai déjà fait ne soit pas perdu, attendez que j’aie achevé ce voile que je destine pour la sépulture du héros Laërte, quand la cruelle Parque aura tranché le fil de ses jours; car je craindrais d’être exposée aux reproches de toutes les femmes de Grèce, si un prince aussi riche que Laërte, et qui me doit être si cher, venait à être porté sur le bûcher sans être couvert d’un drap mortuaire fait de ma main. »

« C’est ainsi que je leur parlai, et ils se rendirent à ces raisons. Je dressai donc dans mon appartement un métier où je travaillais pendant le jour ; mais dès que la nuit était venue, et que les torches étaient allumées, je défaisais ce que j’avais fait le jour. Cela dura trois ans entiers, pendant lesquels je flattai leurs vœux de l’espérance d’un hymen très prochain. Mais quand les jours et les mois révolus eurent amené la quatrième année; alors, avertis par quelques-unes de mes femmes, qui les introduisirent dans mon appartement, ils me surprirent, et m’accablèrent de reproches. Je fus donc obligée malgré moi d’achever ce voile. Aujourd’hui je ne puis plus éviter cet hymen, et je ne trouve aucun expédient pour le reculer. Tous mes parents me pressent de choisir un mari, mon fils est las de ces princes qui le ruinent, et le voilà en âge de gouverner lui-même sa maison. Daigne Jupiter lui donner la sagesse nécessaire pour la gouverner avec gloire! Mais, quelque affligé que vous soyez, expliquez-moi votre naissance : car vous n’êtes point de ces hommes qu’on dit nés d’un chêne ou d’un rocher. »

[Ulysse, au lieu de se faire connaître, raconte une fausse histoire à la reine. Il lui dit qu'il est de Crète et qu’autrefois il a reçu Ulysse chez lui quand il allait à Ilion ; il lui fait la description de l’habit qu’il portait, et le portrait du héraut qu’il menait ave : lui ; il ajoute qu’il a entendu dire qu’au retour de Troie, Ulysse, apres plusieurs aventures aurait été jeté sur la côte des Pheaciens, que, de là il est allé chez les Thesprotiens et qu’il reviendra bientôt dans son palais. Pénélope, très satis aite, traite l’étranger avec plus de considération et ordonne à ses femmes de le faire coucher dans un bon lit après qu’on lui aura lavé les pieds. Il demande à être servi par une femme âgée.]

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